CHAPITRE XXVIII

Le vaguemestre m’a remis, au courrier de ce matin, la lettre suivante:

«Monsieur,

«Cela pourra vous sembler étrange de recevoir des pages aussi peu

attendues, mais je me décide cependant à vous les écrire, ne voyant

aucun autre moyen de calmer mon inquiétude. Je suis la femme de votre

camarade, le maréchal des logis Maxence, et, dans ses lettres, mon

mari me parle de vous si fréquemment, de façon si amicale, avec tant

d’expansion, que je pense bien faire en m’adressant à vous, Monsieur,

qui témoignez à Roger une affection vraiment fraternelle et avez su

vous l’attacher par des liens dont je connais la force.

«Voilà que je ne trouve plus mes mots, que je ne puis vous exprimer ce

que je voudrais tant vous dire, faute d’un petit fait auquel

m’accrocher. Quand je me plains à notre ami, Maurice Mahoudiaux (un

blessé de la guerre dont Roger a dû vous parler), celui-ci me répond

gentiment, avec son gros rire: «Ma chère amie, votre mari continue

d’être ce qu’il a toujours été. Le paysage change, de temps en temps,

voilà tout. Votre angoisse n’a pas le sens commun.» Car c’est de

l’angoisse, Monsieur, une angoisse profonde et perpétuelle qui me

torture! Je ne retrouve plus mon mari! L’aurai-je donc perdu pour

toujours!

«Lorsqu’il vivait à la maison et regardait le petit coin du port

marchand, avec ses mâts et ses voiles, que l’on aperçoit par la

fenêtre du salon, souvent je sentais que son esprit était ailleurs,

mais, je savais le rappeler à moi par quelques paroles, une question,

un simple geste, au lieu que, depuis qu’il est parti au front, ses

lettres sont celles d’un étranger! pis que cela! elles sont écrites à

une autre qu’à moi!

«Oh! Monsieur! ne me croyez pas folle! je suis seulement affolée

d’inquiétude! Que lui arrive-t-il? Est-il si malheureux, là-bas en

Alsace, qu’il ait oublié notre bonheur passé? Est-il tellement pris

par cette maudite guerre qu’il ait perdu le souvenir de sa femme, de

la paix de son foyer, de tant d’heures tranquilles? Oui, je vous parle

comme j’oserais à peine parler à un ami de vingt ans, mais vous

m’excuserez, vous me comprendrez, n’est-ce pas? vous saurez me dire la

raison de ma misère.

«D’abord, j’avais prié Maurice de vous écrire à ma place, mais il n’a

rien voulu entendre et m’a dit: «Ma chère amie, si M. Serval est un

homme qui porte sa tête sur ses épaules et non pas au bout d’une

perche pour agrandir son horizon (je vous cite ses paroles), il ne

comprendra rien à des plaintes si peu fondées; moi-même, je n’y

comprends pas grand’chose. Exprimées par vous ou par moi, il n’y verra

que des imaginations de femme inquiète.» Et puis il a ajouté que je

«faisais» de la neurasthénie! Moi, Monsieur! pensez donc!... Il me

faut du courage pour vous écrire!

«Ah! si vous lisiez les lettres de Roger! Quand je les ai finies, je

pleure, et je les reprends dès que mes yeux sont secs, pour relire ces

chères phrases qui me font tant de peine et que je ne reconnais pas

pour des phrases de mon mari... et cependant, parfois, un mot tendre

me le rend tout entier! Quelles folies! ah! quelles folies! et comme

j’en souffre!

«Non, Monsieur, je ne suis pas princesse! je ne porte pas dans mes

cheveux une longue plume d’oiseau des îles «lourde du bout» qui

balance. Il m’écrit ça, Monsieur! Et je ne m’appelle pas... comment

disait-il?... Florimonde, qui est un nom pour une fille d’opéra... Et

ce ne sont pas des plaisanteries qu’il fait là, je vous assure! Si

vous lisiez ses pages, vous pleureriez vous-même, peut-être!

«Vos camarades ont nommé mon mari: Cigogne, paraît-il... Pourquoi:

Cigogne? Il dit que, depuis lors, il est un homme nouveau et qu’à un

homme nouveau il faut une femme nouvelle, et il me raconte, à moi,

Monsieur! des choses de ma vie qui n’ont jamais existé... comme s’il

rêvait... comme s’il parlait de quelqu’un d’autre! oui, c’est ça!

comme s’il parlait de quelqu’un d’autre! Enfin, dans sa dernière

lettre (vous ne le croirez pas et vous allez dire que je suis bien mal

élevée), dans sa dernière lettre, il m’accuse... comment dirai-je...

de ne pas avoir une santé tout à fait excellente. En effet, depuis le

mois de septembre 1911, je ne me suis jamais très bien portée. Est-ce

de ma faute?

«Oh! Monsieur Serval! rendez-le-moi! rendez-le-moi, je vous en

supplie! Roger est toute ma vie et si, parfois, j’ai passé quelques

heures un peu tristes auprès de lui, quand il voulait si passionnément

ce que nous ne pouvions avoir, quand il rêvait mille folies en

rentrant du Café de la Poste ou du Grand Café, il savait tout de même

apprécier le peu que nous avions et qui nous donnait tant de bonheur!

«Rendez-moi Roger, Monsieur Serval! Pardonnez-moi de vous avoir écrit

une lettre aussi inconvenante, surtout ne la montrez pas à Roger! que

Roger n’en sache rien... Répondez-moi.

«Croyez, Monsieur, à ma sincère reconnaissance.

«Lucienne MAXENCE.

«_P.-S._--Et n’oubliez pas de me dire pourquoi l’on appelle mon mari:

Cigogne.»

Eh bien! si vous croyez que c’est drôle de recevoir une lettre

pareille!... De plus, il faudra y répondre!... mais comment?

Le Mirage · 第 38 / 67 题