Hier, je décrivais à Cigogne certain tableau que j’achevais quand la
déclaration de guerre vint m’enlever tout souci pictural. Le sujet parut
lui plaire, il s’en montra même enthousiaste, mais, bien que je lui
eusse fait un croquis pour guider un peu son imagination et mieux placer
les figures, je crains qu’il n’y voulût voir plus de choses que je n’y
avais mises, d’autres surtout.
Le fond de la toile était occupé par de grandes roches sévères dans les
tons d’ocre, au-dessus desquelles s’élevaient, en pente rapide, des
forêts, des neiges, puis des glaciers d’un bleu laiteux et lumineux à la
fois, sous un ciel mauve, très léger. Au premier plan, une bande mince
de gazon vert donnait une sensation assez crue. Sur cette herbe, de
pauvres gens étaient accroupis ou couchés: deux laboureurs, un valet de
ferme, un bohémien, une vieille femme roulée dans une couverture
terreuse, et, tout à droite, une petite fille rousse, à genoux, les
cheveux défaits, les mains hautes, la bouche bée. Figure principale,
debout au centre de la composition, à la limite du gazon vert, une
sorcière présentait à ce public humble et vautré, un gros bloc
irrégulier de cristal où, comme dans une eau tranquille, flottaient de
vagues reflets. Tous les visages étaient tendus vers ce cristal et je
m’étais intéressé à peindre sur chacun une émotion de curiosité
semblable et pourtant différente, nuancée d’étonnement, de joie,
d’inquiétude ou de ravissement mystique. Tous regardaient, tous
voulaient voir, et la sorcière, vêtue de hardes rouge sombre, profilée
sur les roches d’ocre, sa tête brune se détachant contre les glaciers
bleuâtres et le ciel mauve, présentait à tous son cristal et souriait
avec un air de méprisante malice.
Le contraste des bleus, des mauves et d’un gris translucide avec les
ocres épais, les rouges, le vert et certain jaune opaque m’avait
beaucoup amusé à traiter. D’ailleurs, il ne restait d’inachevé que le
second laboureur couché sur l’herbe et le torse de la petite fille. Les
figures étaient demi-grandeur nature.
«Eh bien, demandai-je à Cigogne, peux-tu te représenter la chose?»
Il semblait ému et ne savait que répondre; puis, d’une voix mal assurée:
«Quelle était ta pensée, dit-il, quand tu as fait ce tableau? Il me
bouleverse.
--C’est très simple: j’ai voulu grouper autour de cette seule figure
dressée toutes ces autres figures basses; ajoute à cela quelques
recherches d’expression et, quant à la couleur, il m’a paru intéressant
de joindre des tons transparents au jour et d’autres assez peu lumineux.
Ce fut mon plus gros travail et qui m’a obligé à de nombreuses
recherches. J’espère que ma toile te plaira, quand je pourrai te la
montrer. On ne peut guère donner d’un tableau une impression honnête par
des paroles. Il me faudrait ma palette. Quelques couleurs offriraient de
plus justes approximations que les phrases les plus subtiles, les plus
cherchées. Voilà l’inconvénient de la critique d’art. Se servirait-on de
l’arc-en-ciel pour exprimer clairement des idées philosophiques? Non,
n’est-ce pas?»
Il ne dit mot, il ne m’écoutait plus, il rêvait. Soudain, baissant les
yeux vers moi et reprenant conscience des choses, Cigogne parut revenir
sur terre.
«Je comprends ce que tu as voulu dire, murmura-t-il d’une voix trouble;
ces pauvres gens voient dans le cristal les formes magiques de leur
esprit; ils se contemplent eux-mêmes tels qu’ils seront, tels qu’ils
devront être; ils interrogent leur avenir, ils escomptent le jour qui
vient, ils devancent leur vie, en quelque sorte, et la malice hautaine
qui tend la bouche de ta sorcière le prouve bien. Elle sait la puissance
de son cristal; il réunit en lui tant de rêves! Tes deux laboureurs, ta
vieille femme, ton valet de ferme (en sabots, je pense), ton bohémien,
qui a beaucoup voyagé, et la petite fille rousse auraient admiré les
glaciers bleus, la pente sombre des forêts, les rochers d’ocre qui les
bordent; ils se seraient livrés au jour le jour de la vie, mais ta
sorcière, par son cristal, les en empêche, car c’est dans cette eau
lumineuse et figée que se perdront leurs regards.
--Oui, interrompis-je, d’un air de mauvaise humeur, oui, sans doute,
mais tout cela n’est pas de la peinture!»
Et pourtant, je revoyais ma toile, en écoutant Cigogne, et je notai que
la posture de mon valet de ferme était fausse et le ton brun de son
manteau trop sombre.--Néanmoins, je répétai, par amour-propre:
«Tout cela n’est pas de la peinture!»
J’en étais d’ailleurs persuadé.
«Tant pis! répliqua Cigogne, reparti vers un pays lointain; moi, je ne
suis pas peintre!»