Point de lune apparente: l’ombre et, bouchant le rectangle vague de la
fenêtre, quelque chose qui n’est pas de la lumière, tout au plus de la
nuit un peu moins noire. Nous avons eu dans la tranchée, aujourd’hui,
quelques heures assez chaudes, mais rien de dramatique, ni même
d’intéressant. Maintenant, dormirons-nous?
«Oh! s’écrie Cigogne, tout à coup, que pensera-t-elle de moi?»
Cette voix inattendue, parmi les bruissements de la grange sombre, m’a
fait presque peur.
«Qu’est-ce qui te prend?
--Serval! que va-t-elle penser de moi?
--Qui ça? ta femme?
--Oui... Ah! Serval, mon ami, que j’aurais voulu être blessé!»
La voix est vraiment pathétique, elle ne tarde pas à m’émouvoir. Autour
de nous, les souris trottinent, la paille se froisse, des poutres
grincent mystérieusement, deux chats s’aiment, sans nulle retenue, sur
le bord de la gouttière, un grand souffle, non point de vent, mais,
dirait-on, de respiration nocturne, entre, de temps en temps, par la
fenêtre. Seule, au milieu de ce concert, la voix de Cigogne est
troublante. Sincère, cet accent où l’inquiétude touche au désespoir?
Pourquoi m’en occuper: il suffit bien qu’il soit poignant!
Notre excellent camarade Leroy ne tient certes pas bureau de
psychologie, et pourtant, ne m’avait-il pas annoncé ce regret de
Cigogne?
Ecoutons.
«Lucienne se faisait sans doute une idée de moi, par mes lettres, mais
toujours dans cette atmosphère, vraie ou fausse, que les journaux
suggèrent de notre vie à ceux qui la voient de loin. Elle m’imaginait
assis près de toi, dans la tranchée, braillant et plaisantant à l’heure
de la soupe, traversant à cheval le village, marchant le long des
routes, dormant ici; quelques petites photos que le lieutenant m’avait
données fixaient pour elle des coins de paysage. Elle souffrait de me
savoir en danger, à coup sûr elle espérait que rien ne m’adviendrait de
fâcheux, mais elle était certaine que je resterais soldat.
--Il me semble que tu n’es pas un civil?
--Rester soldat, ce n’est pas seulement continuer à porter un uniforme,
un matricule, c’est faire tous les gestes du soldat, assumer tous ses
devoirs, courir honnêtement tous les dangers du moment. Quelle déception
profonde lorsqu’elle lira ma citation qui aurait dû lui donner tant de
joie! une citation de civil, d’embusqué; une croix de guerre volée, en
somme! Lucienne ne concevra pas toutes ces choses clairement, d’abord,
mais comme elle ne manque pas de finesse, elle les sentira de façon
sourde, assez pour... oh! Serval!... pour en être honteuse!
--Le mieux, lui répondis-je, sera de te laisser continuer!»
J’aurais voulu le battre! Je m’allongeai tout à fait sur le dos et, la
tête basse, presque renversée, je m’ingéniai à deviner les lignes de la
grosse poutre du plafond.
«Ecoute donc; ce que je dis n’a rien de singulier, mais il faut que tu
te mettes un peu à ma place, que tu tâches de penser comme moi. Tu
raisonnes en célibataire; marié, on raisonne autrement.--Vivre avec une
femme que l’on aime, être lié à cette femme par tant de liens divers,
vous oblige à entretenir en elle l’idée qu’elle a de vous. On doit
rester, en quelque sorte, semblable à soi, on le doit. L’absence est
alors une épreuve bien dure. On sent son image défaillir, à distance.
Comment la retoucher, lui rendre ses couleurs? Ah! si j’avais été blessé
comme Leroy!... elle m’aurait revu tel qu’elle aime me voir.--Gagner une
croix de guerre de raccroc pour avoir, au bon moment, renoué deux bouts
de fil et roulé du chatterton autour, est abaissant quoi que tu puisses
en dire... et tu n’aurais, d’ailleurs, que des lieux communs à
présenter. Se glorifie-t-on d’avoir ramassé sur la route un fer à
cheval, quand ce fer à cheval vous porte bonheur?--Si Lucienne ne me
méprise pas, elle m’estimera moins. Son amour en souffrira. Elle n’aura
plus l’orgueil de son amour. Elle m’aimera, soit, mais comme l’on jette
une aumône au mendiant du coin de la rue. Son geste restera élégant,
sans doute... ce ne sera jamais qu’un geste charitable. Lucienne
m’aimera par pitié! quelle abjection!»
Je l’interrompis:
«Cause moins fort, Cigogne!
--Je criais? demanda-t-il, pardon!»
Mais je ne prévoyais pas combien sa voix, basse, serait plus horrible
encore. Il s’essoufflait, parlant bas, et je m’essoufflais à l’entendre.
«On peut, crois-moi, perdre son calme en voyant une vie se gâter ainsi,
se détruire, et, de même que je m’inquiète en songeant à l’image que
Lucienne garde de moi, je m’inquiète aussi de l’image que je garde de
Lucienne. Est-elle juste? Lucienne demeure-t-elle la femme que j’aimais
à mon départ? Loin de moi, ne change-t-elle pas? Trouverai-je la même
Lucienne? J’ai si peur, quand je rentrerai en permission, que, soudain,
se défasse le cher sourire que j’ai toujours dans ma mémoire, devant le
sourire étranger d’un visage nouveau.»
Il s’affolait, brouillant ses murmures et bredouillant. Moi, je
commençais à me sentir mal à l’aise, car de tels murmures perdaient
toute humanité, devenaient de simples bruits, à peine compréhensibles,
plus proches, me semblait-il, du trot des souris et du bruissement de la
paille, que d’une émission significative de paroles. J’eusse aimé être
ailleurs, en pleine nuit, sur la route bleue, les jambes libres, la
figure lavée par le vent.
Et Cigogne rappelait obscurément ces heures affreuses où les images que
l’on se compose du monde, douces images qui aident à vivre, sont salies.
Que ne pouvait-il les fixer pour toujours dans leur fraîcheur
première!--Je crois que c’était sa pensée, mais je ne garantis rien.
Ce soir d’octobre, dans la grange, Cigogne m’effara. Je n’aime pas que
les nerfs dominent leur homme à ce point... ou bien on se décide à
prendre du bromure.--Et puis quelle est cette conception fantastique de
la vie où l’on se fait une image des choses avant de les voir dans leur
réalité, leurs formes, leurs couleurs? Et, surtout, comment vivre cette
vie imaginaire sans être aussitôt chassé de son rêve, puisque les tables
ont des angles qui nous heurtent, que les routes ont des trous où l’on
se tord le pied, que le ciel se couvre de nuées de pluie quand on veut
le voir bleu?--Au fait... n’eût-il pas mieux valu, peut-être, que
Cigogne fût blessé? Hélas! il aurait trouvé autre chose à dire, je le
crains fort, quelque chose du même ton!
Il n’a d’ailleurs pas fini son discours:
«Qu’en penses-tu, Serval?»
Je ne réponds rien.
«Ecoute, mon vieux...»
Même silence. Vraiment Cigogne m’agace après m’avoir ému. Je l’entends
qui pousse un gros soupir et qui murmure:
«Serval s’est endormi.»
Il ne tarda pas à faire de même, sans faux-semblant.