Le temps a changé; il fait froid; de lourdes bourrasques ont soufflé
durant ces dernières semaines, puis une chute de neige a couvert le pays
de ce manteau bien propre que les fourgons, les attelages, s’obstinent,
depuis lors, à salir; mais les prairies, le matin, sont vraiment jolies.
Nous menons une vie assez dure et la cote 307 n’est pas la cote de mes
rêves.
Hier soir, nous fîmes la connaissance d’un camarade nouveau, Jacques
Doris, que le dépôt nous envoyait. Un fier gaillard, puissant, carré des
épaules, rousseau, mais sans excès, la figure avenante et grave, à la
fois, illuminée par d’étonnants yeux verts au regard vif. Sa bouche,
quelque peu ironique, donnait un certain raffinement à ce visage.
«Tiens, dis-je à Cigogne, en l’apercevant, regarde-le, celui-là; cause
avec lui, profite de sa sagesse, car c’est sûrement un sage. Il doit
voir juste avec ses petits yeux clairs; il doit sentir finement,
subtilement, peut-être, mais dans le plan vrai des choses.
--Tu le connais donc?» répondit-il par allusion sans doute à un reproche
au sujet de ses jugements trop hâtifs.
Je me contentais de rire.
Doris était un ouvrier électricien et, aussitôt arrivé, demanda au
capitaine de faire le tour des installations à la surveillance
desquelles il pouvait s’employer, ce qui lui fut accordé. Nous nous
mîmes en route, aujourd’hui, à la pointe de l’aube, mais bientôt, des
obus ayant commencé à tomber, Doris dut rester dans notre tranchée
ordinaire, en cas d’accident aux lignes.
«Maréchal des logis, me déclara-t-il, je vais m’illustrer dès la
première heure! Un éclat fera sauter l’appareil entre mes mains, je le
réparerai en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, vous verrez ça!
et je me serai couvert de gloire!
--Doris, lui répondis-je (c’est bien Doris que tu t’appelles?), secoue
d’abord ta capote couverte de neige... pour la gloire, on verra plus
tard.
--C’est mal de m’enlever un bel espoir, margis!
--Doris, dit le lieutenant, vous voyez grand!
--On est toujours comme ça, mon lieutenant, pour ses débuts. Plus tard,
on devient modeste.»
Puis, s’adressant à moi:
«Margis, montrez-moi la carte de ce que l’on découvre par le petit trou,
là-bas. Ce sera un vrai service que vous me rendrez. Expliquez-moi
comment il est bâti, ce pays sur lequel nous tirons et comment on peut
s’y reconnaître.»
Je ne demandais pas mieux. Sauf le temps d’avaler notre soupe, nous
causâmes sans arrêt, jusqu’à midi, une lunette aux doigts. J’étais ravi
d’avoir sous mes ordres un garçon d’intelligence aussi lucide et capable
d’attention soutenue.
«Et cette tache grise, au flanc du coteau?
--Je crois que ce sont des tas de sable, Doris.
--Vous savez, margis, il faudra me donner encore des leçons sur la
manière de lire les cartes et sur le tir direct.
--Bien volontiers, Doris.»
Nous eûmes, vers une heure, la visite de Leroy, qui venait apporter je
ne sais quel billet au lieutenant. A ce moment, quelques obus tombèrent
et je fus encore ravi de voir combien Doris suivait avec intérêt le tir
que nous fîmes en réponse.
«Ah! pour sûr, il y a plus de plaisir ici qu’au dépôt, disait-il. On se
sent vivre!
--C’est votre baptême du feu, Doris?
--Eh oui, margis!... Vlan! un de plus!... On doit vite s’y habituer?...
Encore un! Ils ne sont pas économes, les Boches! ça fait mal à la tête
d’abord... mais on dirait que ça réchauffe, en vous tournant un peu le
sang, et c’est pas de luxe, aujourd’hui!
--Toi, lui dit Leroy, tu es déjà un bon artilleur.»
Il le regarda d’un air étonné.
«Je n’aime pas la guerre, mais...
--Tu veux comprendre ce que tu vois, dis-je en riant.
--Tout juste!
--Comprendre ce que l’on voit, ajouta Cigogne, au même instant... ce
n’est souvent pas commode!»
Nous causions ainsi de façon intermittente; petit repos après lequel
Cigogne transmettait de nouveaux les ordres de tir, Doris raccommodait
un appareil, le lieutenant étudiait la carte en me faisant à son tour la
leçon et Leroy tâchait d’augmenter l’activité sourde du poêle minuscule
auquel nous présentions nos pieds et nos mains, de temps à autre.
«Voilà, mon lieutenant, dit Doris, c’est arrangé, les piles étaient
mauvaises.»
Il ne bougeait pas, regardant la carte sur les genoux du lieutenant,
puis, d’une voix hésitante, il demanda:
«Pourquoi ne tire-t-on pas plus à droite, mon lieutenant? Le maréchal
des logis me disait tout à l’heure que...
--C’est qu’il y a un repli de terrain derrière la route où les obus se
perdent et que l’on n’aperçoit pas d’ici. Voyez, mon garçon,
penchez-vous, suivez la pointe de mon crayon... Et vous savez, Doris,
quand Serval ne sera pas là pour vous donner un renseignement, surtout,
ne vous gênez pas: c’est mon métier, c’est mon devoir... Mais je crois
que leur tir se rapproche.»
En effet, le dernier éclatement couvrait la corne du petit bois de
Bahnholz.
Une heure plus tard, nouveau repos. Cigogne bâillait. Je lui bourrai les
côtes.
«Ça t’embête, la guerre?
--Ça ne m’amuse pas, et puis je sens que je n’ai rien à y faire, que je
n’y participe pas. Il faut tant de simplicité d’âme pour se dire:
«Cigogne, mon ami, le moindre de tes gestes, le plus humble a une
répercussion mondiale!» et même se le serait-on dit, comment y croire?»
Notre lieutenant avait entendu ses dernières paroles. Je ne fus pas
étonné qu’il les relevât, car il cause souvent avec nous.
«Maxence, écoutez-moi. Faire de la philosophie après les événements peut
servir à composer des livres, en faire avant est utile pour prophétiser,
mais, au moment même, il suffit d’ouvrir ses yeux et son cœur. La
guerre, admettez-le, Maxence, n’est pas faite pour vous seul, par
conséquent, tout ce que vous pourrez en penser ou en dire sera
incomplet, sera faux, mais jouissez-en vite pendant qu’elle est là!
gardez qu’elle ne vous échappe!»
Le lieutenant Bernaut a vingt-trois ans; tous ses sentiments portent la
marque de cette jeunesse dont la chaleur sincère et l’enthousiasme
intelligent se perçoivent aussitôt.
Il se tut un instant, puis ajouta:
«Je crois que, la paix signée, vous souffrirez beaucoup, Maxence,
d’avoir raisonné sur la guerre au lieu de la vivre!»
Cigogne avait des larmes aux yeux.
«Et vous, Doris, dit encore le lieutenant, venez ici: je vais vous
expliquez le dernier tir.»
Alors se produisit l’accident.
Il était une heure trente-deux (ma montre arrêtée me fournit, plus tard,
cette précision). Un obus, qui fut l’avant-dernier de la journée,
défonça le toit de notre observatoire et en détruisit l’angle sud-ouest.
Il éclata, produisant un incroyable gâchis que je ne saurais décrire, ni
peindre; tout au plus pourrai-je dire les quelques souvenirs brutaux que
j’en garde. D’abord un grand bruit et l’impression que, soulevé de
terre, je retombe brusquement sur la tête, puis, dans l’ombre opaque, un
cri monotone et mince (d’où vient-il?) comme le cri lointain, la nuit,
en mer, d’une sirène de bateau. Devant mes yeux, des feux d’artifice
rouges et jaunes tournoient. Je me sens les épaules prises et les jambes
libres, très vivant, mais respirant mal, la face, la gorge, la poitrine
douloureuses. J’entends un second éclat, plus épais. Le poids qui
m’étouffe reçoit une surcharge. Mes jambes sont toujours libres et je
les remue avec fureur; la sirène crie lugubrement, puis, soudain, le
silence... et je coule, sans peine, dans une eau profonde, très bas,
très bas, très lentement, le regard halluciné par ces roues de lumière
jaunes et rouges, mais l’oreille sourde; puis, plus rien.
Quelques minutes; une demi-heure peut-être...
«Il a eu de la chance d’avoir reçu cette paillasse sur la gueule! dit la
voix de Cigogne.
--Espérons qu’il n’est pas trop abîmé! répond le lieutenant.
--Il remuerait moins ses jambes, dit Cigogne.
--Oui, le téléphone marche.»
C’est Leroy qui parle.
Encore la voix du lieutenant, autoritaire et prenante, la voix d’un ami
qui veut être obéi:
«Leroy, ne bougez pas! restez tranquille. C’est un ordre que je vous
donne, mon garçon.»
Et je passe aux résultats, après le déblaiement.
J’étais indemne, sans une égratignure. La paillasse m’avait protégé en
m’étouffant un peu; elle rendait moins lourd ce gros poids de terre sur
mon buste. D’ailleurs la folle activité de mes jambes donnait confiance.
De même, Cigogne ne se ressent en rien de l’accident; renversé, sans
dommage, il se retrouve ensuite, debout, au complet.
Le lieutenant Bernaut a le bras cassé. Il s’est beaucoup servi de son
autre bras pour donner des soins utiles.
Leroy est atteint d’une blessure profonde à l’épaule. Lui aussi voulait
aider au déblaiement; le lieutenant a dû intervenir.
Doris, assis, contre la paroi du fond de l’observatoire, le corps bien
calé, la figure immobile, très paisible, les yeux ouverts, les mains
posées sur les cuisses, nous regarde. La carte qu’il étudiait couvre
encore son genou gauche. Il est mort. Aucun doute: ce grand trou dans la
poitrine...
Par un geste irréfléchi, je lui enlève son cache-nez de laine; comme si
cela pouvait le gêner! Brusquement, la mâchoire inférieure tombe.
L’ironie légère de la bouche se change en stupéfaction.--Affreux, cet
étonnement d’être mort! Cigogne et moi étendons Doris par terre avec
douceur. Le visage retrouve sa paix.
«Pourquoi celui-là? murmure Leroy en montrant le cadavre.
--Mon ami, ce ne sont pas des questions à poser, surtout en temps de
guerre,» dit le lieutenant avec un petit haussement des épaules.
Je ne puis détacher mes yeux de cette figure si calme. Je me suis assis
tout près, pour mieux la voir. Je me penche sur elle, longuement; ainsi,
je ne l’oublierai pas. Et, si j’en ai pris un croquis, n’allez pas
croire que ce soit par curiosité... non! non! j’avais seulement peur
qu’un détail de la physionomie, fût-ce le moindre, m’échappât.
On amène bientôt un brancard, un seul (nous en avions demandé deux), et
le cheval du lieutenant...
Leroy, qui est à demi évanoui, sera transporté tout de suite; on viendra
prendre Doris plus tard. Nous mettons le lieutenant en selle; le
pansement que je lui ai fait à son bras est bien sommaire et son écharpe
le gêne. Ils partent. Nous restons seuls, Cigogne et moi, près du corps.
Nous sommes gelés, le poêle est détruit; après l’explosion, un des
charbons répandus a brûlé le soulier gauche de Doris. On reste là, sans
rien dire, et puis, perdant toute pudeur, nous nous mettons à sangloter
comme des enfants.
«Il m’aurait appris à vivre! murmure Cigogne. Ah! que je t’envie,
Serval, de garder un croquis de lui! Tu pourras le voir, le suivre,
imaginer d’après des traits fixés par toi ce qu’il serait devenu.
--Je t’en prie, Maxence, ne recommence pas tes fantaisies macabres.
Celles à propos de Tierspoint suffisaient amplement; tais-toi.
--Mais ce n’est pourtant pas de ma faute, répond-il, si je regrette un
camarade qui serait peut-être devenu mon ami! Ton croquis représente...
--Mon croquis représente le visage de Doris tel que je l’ai vu; rien
d’autre. Je me garde un souvenir, je ne tâche pas de m’en composer un.
J’ai dessiné, je n’ai pas prophétisé. Souviens-toi de ce que te disait
le lieutenant.
--... Et quand, tout à coup, sa bouche s’est ouverte, tu te rappelles
son expression stupéfaite?... Quelle image était donc apparue devant ses
yeux verts, qui l’étonnait tant?»
La même idée avait passé en moi.
«Les muscles macétaires se détendaient: rien de plus simple, répondis-je
avec mauvaise humeur.
--Ça, c’est une phrase d’étudiant en médecine.
--Possible!»
Et nous demeurions là, l’un et l’autre, devant le cadavre de Doris,
transis tous deux, claquant des dents, claquant des dents plus fort
quand une bouffée nous apportait un supplément de neige et de froid par
la fenêtre d’entrée des deux obus.
Ah! il ne restait pas grand’chose du toit de notre observatoire si bien
fermé!... La lunette pourtant n’avait pas souffert. Recampée par mes
soins sur ses trois pieds précis, elle occupait insolemment le centre
d’un tas irrégulier de terre sanglante et de ferraille sous lequel
débordait un coin de matelas.
Cigogne eut un frisson et, pour se réchauffer, prit dans sa musette une
croûte de pain qu’il mangea.
Doris, couché sur la planche que nous appelions «le dortoir», son menton
soutenu de nouveau par ce cache-nez de laine noire qu’il nouait
par-dessus ses oreilles, Doris, le nez pincé, les pommettes un peu
tirées, d’un jaune creux, le front nu sous une courte frise de cheveux
roux, souffrait encore.--Il semblait avoir froid, lui aussi.
Vraiment, sa peau prenait de singulières teintes, ses mains étaient bien
des mains de trépassé, telles qu’on les imagine. Il les avait longues et
vigoureuses, elles paraissaient plus longues. Ses yeux étaient fermés,
cependant, il ne semblait pas dormir: on ne dort pas avec un pareil trou
dans le corps. A quoi servait-il donc de couvrir Doris de sa capote, de
l’étouffer sous son cache-nez? On savait trop qu’en appuyant d’un doigt
là, dans le milieu de la poitrine, ça céderait...
Une belle, une noble figure, calme, énergique et douloureuse. Oui, Doris
souffrait de ce vent glacial qui, par bouffées, le saupoudrait de neige
fine; on eût dit qu’il ne voulait pas le laisser voir. Voilà pourquoi il
tenait maintenant ses lèvres serrées et sa bouche si fermement close.
Je m’assis près du cadavre pour le regarder encore, la planche du
«dortoir» étant large.--Une demi-heure passa.--De temps en temps,
Cigogne contemplait ce visage emmitouflé de noir, exsangue et froid, aux
pommettes striées de rouge, puis il se penchait de nouveau, le front
dans les mains, et pleurait, je pense.
Brusquement, je me souvins d’une commission dont m’avait chargé le
lieutenant et dis à Cigogne:
«Je vais suivre à gauche le boyau jusqu’au second tournant pour voir
s’il y a du dégât. Je serai de retour dans un instant.»
La boue collait aux pieds; sous le passe-montagne, les oreilles me
cuisaient. Cela faisait pourtant quelque bien de traîner péniblement ses
chausses dans cette gluante et glaciale ordure, mais j’avais toujours
froid, froid au corps, froid au cœur, je songeais à la figure froide de
Doris.
L’obus dont je devais chercher les traces s’était enterré en pleine
glaise, sans dommage pour la paroi du boyau. Je rentrai.
«Voyons, Cigogne!»
Cigogne, à la limite d’une crise de nerfs, pleurait à gros sanglots. Il
s’était agenouillé à côté de Doris et serrait la main du cadavre.
«Il a si froid! il a déjà si froid! je voudrais le réchauffer! Il a si
froid, Serval! Il regrette tant la chaleur de la vie! Il regrette tant
d’être mort!
--Maxence, lui dis-je, ne fais pas l’imbécile! mets-toi debout!
--Oui, Serval.»
Il se tenait devant moi, tout tremblant, le regard humble, ne disant
plus mot.
J’entendis des voix dans la tranchée.
«Voilà le brancard qu’on apporte, dis-je à Cigogne. Donne un coup de
main. Tâche de servir à quelque chose.
--Oui, Serval.»
Et plus tard, quand nous fûmes rentrés au cantonnement, je lui dis
encore:
«J’ai vu le lieutenant à l’ambulance. Il n’a besoin de rien. Va manger
un morceau, puis couche-toi.
--Oui, Serval.»
Et il s’en fut, l’échine courbée.