CHAPITRE LIII

«Non! me dit Mahoudiaux, sur la terrasse où nous faisions les cent pas

en fumant, il ne faut pas nous quitter, Serval; restez encore quelques

jours. J’aurais vraiment de la peine à vous voir partir maintenant, et

dans cet état d’esprit. Je me dirais que vous vous ennuyiez à la

Cassolette, que j’ai été un hôte maladroit, que je n’ai pas su vous

retenir, vous que je considère comme un ami. Allons, Serval, un bon

mouvement! Quant à l’autre projet, celui de détruire l’esquisse

étonnante que vous nous avez montrée, je ne vous prie pas d’y renoncer,

je vous l’ordonne, tout simplement (en termes violents, s’il vous plaît

de les entendre!). Cette toile est déjà une belle chose et les belles

choses ne doivent pas être détruites, surtout pour des raisons

sentimentales. Serval, un second bon mouvement pour faire la paire avec

le premier!... aussi pour me consoler un peu, car je suis triste,

inquiet, plein de remords d’avoir invité Roger à la Cassolette. J’adore

ce pays, mais n’est-il pas dangereux pour un esprit malade, pour une

sensibilité écorchée? Plût au ciel que Roger eût seulement une patte en

mauvais état! Sa tête me donne plus de soucis... Les soirs trop bleus,

les crépuscules trop chatoyants, une mer trop étincelante, des bois trop

odorants et ces quelques rossignols que vous avez appris à chérir, ne

sont-ils pas des facteurs d’émotion bien puissants? Si Roger s’en va

d’ici plus désaxé encore qu’il y a quelques semaines, c’est moi seul

qu’il faudra blâmer, moi qui lui offrais en toute innocence, un ciel,

des flots, des arbres et une bibliothèque qui ne lui convenaient pas du

tout!... Et puis, ce garçon est une boîte à surprises: tout ce qu’il

pense, tout ce qu’il sent, tout ce qu’il fait est imprévisible; on ne

peut deviner où il a logé son âme pour vivre l’instant prochain. Voyez

comme le récit de mon ami Victor l’a bouleversé! Pourtant, avouez que

ces quelques phrases n’avaient rien d’extraordinaire: au front, nous

avons tous vu d’horribles choses, et de nos propres yeux.

--Mon cher Mahoudiaux, lui répondis-je, c’est justement le point

sensible que vous touchez là. Voir de ses yeux est moins dangereux pour

Cigogne et l’intéresse moins que voir par les yeux d’autrui.

--Victor Michel vient déjeuner, aujourd’hui, avec sa femme et son fils.

Je le prierai de se surveiller. D’ailleurs, Marie étant présente, et le

gosse, je gage qu’il parlera sur un mode plus doux. Vous agrée-t-il, ce

ménage rustique?

--Il me ravit.

--J’ai fait, ce matin, avec eux trois, une délicieuse promenade; le

petit Maurice avait congé. Vous savez que je me lève tôt, Serval, et si

vous n’étiez pas un de ces déplorables peintres parisiens qui ne

connaîtront jamais la couleur de l’aube, je vous aurais emmené, mais

Monsieur dormait à poings fermés, pendant que nous parcourions les bois.

J’avais besoin de me détendre, de regarder tout cela, autour de nous,

qui est si beau, et plus beau encore de grand matin. Nous avons vu des

fleurs charmantes, des reflets marins... ah! mon cher!... il soufflait

une brise paisible, savoureuse, et cet air convenait bien à la beauté

particulière de ce jour... et néanmoins, M. Serval dormait dans son lit

de plume... dont le sommier est d’ailleurs métallique.

--Maurice, répondis-je, vous êtes un raseur! Dans des occasions

pareilles, frappez à ma porte, secouez-moi, posez délicatement sur ma

figure une éponge. Se promener le matin, par le temps qu’il fait, vaut

mieux que de dormir, et, maintenant, ma jambe me permet ces joies.

--Entendu, mon ami, mais, pour vous réveiller, encore faut-il que vous

ne partiez pas! Vous renoncez donc à ces projets ridicules?

--Vous les détruisez trop gentiment, Maurice, pour que je les défende.»

Nous continuâmes de causer ainsi. On parla de Cigogne, de sa femme, des

Michel, de leur gosse, des pins, des oliviers, des vagues, des rochers,

des grandes courses que nous pourrions entreprendre bientôt, moitié à

pied, moitié en carriole, puis, comme d’habitude, on se mit à parler de

l’avenir, de notre avenir à chacun, de ce petit bout d’avenir que l’on

s’accorde tout dévoilé.

«Et vous, que ferez-vous, Serval?»

Je le lui dis, dans la mesure où je pouvais le prévoir.

«Et vous, Mahoudiaux?

--Je pense reprendre du service dans six mois, mais de quelle façon, je

ne sais, avec cette stupide ankylose...

--Et nos amis?

--Les Maxence continueront... ils continueront: Roger à être fou, à se

créer un monde en croyant qu’il le touche, Lucienne à souffrir, à s’en

cacher, à aimer son mari, à le plaindre. De même, les Michel

continueront à former un heureux couple, sauf le cas où Victor recevrait

une balle dans la tête... mais si cela arrivait... ah! Serval, de grâce,

parlons d’autre chose! parlez-moi de peinture!...»

Alors je lui décrivis cette grande composition dont j’avais fait

l’esquisse et que je pensais reprendre, où, sur une prairie verte, une

magicienne présentait un cristal à des gens accroupis autour d’elle...

«Par un petit croquis, je vous mettrai ça en place, Mahoudiaux.»

Mais, soudain... Nous nous regardâmes d’abord, avant de lever les yeux

vers la fenêtre du premier étage d’où partait le cri horrible,

déchirant, prolongé, suraigu, qui trouait l’air.

«Ça, c’est Lucienne!» dit Mahoudiaux.

Il n’en finissait plus, ce cri de femme. On crie ainsi pour se sauver,

pour s’échapper, quand il n’y a plus d’espoir, et puis un hoquet rauque

l’interrompit.

Alors il y eut des paroles. Ce fut peut-être moins affreux, parce que

plus explicite.

«Au secours! venez! venez! pour l’amour de Dieu! il s’est coupé la

gorge!»

* * * * *

Il s’était en effet coupé la gorge, d’un coup de rasoir, assez

maladroitement. Le lit sur lequel il reposait présentait un aspect

immonde. Le linge sale, c’est toujours laid...

«Serval, téléphonez au Nº 8, dit Mahoudiaux. Le docteur Famin doit être

chez lui. Avec sa bicyclette, il sera ici dans cinq minutes: il n’a qu’à

descendre la côte.»

Et Maurice fit de son mieux pour arrêter le flot de sang. La bonne

soignait Lucienne évanouie devant la fenêtre.

Les Michel arrivèrent quelques instants plus tard. On envoya aussitôt le

gosse déjeuner à la cuisine. Ses parents nous aidèrent beaucoup par leur

activité et l’exemple de leur sang-froid.

«Pourquoi?... Il était donc malheureux?» demanda Victor Michel avec

simplicité.

Le médecin attendu parut peu après, sur sa bicyclette. L’heure qui

suivit reste vague dans mon souvenir, toute peuplée de petits gestes

utiles, précis, commandés par ce brave homme très averti.

«C’est pas pour dire, déclarait le docteur Famin, mais je vous garantis,

Monsieur Maurice, que sa main a tremblé juste au bon moment. Il a eu de

la veine... Maintenant, il ne risque plus rien. Le pauvre! il y allait

argent comptant, et puis, il a dû songer que la vie, c’était pas si

mauvais, tout de même... et il a ralenti le mouvement. Non, Madame,

votre mari est sauvé. Ne pleurez pas, je vous assure: il n’est pas

nécessaire de vous rendre malade! Allons! allons! un peu de calme! Les

hommes sont toujours des fous. Croyez-moi, Madame, il guérira.»

Cigogne avait ouvert les yeux et regardait devant lui d’un air étonné.

Le Mirage · 第 63 / 67 题