CHAPITRE XXIII

Du cahier lavande.

Mauvaise plaisanterie!... N’est-ce qu’une mauvaise plaisanterie?

Roger m’a priée, la semaine dernière, de faire photographier «l’horreur»

et de lui en envoyer au front une épreuve choisie. Je suis très

mécontente, très. Ici, je peux l’avouer: j’en souffre.

Plaisanterie?... Comment Roger a-t-il pu se la permettre? On ne

ridiculise pas ce que l’on prétend aimer; on ne fausse pas

volontairement l’image que l’on se forme de quelqu’un, fût-ce du premier

venu, et quand ce quelqu’un vous est cher, cela devient une vraie faute,

presque une action malhonnête, me semble-t-il.

J’espère qu’il ne soupçonne pas la peine que je ressens! Mais sait-on ce

qu’il pense, là-bas, dans ce monde étrange pour lequel il est si peu

fait, où il se débat peut-être, où il est si malheureux! Ah! mon pauvre

Roger!

Il a toujours montré du goût pour «l’horreur»; j’aurais voulu la jeter

au panier; lui, l’aimait; néanmoins il en riait parfois, au lieu que,

dans sa lettre, il m’en parle gravement; il tient beaucoup à avoir cette

photographie le plus vite possible, et il donne des détails, il me dit

de m’adresser à M. Massouin, de la rue des Récollettes, trop vieux pour

être mobilisé et qui a de bons appareils. Je dois ensuite remettre

l’original dans le tiroir du bureau, entre deux cartons... que sais-je

encore! Tout cela me fait du chagrin.

Maurice est venu me voir hier.

«Figurez-vous, Maurice!...» me suis-je écriée.

Il m’a interrompue:

«Tiens! vous ne m’appelez plus Monsieur Mahoudiaux?»

Lui m’avait appelée Madame Cigogne et je le punissais ainsi de son

impertinence.

«Je n’ai pas envie de rire, ai-je répondu; figurez-vous que Roger...»

Il m’interrompt encore:

«Quelle nouvelle sottise?

--Roger me prie de lui envoyer une photographie de «l’horreur»! Pour

quoi faire, grand Dieu!»

Alors Maurice s’est moqué de moi, disant que je prenais au tragique une

simple fantaisie, que cela n’avait pas d’importance, que Roger ne

cesserait pas de se montrer un peu fou, de temps à autre, que je

finirais par tomber malade (il a peut-être raison), et d’autres bonnes

paroles.

Les hommes sont tous les mêmes! Je l’écris, je me le répète, pour

arriver à le croire, et cependant, j’espère toujours que Roger... Mais

non, Roger est sans doute aussi égoïste que les autres!--Maurice veut

que je voie la vie suivant son bon sens à lui; Roger veut que je voie la

vie suivant sa folle imagination... Je les condamne un peu vite, sans me

demander si je ne veux pas, moi, que chacun voie la vie à ma façon.

Alors?... Alors il est impossible, en ce monde, d’être heureux; voilà

tout, et je n’ai qu’à renoncer le plus vite possible au bonheur.

Mais que veut-il en faire de cette vilaine gouache? Lorsque le jeune

Pélaze la peignit, il considérait son œuvre comme une simple «recherche

de couleurs», comme un amusement, et ce fut ainsi qu’il la présenta à

Roger. Quand Roger me reconnut dans «l’horreur» (je lui donnai bientôt

ce nom), un soir qu’il revenait du café-concert avec Pélaze, je ne pus

en croire mes oreilles. Je me souviens que Pélaze riait, disant: «Vous

allez un peu loin, Maxence! pas plus votre femme que la danseuse que

nous venons de voir au Tivoli!» Brave petit Pélaze!

Depuis, Roger m’en a reparlé de temps en temps; il la sortait de son

tiroir, il l’admirait, il débitait mille absurdités. Quand nous avions

des amis, il demandait parfois, en montrant «l’horreur»:

«Reconnaissez-vous le modèle?» Il s’étonnait qu’on ne voulût pas dire le

nom qu’il attendait: le mien.

Va-t-il la montrer encore? A qui? «C’est là ma femme?» Il m’afficherait

dans sa cagna? Il parlerait de moi d’après «l’horreur»? Il me manquerait

publiquement de respect? Il dirait à tous: «Voyez Lucienne Maxence!» Je

ne m’en console pas; je souffre, pourquoi ne pas l’avouer? Je souffre;

j’ai envie de pleurer.

Hélas! peut-être ne m’aime-t-il pas, puisqu’il veut que je sois autre

chose que je ne suis... Et moi je l’aime tant!

Et puis, cette affreuse pensée me visite: «Toi qui l’aimes tant, le

vois-tu comme il est?»

Je fais de mon mieux! je fais de mon mieux! je jure que je fais de mon

mieux! Mais ça! cette folie-là!... non... je ne comprends pas. J’ai mal.

Le Mirage · 第 33 / 67 题