Du cahier lavande.
Je n’ai pas ouvert ce cahier depuis un mois et demi; je ne l’ouvrirai
jamais plus. Pourquoi faire, puisqu’il n’est plus à moi? L’horrible
aventure que nous venions de vivre me bouleversait tellement que je
n’avais rien écrit. Il me suffisait de pleurer en remerciant le ciel de
ce que Roger fût encore vivant. J’oubliais si bien l’existence de ce
cahier que je le laissais traîner!
Roger s’est rétabli assez rapidement; il a recommencé à parler, à se
lever, à nous faire part de ses projets. La fièvre légère dont il
souffrait, chaque soir, et qui lui donnait de mauvaises nuits est tombée
peu à peu; le docteur Famin cessait de venir à la Cassolette. On
commençait à respirer de nouveau. M. Serval, qui comptait partir, avait
promis de rester encore et je lui en savais gré: sa conversation facile
et sensée nous distrayait du drame...
Et puis, avant-hier, en rentrant d’une promenade au bord de la mer, je
trouve, ici, dans le petit salon, Roger en larmes, la tête dans ses
mains, et mon cahier lavande ouvert devant lui, sur la table! Il lisait
depuis une heure. Il avait tout lu!
D’abord, j’ai rougi... oh! comme si l’on me déshabillait dans la rue! Je
tremblais, je crois que je claquais des dents, me sentant prise, pour la
première fois de ma vie, peut-être, par ce que l’on appelle une vraie
colère. Tout de suite, Roger s’est livré à une horrible crise de
désespoir et, cependant, ma colère se changeait rapidement en une
parfaite indifférence. Aucune pitié... non, j’ai bien dit une parfaite
indifférence. Ce que mon mari pouvait exprimer ou penser, l’angoisse qui
travaillait son visage, son regard suppliant, ses gestes, ses phrases,
tout cela ne m’intéressait plus, m’était égal. A ce moment, je me suis
rappelé une opinion de Mahoudiaux qui me semblait paradoxale, il y a
quelques jours... il disait:
«Voyez-vous, Lucienne, un livre médiocre peut, à la rigueur, se relire.
On continue à y ajouter son émotion à soi; une comédie, un drame
médiocres, ennuient dès la seconde audition: on ne s’en laisse plus
imposer et, quelquefois, on se fâche.»
Je comprends un peu...
Roger se traitait de misérable, il implorait mon pardon, mais, s’il
s’excusait avec tant de passion, ce n’était pas d’avoir lu mon cahier
lavande, oh! point du tout! c’était de m’avoir tant fait souffrir. Il me
connaît donc bien peu! Souffrir par lui, je commençais à m’y habituer,
mais cela, c’est pire. Souvent, une insulte brise le cœur plus qu’une
peine, et l’on montre moins de patience... et l’on a raison. D’ailleurs,
les hommes n’agissent pas autrement: ils endurent les plus affreuses
misères sans protester; ils se révoltent pour une gifle.
Mon pardon, il l’a eu bien vite. Sincère? Je ne sais pas: aussi complet
que je pouvais le donner, et néanmoins, je découvre, tout au fond de
moi, comme un vieux dépôt de rancune... En somme, il aurait donc deviné
juste? Ce ne serait pas seulement sa vilaine action d’avant-hier qui me
trouble à ce point? Il resterait un résidu des chagrins passés?...
Alors, lui, je l’aimerais moins?
Il faut, ce soir, que je sois honnête avec moi-même, comme on l’est en
se confessant... Oui, mais un point reste parfaitement clair: mon cahier
lavande est devenu le cahier de n’importe qui, depuis que Roger l’a
ouvert!
Quand j’étais jeune fille, j’écrivais chaque soir quelques lignes dans
des cahiers plus petits, rayés de rose. Je les brûlai, avant mon premier
mariage, par un sentiment de honte: ils contenaient trop de sottises!
Plus tard, j’écrivis dans des cahiers verts et les brûlai aussi, la
veille de mes noces avec Roger, pour qu’il ne pût jamais savoir combien
j’avais souffert avant de le rencontrer, mais bientôt, je repris cette
ancienne habitude et, dans mon cahier lavande, je disais tout mon
bonheur.
Je pensais: «Un jour, je lui montrerai ça; il devinera ce que je ne
saurais lui expliquer, il me verra telle que je suis, il sentira de
quelle façon je l’aime.»
La pauvre Lucienne était encore naïve!
Je n’ai pas fait lire ces pages à Roger... Il les a lues.
Hier, je comptais brûler mon cahier, puisque tout ce que j’écris semble
voué aux flammes, mais j’ai pris une autre décision, plus raisonnable:
je le garde, par prudence. Je ne veux pas être reprise, je ne veux plus
souffrir. Ce document, je le relirai parfois. Il m’évitera de nouvelles
erreurs, celle surtout qui consiste à me laisser attendrir par des
discours, des gestes, des expressions de visage arrangés. Il se peut
qu’une part de sincérité y subsiste, mais n’importe! Je ne veux plus
souffrir.
Je l’ai dit: rien de ce qui le touche ne m’intéresse plus. Quand il me
jurait qu’il se remettrait incessamment à des occupations sérieuses,
qu’il s’était déjà fait envoyer plusieurs livres de chimie, que, pour se
distraire, il reprendrait ses travaux de photographie, au lieu de se
fatiguer à lire, j’avais envie de répondre, d’un air amical et
tranquille: «Très bien, très bien; c’est fort sage!» comme j’aurais
répondu à M. Serval ou à Maurice Mahoudiaux.
Non, je ne veux plus m’émouvoir, je ne veux plus souffrir et jamais je
n’écrirai plus une ligne dans ce cahier.