Du cahier lavande.
Roger n’est pas un enfant, mais, de l’enfance, il garde quelque chose
dans sa nature d’homme: de la gaîté, d’abord, quand le temps est beau,
une gaîté charmante, puis, une extraordinaire faculté de distraction; je
l’ai vu, durant une causerie grave où il présentait ses condoléances à
propos d’un deuil récent, se mettre à rire, tout à coup, et à battre des
mains parce qu’un moineau s’était posé sur le rebord de la fenêtre! j’en
étais bien honteuse! Enfin, il se laisse trop facilement influencer.
Avec Mahoudiaux qu’il connaît depuis vingt ans, il est tranquille, il
vit, comme il le dit lui-même, «ses heures bourgeoises»; avec ses amis
du cercle (ceux qui ne l’ennuient pas trop), il discute de politique
municipale et des potins de la ville, âprement... On dirait qu’il s’y
intéresse, et Dieu sait que de pareilles questions le laissent
froid!--Ce serait tout simple si l’influence ne durait que le temps
d’une conversation, mais elle se perpétue. Roger subit des influences
comme d’autres gens ont la rougeole: il faut le soigner et qu’il
guérisse.
Dans ce cahier où je me sens en confiance avec moi-même (c’est en
confidence qu’il faudrait dire), j’avoue que, parfois, je suis moins
inquiète des accidents de guerre qui peuvent frapper Roger que des
influences plus nombreuses et si fortes qu’il trouvera au front. Je
crains que certains de ses camarades ne lui semblent originaux,
singuliers, bizarres et qu’il ne veuille les imiter... non, je me
trompe... qu’il ne veuille les admirer, les comprendre trop bien, comme
si c’était son devoir. Il fait cela pour les livres qu’il lit, et c’est
très juste (bien qu’il aille parfois un peu loin dans cette voie), mais
pour des personnes vivantes, n’est-ce pas dangereux?
Il me gronderait s’il était là! Il me dirait: «Lucienne, tu veux
philosopher et tu arrives seulement à moraliser de façon très médiocre.»
Il n’a qu’à regarder dans mon cœur pour voir qu’il se trompe.
Je l’aime, voilà tout! je crois le connaître, je veux me rendre compte
de ce qu’il pense, de ce qu’il sent... Mais n’est-ce pas précisément ce
que je lui reprochais tout à l’heure?--Non... non... Ah! ce serait une
bien terrible aventure que celle d’un confesseur qui ne provoquerait et
n’écouterait la confession d’un pénitent que pour mieux penser, ensuite,
et sentir comme lui!--Moi, je veux guérir Roger... Allons! me voilà, de
nouveau, en pleine morale médiocre!
Maurice Mahoudiaux m’écrit qu’il n’a reçu de Roger que trois cartes
postales «sans intérêt». Il oublie que Roger a beaucoup de travail et
qu’il est fatigant d’écrire. Les journées au front doivent être
terribles, mais un géant comme notre cher Mahoudiaux croit volontiers
que tout le monde a la même résistance que lui!
«J’espère, dit-il encore, que, de cette guerre qui, sûrement, finira
bientôt, Roger reviendra avec l’idée qu’il est Napoléon, César ou tel
autre général victorieux et célèbre. Même s’il ne touche pas à la
gloire, il faut qu’il l’imagine. Croyez-moi, ma bonne Lucienne, le
moindre Leipzig nous donnerait en Roger un affreux Waterloo et un
Sainte-Hélène bien ennuyeux!»
Que veut-il dire? Il ne parle pas au hasard. Leipzig? je me rappelle la
date, 1813, mais, quel rapport? Je vais prendre un volume de Thiers dans
la bibliothèque et réapprendre mes guerres de l’Empire. Je crois
pourtant les connaître un peu.
Tout de même, Roger aurait dû écrire plus souvent à Mahoudiaux. Je
comptais tant sur l’influence de Maurice!
Quel est ce Raymond Chert dont Roger me parle?
J’ai vu de bien affreuses blessures à l’hôpital! La fille de Mme
Cartesque me dit que je n’apprécie pas «leur beauté»! Elle se montre
d’ailleurs pleine de dévouement, elle est toujours là pour les
opérations, pour les pansements, mais... Je ne puis pas exprimer ma
pensée... Voyons, une blessure, en somme, c’est toujours laid. On peut
admirer l’homme qui... non, je veux dire: on peut admirer le courage de
l’homme qui... Enfin, je m’y perds!
J’ai dû me tromper grossièrement à propos de Raymond Chert, ce garçon
étrange dont Roger me reparle encore. Il souffre beaucoup... oui,
certainement, et l’idée que je me faisais de lui était assez peu
charitable.
Ah! je comprends! Leipzig, une bataille indécise... Alors Roger perdrait
courage et, s’il lui arrive ensuite des ennuis, les subirait mal.
--J’espère surtout qu’il ne lui arrivera rien! Le reste, la gloire, il
peut bien s’en passer: il a son foyer, il a sa femme.