Le vaguemestre m’a remis, au courrier de ce matin, la lettre suivante:
«Monsieur,
«Cela pourra vous sembler étrange de recevoir des pages aussi peu
attendues, mais je me décide cependant à vous les écrire, ne voyant
aucun autre moyen de calmer mon inquiétude. Je suis la femme de votre
camarade, le maréchal des logis Maxence, et, dans ses lettres, mon
mari me parle de vous si fréquemment, de façon si amicale, avec tant
d’expansion, que je pense bien faire en m’adressant à vous, Monsieur,
qui témoignez à Roger une affection vraiment fraternelle et avez su
vous l’attacher par des liens dont je connais la force.
«Voilà que je ne trouve plus mes mots, que je ne puis vous exprimer ce
que je voudrais tant vous dire, faute d’un petit fait auquel
m’accrocher. Quand je me plains à notre ami, Maurice Mahoudiaux (un
blessé de la guerre dont Roger a dû vous parler), celui-ci me répond
gentiment, avec son gros rire: «Ma chère amie, votre mari continue
d’être ce qu’il a toujours été. Le paysage change, de temps en temps,
voilà tout. Votre angoisse n’a pas le sens commun.» Car c’est de
l’angoisse, Monsieur, une angoisse profonde et perpétuelle qui me
torture! Je ne retrouve plus mon mari! L’aurai-je donc perdu pour
toujours!
«Lorsqu’il vivait à la maison et regardait le petit coin du port
marchand, avec ses mâts et ses voiles, que l’on aperçoit par la
fenêtre du salon, souvent je sentais que son esprit était ailleurs,
mais, je savais le rappeler à moi par quelques paroles, une question,
un simple geste, au lieu que, depuis qu’il est parti au front, ses
lettres sont celles d’un étranger! pis que cela! elles sont écrites à
une autre qu’à moi!
«Oh! Monsieur! ne me croyez pas folle! je suis seulement affolée
d’inquiétude! Que lui arrive-t-il? Est-il si malheureux, là-bas en
Alsace, qu’il ait oublié notre bonheur passé? Est-il tellement pris
par cette maudite guerre qu’il ait perdu le souvenir de sa femme, de
la paix de son foyer, de tant d’heures tranquilles? Oui, je vous parle
comme j’oserais à peine parler à un ami de vingt ans, mais vous
m’excuserez, vous me comprendrez, n’est-ce pas? vous saurez me dire la
raison de ma misère.
«D’abord, j’avais prié Maurice de vous écrire à ma place, mais il n’a
rien voulu entendre et m’a dit: «Ma chère amie, si M. Serval est un
homme qui porte sa tête sur ses épaules et non pas au bout d’une
perche pour agrandir son horizon (je vous cite ses paroles), il ne
comprendra rien à des plaintes si peu fondées; moi-même, je n’y
comprends pas grand’chose. Exprimées par vous ou par moi, il n’y verra
que des imaginations de femme inquiète.» Et puis il a ajouté que je
«faisais» de la neurasthénie! Moi, Monsieur! pensez donc!... Il me
faut du courage pour vous écrire!
«Ah! si vous lisiez les lettres de Roger! Quand je les ai finies, je
pleure, et je les reprends dès que mes yeux sont secs, pour relire ces
chères phrases qui me font tant de peine et que je ne reconnais pas
pour des phrases de mon mari... et cependant, parfois, un mot tendre
me le rend tout entier! Quelles folies! ah! quelles folies! et comme
j’en souffre!
«Non, Monsieur, je ne suis pas princesse! je ne porte pas dans mes
cheveux une longue plume d’oiseau des îles «lourde du bout» qui
balance. Il m’écrit ça, Monsieur! Et je ne m’appelle pas... comment
disait-il?... Florimonde, qui est un nom pour une fille d’opéra... Et
ce ne sont pas des plaisanteries qu’il fait là, je vous assure! Si
vous lisiez ses pages, vous pleureriez vous-même, peut-être!
«Vos camarades ont nommé mon mari: Cigogne, paraît-il... Pourquoi:
Cigogne? Il dit que, depuis lors, il est un homme nouveau et qu’à un
homme nouveau il faut une femme nouvelle, et il me raconte, à moi,
Monsieur! des choses de ma vie qui n’ont jamais existé... comme s’il
rêvait... comme s’il parlait de quelqu’un d’autre! oui, c’est ça!
comme s’il parlait de quelqu’un d’autre! Enfin, dans sa dernière
lettre (vous ne le croirez pas et vous allez dire que je suis bien mal
élevée), dans sa dernière lettre, il m’accuse... comment dirai-je...
de ne pas avoir une santé tout à fait excellente. En effet, depuis le
mois de septembre 1911, je ne me suis jamais très bien portée. Est-ce
de ma faute?
«Oh! Monsieur Serval! rendez-le-moi! rendez-le-moi, je vous en
supplie! Roger est toute ma vie et si, parfois, j’ai passé quelques
heures un peu tristes auprès de lui, quand il voulait si passionnément
ce que nous ne pouvions avoir, quand il rêvait mille folies en
rentrant du Café de la Poste ou du Grand Café, il savait tout de même
apprécier le peu que nous avions et qui nous donnait tant de bonheur!
«Rendez-moi Roger, Monsieur Serval! Pardonnez-moi de vous avoir écrit
une lettre aussi inconvenante, surtout ne la montrez pas à Roger! que
Roger n’en sache rien... Répondez-moi.
«Croyez, Monsieur, à ma sincère reconnaissance.
«Lucienne MAXENCE.
«_P.-S._--Et n’oubliez pas de me dire pourquoi l’on appelle mon mari:
Cigogne.»
Eh bien! si vous croyez que c’est drôle de recevoir une lettre
pareille!... De plus, il faudra y répondre!... mais comment?