Je crois volontiers que les fées nous entourent de leur vol silencieux,
qu’elles nous surveillent, la nuit comme le jour, et parfois même nous
tiennent captifs, quelques instants... Ce sont là des instants dont nous
gardons un long souvenir.
Il ne s’agit pas de chatte blanche, ni de tapis merveilleux, ni de
palais baigné par la lune et qu’habite une magicienne; non, simplement,
l’on se sent tout à coup transporté ailleurs. Là, le temps se déroule
selon d’autres lois, plus vraies, plus justes, évidentes (les seules
possibles, semble-t-il). On croit être au sein d’un poème triste ou
joyeux, robuste, délicat, rustique ou citadin, quelquefois âpre, tendre,
le plus souvent, mais qui jamais n’a de rapport avec les heures que nous
vivions, car cette nouvelle vie est bonne à vivre, elle a du goût, de
l’harmonie, du rythme, de belles teintes, puis, soudain, le plancher
craque, une branche casse, l’oiseau qui chantait fait une fausse note,
et me voici rejeté dans ce monde-ci, où la campagne est boueuse, où l’on
se plaint du sort, où l’on s’entretue de façon par trop laide, où la
gloire se rencontre peu, où l’on s’ennuie.
Pareille aventure m’est survenue, hier, en compagnie de Cigogne.
Notre jour de repos à tous deux coïncidait, et nous avions décidé, d’un
commun accord, de le passer bourgeoisement au village où, depuis
quelques mois, nous cantonnons. Le père Dietrich nous prête volontiers
sa salle à manger et, parfois même, il découvre à notre intention, dans
sa cave, quelque vieux fond de bouteille qui sent bon le quetsche. Vous
voyez que le père Dietrich est un brave homme.
Cigogne et moi jouions au piquet dans la petite pièce bien propre dont
les murs de bois sont ornés de façon si naïve, si cocasse. On a ressorti
et rependu au-dessus de la cheminée un portrait de Gambetta. La
redingote flotte au vent, le tribun paraît content de lui-même. A droite
de la fenêtre, une image d’Epinal nous raconte une très longue histoire,
haute en couleurs; à gauche, découpée dans je ne sais quelle ancienne
«_Illustration_», la reine Victoria traverse une salle de bal, en grande
pompe; elle est accompagnée de Napoléon III. Des rosettes de rubans, de
vieilles branches de buis, de laurier, de houx, complètent la
décoration, avec un œuf d’autruche soigneusement rapiécé, suspendu dans
un filet rouge, et qui fait pendant à une noix de coco chevelue.
Nous cartonnions, sans beaucoup parler, quand une discussion s’éleva de
l’autre côté de la cloison. La chambre voisine est celle de nos hôtes.
Mme Dietrich se plaint à son époux de la rigueur des temps; sa voix est
lamentable. Brusquement elle apparaît, très emmitouflée dans un châle de
laine noire, et gagne la porte. M. Dietrich la suit d’un air maussade.
Il s’arrête devant nous.
«Elle ne devrait pas sortir, dit-il. Elle va jusqu’à Ecklingen voir son
neveu, le fils de Maria, qui a une mauvaise bronchite, mais elle laisse
notre petite à la maison et moi je ne puis pas rester parce que,
voyez-vous, il faut que j’aille à l’autre bout du pays vendre trois
poules au colonel qui les a demandées très grasses à cause des officiers
anglais qu’il reçoit demain. Ce sera un grand festin. Il y aura même du
vin de Champagne.»
Il nous explique ces choses en un patois alsacien mitigé, truffé de mots
inattendus.
«Je ne sais pas quoi faire. C’est triste,» ajoute-t-il.
J’objecte que les deux aînés pourraient garder leur petite sœur, mais
alors M. Dietrich se répand en plaintes.
«Hans, méchant garçon, n’est pas rentré, ni Lisbeth non plus! Ces deux
aînés sont terribles! toujours dehors avec les soldats; avec
l’ordonnance du commandant, aujourd’hui; ils pêchent dans la Largue. Ça
m’est égal, ils sont gentils, les soldats, mais ils ne parlent pas
bien... Alors la petite, toute seule à la maison, va pleurer, va
crier... C’est très ennuyeux.»
Cigogne, par une seizième majeure appuyée de quatre rois, a gagné la
partie. Il se lève.
«Portez vos poules, Monsieur Dietrich, ne vous occupez pas de l’enfant.
Je lirai mes journaux dans votre chambre et si la petite crie, si elle
pleure, je saurai la faire taire et l’endormir en la berçant.»
M. Dietrich se montre très confus, mais il accepte, néanmoins, non sans
nous avoir d’abord offert deux verres de quetsche. Offrir à boire et
donner un pourboire sont choses différentes. M. Dietrich a toutes les
délicatesses; sa dernière est savoureuse et parfumée, trente ans de
bouteille, assure-t-il.
Quelques instants plus tard, nous étions installés dans la chambre
voisine. Il y fait chaud; le lit de bois, sévère, d’un ton brun sombre,
s’orne d’un édredon bleu de ciel, très ridicule, très obèse. Un autre
lit de taille moindre est celui de Hans et de Lisbeth (édredon rose).
Près du lit des parents, voici le berceau de la jeune Marguerite. Elle a
dix mois et possède un tout petit édredon potelé, rose lui aussi, piqué
de fleurs rouges. Marguerite ressemble à une poupée; elle a d’une poupée
les bonnes couleurs, le teint frais, la santé, l’expression tant soit
peu stupéfaite. Elle me ravit aussitôt, car elle me tend les bras en un
geste d’accueil, gentiment. On ne saurait y mettre plus de grâce simple
et moins de littérature. Je dois vous rappeler qu’elle a dix mois d’âge,
par conséquent...
Elle charme Cigogne. Nous sommes assis près d’elle, nous la regardons.
Cigogne ne lit pas ses journaux, d’abord parce que l’on n’y voit pas
assez clair dans cette chambre bien close, mais aussi parce que les
feuilles se froissent sous les doigts et que les enfants ne se plaisent
guère à ce bruit... N’est-ce pas, Marguerite?
Marguerite ne répond pas... Si, elle répond par un petit bêlement qui
peut passer pour un petit roucoulement. Sa réponse tient des deux et
nous semble délicieuse. Marguerite regarde en l’air. Non! jamais une
poupée n’aurait, en ses yeux, pareille douceur laiteuse! Marguerite suce
son doigt, elle avance sa bouche comme pour un baiser. Elle ne paraît
pas avoir envie de dormir encore. Cette enfant est une merveille. Je
l’aime. Nous l’aimons.
Maintenant, Marguerite esquisse des grimaces. Pourquoi? Sait-on jamais!
Alors Cigogne la berce avec douceur, avec assiduité... On
l’embrasserait. Je veux bien dire que l’on embrasserait Cigogne pour le
sérieux, pour la conscience qu’il met à bercer Marguerite. Jadis, au
lycée, j’ai vu certains de mes camarades, bons élèves, s’appliquer de
façon pareille à un problème qui ne les ennuyait pas et même (combien
dirai-je?) qui leur apprenait manifestement quelque chose.--De nouveau,
Marguerite regarde en l’air et suce son doigt.
Eh là! que signifie ce voile de tristesse couvrant soudain le visage de
Cigogne? Je le lui demande, sans paroles. On pose très bien une question
en remontant les sourcils, en plissant le front, en haussant un peu le
menton. Un regard interrogateur peut être aussi explicite que la phrase
qu’elle sous-entend. Cigogne croit devoir me répondre verbalement. Cela
ne gêne pas Marguerite. La petite tête joufflue ballotte de droite et de
gauche, suivant un rythme doux. Ce sont là, je pense, les signes
précurseurs du sommeil. Alors Cigogne s’enhardit: s’il parle bas encore,
il parle longuement; sa causerie procède par longs murmures enchevêtrés.
Je ne ferai aucune remarque; je me tairai, j’écouterai Cigogne. Il en a
pour longtemps... Au fait, à qui parle-t-il? A Marguerite? à Marguerite
endormie?... Prêtons l’oreille.
«Tu me donnes le repos, tu me donnes la paix; c’est ainsi que j’aurais
voulu vivre, tout près de ton berceau. Dors, mon enfant! Elle... elle
serait dans la chambre voisine, oui, dans cette chambre voisine...»
Ah! tiens! va-t-il nous parler de...
«Elle tricoterait une petite brassière bleue à ton intention. Par la
porte entr’ouverte, je l’entendrais respirer. Elle a confiance en moi,
elle sait que je te protège. Si tu pleures, elle ne se dérangera même
pas. Ne suis-je pas là pour te bercer, pour t’endormir?»
Que voulez-vous! il est fier de ses nouveaux talents!
«Ah! si tu tousses, elle viendra tout de suite. Les hommes sont si
maladroits! Mais, pour l’instant, elle est tranquille. Ses doigts se
hâtent doucement, sans bruit, et, sous ses doigts, la brassière
s’allonge; sous ses doigts, la laine est souple. Les fées doivent
tricoter ainsi. Dors, mon enfant! La vie est bonne à vivre; tu
sommeilles, moi je te berce et ta mère compose pour toi des vêtements
merveilleux. La lune, au dehors, verse de l’argent sur la campagne...»
J’attendais la lune! Notez qu’il n’est pas cinq heures de l’après-midi.
«Dans la cheminée, le vent soupirera de temps en temps, pas trop
pourtant: il sait bien que tu sommeilles; le vent qui passe est ton ami.
Un chien jappera dans la cour; tu le connais, le gros chien jaune, si
poilu, si pataud, jamais il ne te fera peur; le gros chien jaune est ton
ami; et nous entendrons crier les hirondelles qui cisaillent l’air
autour du toit...»
Où diable a-t-il vu les hirondelles voler la nuit, puisqu’il veut qu’il
soit nuit, et autour de quel toit?
«Plus tard, je t’apprendrai à aimer toutes ces choses qui t’entourent et
qui font la beauté du monde, toutes ces choses que les passants
dédaignent: le chant des ruisseaux, la couleur du crépuscule et son
reflet dans les mares, les parfums que les brises apportent, la voix
mince d’un crapaud perdu dans le pré vert...»
Ce crapaud, il le lui montrera peut-être...
«Et tu riras en regardant, en écoutant, en respirant la vie, comme...
comme... comme une...»
Décidément, la comparaison ne vient pas. Alors il prend un chemin de
traverse.
«Et plus tu riras, plus je serai heureux, car dans ton rire, je
retrouverai le rire que j’aime tant, le rire de ta mère. Ta mère...
écoute... elle pousse la porte. C’est vous, mon amie! Je berçais
l’enfant!»
La voilà donc, notre chère Lucienne! Elle manquait vraiment à la fête!
Puisque Cigogne vous évoque, entrez Madame!
«Elle vient poser une fleur dans ce vase, cette fleur divinise la
chambre... Magique, sans doute, cette fleur... Ne te réveille pas, ma
petite. Ah! la glorieuse corolle! Il fallait une tache rouge à ce fond
brun sombre...»
L’insolent! il parle de peinture! Les couleurs, c’est ma partie! Je ne
parle pas de rêves, moi!
«Ah! mon enfant chérie, regarde bien ta mère! Vois comme elle marche
légèrement...»
Mais N... de D..., puisqu’elle dort, cette gosse!
«Son pied se pose à peine. Vois comme la fleur rouge tremble dans son
industrieuse main, si fine, si jolie.»
Industrieuse main n’est pas mal! J’aime ce souvenir de la récente
brassière.
«On dirait que ta mère transforme tout autour d’elle. Maintenant, nous
vivons dans un rêve, de l’autre côté d’un grand miroir; nous l’avons
traversé. Tu seras princesse, mignonne; je t’apprendrai comment on s’y
prend, je t’apprendrai à te bien tenir, je réglerai les fastes de ta
cour, mais, pour l’instant, dors, petite, ne pense pas à l’Oiseau bleu!
dors en paix, la vie est assez belle ainsi, suave et si tendre, n’est-ce
pas? Ecoute l’horloge, elle nous dispense notre bonheur, goutte à
goutte...»
L’image n’est pas très neuve, il me semble, ni très sûre...
«Vivons le bonheur quotidien que les pauvres hommes perdus dans le bruit
des villes ne connaissent pas; n’en demandons jamais davantage. Dors,
mignonne, et moi, je te bercerai.»
J’allais encore faire une critique, mais à quoi bon, puisque je suis
ému? car me voilà dans ce rêve où Cigogne, par son discours murmuré bas,
m’avait invité, où j’ai glissé sans presque m’en rendre compte... oui,
le fond du miroir... je suis au fond du miroir... Pourquoi me moquer de
Cigogne quand je devrais lui rendre grâce?
Soudain la porte s’ouvre, pour tout de bon, cette fois, et Mme Dietrich
entre à grand bruit, venant d’Ecklingen, un parapluie à la main, un
fichu de laine sur les cheveux. Marguerite se réveille en sursaut, elle
regarde sa mère d’un air épouvanté, elle agite ses bras, sa figure rose
se bouffit, elle pleure. Ah! je puis dire que Marguerite pleure bien! La
mère accourt. Quel pas solide! quelle assurance! Elle prend la poupée
dans son berceau, sans formalités (Cigogne penserait: sans tendresse!)
elle la secoue. Marguerite beugle. Que de voix dans un si petit corps!
Mais Mme Dietrich ne s’émeut pas pour si peu.
«Mes bons messieurs! passez dans la cuisine, l’enfant va faire trop de
bruit.»
Le beau palais de songes est par terre.
Dressé, les bras ballants, une jambe repliée, Cigogne regarde le berceau
vide avec l’expression de Perrette après la chute du pot au lait.