Il y a quelques jours, au baptême de Florimonde, Cigogne me paraissait
un peu ridicule.--Ce matin, il m’a, je l’avoue, singulièrement gêné.
Que ce soient des lettres anciennes dont les auteurs sont depuis
longtemps morts et sous terre, que ce soient des serments, des reproches
tout récents, un billet banal, des nouvelles graves ou sans nul prix, il
me déplaît toujours, y serais-je autorisé, en serais-je même prié, de
lire une correspondance qui ne m’est pas adressée. Je trouverais, dans
le tiroir d’un vieux secrétaire acheté chez le brocanteur, une liasse de
papiers jaunes et poussiéreux, que je n’oserais en délier le fil. Je ne
puis tuer en moi le sentiment que je commets une indiscrétion.
«Lis cette lettre, me dit Cigogne, ce matin.
--Pourquoi?
--Lis cette lettre, elle date de dix jours; un retard ridicule!»
Il l’avait lue lui-même, durant la nuit, sous la lumière de sa lampe de
poche. Je reconnaissais le papier gris-mauve. Il la lisait et la
relisait. Il dormit mal et son agitation me tint éveillé.
Je pris la feuille:
«29 décembre 1915.»
«Mon amour chéri»,
Je m’arrêtai.
«Voyons, Cigogne!...
--Je te dis de lire cette lettre: tu me rendras service.
--Très bien!» répondis-je, sans cacher ma mauvaise humeur.
Et je lus, jusqu’aux dernières lignes:
«Ta femme qui t’aime.»
«LUCIENNE.»
Ce n’était pas la lettre que je prévoyais; pas du tout. La princesse
persane, la gerboise aux yeux tendres, la petite magicienne de ballet
qui, dans ses boucles noires, porte une plume de paradisier (piquée là
par mes soins), écrit fort posément. Elle doit, sous ses allures un peu
trépidantes, cacher une âme tranquille, ou ce serait, alors... mais cela
ne me regarde pas.
«Eh bien? fis-je.
--Eh bien? répondit-il.
--Je n’aime pas lire des lettres adressées à d’autres qu’à moi, mais
puisque c’est fait, en quoi, maintenant, puis-je t’être utile? quel
service me demandes-tu?
--Ecoute, mon vieux Serval, cette lettre, si tardive, m’inquiète. Je
l’ai lue vingt fois, pendant la nuit! je la sais par cœur... je ne la
comprends pas.»
Que veut-il dire? La lettre est charmante.
Mme Maxence exprime à son mari la joie qu’elle éprouve à le savoir
décoré de la croix de guerre pour son seul héroïsme, sans être blessé.
Une blessure est souvent l’œuvre du hasard et, par cela même, ne
signifie rien, au lieu que Roger s’est vraiment _distingué_ (mot
souligné). Elle n’attendait pas moins de lui. Il ne faut pas que la
croix de guerre soit simplement le prix du sang. Maurice Mahoudiaux (un
de leurs intimes, sans doute) fut ravi de la nouvelle que Mme Maxence
lui a communiquée. Il l’a priée d’embrasser de sa part Roger sur les
deux joues et de lui dire qu’il était un brave, un poilu de bonne race.
Maurice écrira lui-même, mais il lui faut dicter ses lettres et ce n’est
pas toujours facile.
Cigogne m’interrompt pour me dire que Maurice Mahoudiaux fut récemment
blessé d’un shrapnell au bras droit et que ce bras s’ankylose. Il a été
maintenant transporté à l’hôpital où se trouve Mme Maxence. Cela,
Cigogne le sait par d’autres lettres; aussi, qu’il va mieux.
Je continue. Il y a, dans les considérations de Mme Maxence sur la
valeur militaire de son mari, un certain enthousiasme à la fois sincère
et raisonnable qui me plaît. Dans leur simplicité, les phrases sont
chaleureuses et disent bien ce qu’elles veulent dire.
Mme Maxence donne ensuite divers détails ménagers très précis, très
savoureux, que Florimonde, telle que je la vois, n’aurait certes pas su
présenter ainsi. Elle achève en demandant avec insistance la raison pour
laquelle Roger fut surnommé Cigogne. Il paraît que Maurice Mahoudiaux a
trouvé cela drôle.
J’imagine cette jeune femme, les doigts crispés sur son porte-plume,
secouant parfois sa tête, ébouriffant ses boucles, et s’appliquant de
tout son cœur à écrire de façon sage, pour ne pas inquiéter l’héroïque
Roger.
Mais en quoi donc cette lettre peut-elle le troubler, et quel service
puis-je rendre à Cigogne?
Nous venons de causer assez longuement.
Singulier garçon!--Son inquiétude, car il est fort inquiet, se réduit,
en somme, à ceci: Lucienne, quand il la reverra, ne sera plus la même.
Les permissions vont commencer bientôt, assure-t-on. Cigogne rentrera
chez lui pour y trouver une Lucienne inconnue. Savait-il seulement ce
qu’elle était, au juste, avant de l’épouser? Non... mais qu’importe?
c’est lui qui a fait d’elle ce qu’elle est (Cigogne ne se vante-t-il
pas?). Maurice Mahoudiaux est le meilleur des hommes, un géant aux
larges épaules, toujours joyeux et de bonne humeur. Bientôt guéri, cet
ami de dix ans reprendra ses habitudes chez Cigogne. Même à l’hôpital il
est probable qu’il voit Mme Maxence très souvent. Alors... Lucienne ne
subira-t-elle pas cette influence étrangère?
«Oui, le meilleur des hommes, mais trop de bon sens, trop de
sang-froid!... Que ferais-tu à ma place?
Il se tait, non, il parle encore pour lui-même, à lèvres closes. Il doit
parler passionnément: ses yeux sont plus instables que jamais. Parfois,
ses lèvres muettes bougent. Je lui réponds d’un ton sec:
«A ta place, je défilerais moins d’âneries; ta femme n’est pas une
girouette.»
Il n’écoute pas, puis soudain:
«C’est aujourd’hui, dit-il, que Raymond Chert se marie.
--Tu pensais à Raymond Chert!... Je t’ai déjà laissé entendre que ce
petit saligaud ne m’intéressait pas! Il a dû te raconter de nouvelles
ordures: qu’en son absence la jeune garce qu’il courtise avait pris un
autre maquereau! qu’il ne la tenait plus en main! qu’il craignait de la
trouver rebelle à son amour légal! que sais-je encore! Et tu transposes
tout cela en pensant à ta femme... à ta femme! misérable!»
Je suis allé un peu loin. J’arrange les choses par quelques paroles
amicales, mais me sens toujours en colère.
«D’ailleurs, lui dis-je, pour conclure, tu es, tout simplement, jaloux!»
Il me regarde d’abord de façon stupide, puis il rit et me serre la main,
puis il se défend avec vivacité, avec sincérité, je pense. Il a en
Maurice Mahoudiaux une confiance sans bornes, et quant à Lucienne! Non,
il est heureux que son foyer ne soit pas trop solitaire, que sa femme
ait bientôt auprès d’elle un aussi parfait camarade, plein d’entrain,
pas bruyant... un colosse tranquille.--La voir, si petite, si mince, à
côté de ce géant de légende, ah! c’était presque ridicule! Cigogne
rappelait d’un air attendri leurs belles soirées de causeries, de
musique, (Maurice jouait fort bien du piano).
«Au fait, maintenant... un bras ankylosé...»
L’image de Mahoudiaux blessé l’arrêta un moment, puis il reprit:
«Serval, tu n’as pas connu cela!... Et les heures passaient sans qu’on y
songeât, des heures merveilleuses, mon ami. Lucienne se levait enfin et,
avec une petite révérence moqueuse:
«Mes enfants, il n’est plus minuit depuis longtemps!»
Cigogne me décrivait Mahoudiaux qui s’excusait gentiment, comme un grand
gosse pris en faute, mais qui sait qu’on lui pardonnera toujours.
«Moi, jaloux de Maurice! quelle idée absurde!»
Je n’avais donc plus rien à dire.