CHAPITRE XVI

Point de lune apparente: l’ombre et, bouchant le rectangle vague de la

fenêtre, quelque chose qui n’est pas de la lumière, tout au plus de la

nuit un peu moins noire. Nous avons eu dans la tranchée, aujourd’hui,

quelques heures assez chaudes, mais rien de dramatique, ni même

d’intéressant. Maintenant, dormirons-nous?

«Oh! s’écrie Cigogne, tout à coup, que pensera-t-elle de moi?»

Cette voix inattendue, parmi les bruissements de la grange sombre, m’a

fait presque peur.

«Qu’est-ce qui te prend?

--Serval! que va-t-elle penser de moi?

--Qui ça? ta femme?

--Oui... Ah! Serval, mon ami, que j’aurais voulu être blessé!»

La voix est vraiment pathétique, elle ne tarde pas à m’émouvoir. Autour

de nous, les souris trottinent, la paille se froisse, des poutres

grincent mystérieusement, deux chats s’aiment, sans nulle retenue, sur

le bord de la gouttière, un grand souffle, non point de vent, mais,

dirait-on, de respiration nocturne, entre, de temps en temps, par la

fenêtre. Seule, au milieu de ce concert, la voix de Cigogne est

troublante. Sincère, cet accent où l’inquiétude touche au désespoir?

Pourquoi m’en occuper: il suffit bien qu’il soit poignant!

Notre excellent camarade Leroy ne tient certes pas bureau de

psychologie, et pourtant, ne m’avait-il pas annoncé ce regret de

Cigogne?

Ecoutons.

«Lucienne se faisait sans doute une idée de moi, par mes lettres, mais

toujours dans cette atmosphère, vraie ou fausse, que les journaux

suggèrent de notre vie à ceux qui la voient de loin. Elle m’imaginait

assis près de toi, dans la tranchée, braillant et plaisantant à l’heure

de la soupe, traversant à cheval le village, marchant le long des

routes, dormant ici; quelques petites photos que le lieutenant m’avait

données fixaient pour elle des coins de paysage. Elle souffrait de me

savoir en danger, à coup sûr elle espérait que rien ne m’adviendrait de

fâcheux, mais elle était certaine que je resterais soldat.

--Il me semble que tu n’es pas un civil?

--Rester soldat, ce n’est pas seulement continuer à porter un uniforme,

un matricule, c’est faire tous les gestes du soldat, assumer tous ses

devoirs, courir honnêtement tous les dangers du moment. Quelle déception

profonde lorsqu’elle lira ma citation qui aurait dû lui donner tant de

joie! une citation de civil, d’embusqué; une croix de guerre volée, en

somme! Lucienne ne concevra pas toutes ces choses clairement, d’abord,

mais comme elle ne manque pas de finesse, elle les sentira de façon

sourde, assez pour... oh! Serval!... pour en être honteuse!

--Le mieux, lui répondis-je, sera de te laisser continuer!»

J’aurais voulu le battre! Je m’allongeai tout à fait sur le dos et, la

tête basse, presque renversée, je m’ingéniai à deviner les lignes de la

grosse poutre du plafond.

«Ecoute donc; ce que je dis n’a rien de singulier, mais il faut que tu

te mettes un peu à ma place, que tu tâches de penser comme moi. Tu

raisonnes en célibataire; marié, on raisonne autrement.--Vivre avec une

femme que l’on aime, être lié à cette femme par tant de liens divers,

vous oblige à entretenir en elle l’idée qu’elle a de vous. On doit

rester, en quelque sorte, semblable à soi, on le doit. L’absence est

alors une épreuve bien dure. On sent son image défaillir, à distance.

Comment la retoucher, lui rendre ses couleurs? Ah! si j’avais été blessé

comme Leroy!... elle m’aurait revu tel qu’elle aime me voir.--Gagner une

croix de guerre de raccroc pour avoir, au bon moment, renoué deux bouts

de fil et roulé du chatterton autour, est abaissant quoi que tu puisses

en dire... et tu n’aurais, d’ailleurs, que des lieux communs à

présenter. Se glorifie-t-on d’avoir ramassé sur la route un fer à

cheval, quand ce fer à cheval vous porte bonheur?--Si Lucienne ne me

méprise pas, elle m’estimera moins. Son amour en souffrira. Elle n’aura

plus l’orgueil de son amour. Elle m’aimera, soit, mais comme l’on jette

une aumône au mendiant du coin de la rue. Son geste restera élégant,

sans doute... ce ne sera jamais qu’un geste charitable. Lucienne

m’aimera par pitié! quelle abjection!»

Je l’interrompis:

«Cause moins fort, Cigogne!

--Je criais? demanda-t-il, pardon!»

Mais je ne prévoyais pas combien sa voix, basse, serait plus horrible

encore. Il s’essoufflait, parlant bas, et je m’essoufflais à l’entendre.

«On peut, crois-moi, perdre son calme en voyant une vie se gâter ainsi,

se détruire, et, de même que je m’inquiète en songeant à l’image que

Lucienne garde de moi, je m’inquiète aussi de l’image que je garde de

Lucienne. Est-elle juste? Lucienne demeure-t-elle la femme que j’aimais

à mon départ? Loin de moi, ne change-t-elle pas? Trouverai-je la même

Lucienne? J’ai si peur, quand je rentrerai en permission, que, soudain,

se défasse le cher sourire que j’ai toujours dans ma mémoire, devant le

sourire étranger d’un visage nouveau.»

Il s’affolait, brouillant ses murmures et bredouillant. Moi, je

commençais à me sentir mal à l’aise, car de tels murmures perdaient

toute humanité, devenaient de simples bruits, à peine compréhensibles,

plus proches, me semblait-il, du trot des souris et du bruissement de la

paille, que d’une émission significative de paroles. J’eusse aimé être

ailleurs, en pleine nuit, sur la route bleue, les jambes libres, la

figure lavée par le vent.

Et Cigogne rappelait obscurément ces heures affreuses où les images que

l’on se compose du monde, douces images qui aident à vivre, sont salies.

Que ne pouvait-il les fixer pour toujours dans leur fraîcheur

première!--Je crois que c’était sa pensée, mais je ne garantis rien.

Ce soir d’octobre, dans la grange, Cigogne m’effara. Je n’aime pas que

les nerfs dominent leur homme à ce point... ou bien on se décide à

prendre du bromure.--Et puis quelle est cette conception fantastique de

la vie où l’on se fait une image des choses avant de les voir dans leur

réalité, leurs formes, leurs couleurs? Et, surtout, comment vivre cette

vie imaginaire sans être aussitôt chassé de son rêve, puisque les tables

ont des angles qui nous heurtent, que les routes ont des trous où l’on

se tord le pied, que le ciel se couvre de nuées de pluie quand on veut

le voir bleu?--Au fait... n’eût-il pas mieux valu, peut-être, que

Cigogne fût blessé? Hélas! il aurait trouvé autre chose à dire, je le

crains fort, quelque chose du même ton!

Il n’a d’ailleurs pas fini son discours:

«Qu’en penses-tu, Serval?»

Je ne réponds rien.

«Ecoute, mon vieux...»

Même silence. Vraiment Cigogne m’agace après m’avoir ému. Je l’entends

qui pousse un gros soupir et qui murmure:

«Serval s’est endormi.»

Il ne tarda pas à faire de même, sans faux-semblant.

Le Mirage · 第 26 / 67 题