J’ai, pour Cigogne, beaucoup d’affection. A vrai dire, si je fais le
compte des jours, elle ne date pas de loin, mais ces jours furent vécus
de façon si complète, si puissante, parfois, qu’il me semble avoir connu
Cigogne depuis l’enfance.
Je le vis pour la première fois dans la cour du dépôt, tout au début de
la guerre. L’étrille en main, je raclais les fesses de ma jument quand
il passa devant les écuries.
«Faites attention! me dit-il, Ranavalo est chatouilleuse.»
Je me retournai et, l’apercevant, j’éclatai de rire.
«Mon ami, poursuivit-il, je vous dis ça sans mauvaise intention. J’ai
encore la cuisse gauche un peu sensible en souvenir d’un coup de pied de
Ranavalo... D’ailleurs, elle a des qualités, mais, je vous le répète,
elle est chatouilleuse et, parfois, elle tire au renard.»
Notre conversation s’acheva sur le remerciement que je lui fis. Peu
après, nous nous retrouvions devant une table de la cantine.
«Pourquoi, demanda-t-il, vous êtes-vous tordu en me voyant?
--Je ne sais trop! pardon! mais, tout de même, tu sais, tu as une tête
pas ordinaire!
--Tu parles sans doute de ma gueule?
--Tout juste.
--Pas ordinaire, en effet; on me l’a souvent dit; tu t’y habitueras.»
Et, depuis lors, nous avons causé tous les jours, le hasard quotidien et
l’autorité militaire nous ayant constamment réunis.
Il sut voir, dès les premiers temps, voir et comprendre, l’ennui dont je
souffrais cruellement. La vie sur le front a son charme, un charme que
j’ai savouré, noble, mystérieux, magique et fort, qui transporte hors du
commun de la vie, très haut, très loin, et retient néanmoins solidement
sur cette terre peuplée d’hommes, mais la vie dans un dépôt est, le plus
souvent, intolérable. Les heures me paraissaient bien lourdes.
«Serval, tu es un gosse! me disait mon nouveau camarade, quelques jours
plus tard; tu rêves de la saveur d’un beau fruit que tu ne saurais
manger. Il est tout hérissé de piquants. Sais-tu même le cueillir? Son
noyau est très dur; tu t’y casserais les dents. On ne se jette pas sur
un fruit parce qu’on lui trouve, de loin, une somptueuse couleur. C’est
là le fait d’un enfant. Serval, mon gars, la guerre est un beau fruit
sanglant... Crois-moi, si tu y mordais aujourd’hui, cela te ferait
vomir... Patiente un peu.»
Quels étaient donc ces accents nouveaux? On s’habitue très bien à des
brutalités, à des scatologies répétées, elles ne surprennent pas, on s’y
attendait, et les phrases obscènes deviennent vite d’un usage courant,
mais cette façon de dire...
Il parlait ainsi d’une voix sourde, très basse, avec, parfois, de petits
cris d’oiseau, bizarres. Brusquement, on se trouvait ailleurs, dans une
forêt lointaine, près d’un grand fleuve lourd sur lequel tournoient des
courlis. Pouvoir exotique de la voix! Certains parfums ont une magie
analogue et l’on se sent transporté sur l’autre face de la terre pour
avoir respiré une fleur.
Pendant que je faisais ces voyages, Cigogne me regardait d’un air vague,
non pas de ce regard habituel aux rêveurs et que l’on dit céleste parce
qu’il se détache des choses de ce monde, mais d’un regard mobile et
jamais posé. La fumée s’épaississait autour de nous, les conversations
devenaient plus sonores, des rires éclataient, on chantait même... Sur
la table tachée de vin, les longs bras de mon camarade restaient étendus
comme deux choses inutiles, avec leurs mains ouvertes, la paume collée
au bois.
Depuis cette rencontre, je ne m’ennuyais plus. Les petits incidents de
la journée n’avaient pas changé de figure, mais ils me heurtaient moins.
Je trouvais moins d’agacement à voir gesticuler le maréchal des logis
Lieutard, toujours hurlant, jamais apaisé, et je m’occupais peu de
l’humeur dangereuse et des faux sourires d’un adjudant corse dont
j’oublie le nom et qui semblait tenir son personnage dans un roman
antimilitariste.
Un de ses compatriotes m’a dit qu’il était, en temps de paix, herboriste
à Bastia et qu’au milieu de ses plantes aromatiques, de ses simples, de
ses racines, il vivait paisiblement, imprégné de thym et de lavande,
mâchonnant dès l’aurore de la réglisse pour se tromper lui-même et ne
pas enfumer de tabac sa chère boutique. Au demeurant, le meilleur homme
du monde et le plus doux. La guerre faisait de lui un être sournois,
maléficieux, vantard, toujours servile, toujours prêt à punir, de
commerce impossible. Cet herboriste corse en uniforme m’avait fort
échauffé, quelque temps. Je l’oubliai grâce à Cigogne qui le jugeait
d’ailleurs sans indulgence:
«C’est le valet de chambre qui rosse le groom et la fille de cuisine,
mais qui lèche les bottes du maître d’hôtel. Il doit y prendre du
plaisir.»
Et Cigogne simulait un lointain crachat.
J’avais un ami. Au régiment, cela veut dire quelqu’un avec qui l’on peut
causer.
«J’ai lieu de croire que nous nous verrons souvent. Qu’en penses-tu,
Serval?
--J’ai lieu... pareillement. Je pense comme toi.»
On se regardait d’un air moqueur.
Je disais bien: nous étions amis.
Celui que l’on devait, plus tard, nommer Cigogne, m’avoua, un soir que
je le questionnais sur ses occupations du temps de paix, qu’il était
chimiste, mais il se reprit aussitôt.
«Je veux dire, comprends-tu? que je fais de la chimie... un métier, en
quelque sorte, pour en avoir un; néanmoins, voilà... je fais aussi autre
chose. J’ai un peu de fortune, j’achète beaucoup de livres, et avec le
fonds de mes parents: histoire, voyages, auteurs classiques, cela me
compose une assez belle bibliothèque, alors, je lis, je lis... et
j’écris aussi, oui, c’est là, surtout, ce qui m’intéresse.
«As-tu publié un livre?» demandai-je.
Je ne croyais pas dire une inconvenance. Il sursauta brusquement et
parut troublé.
«Bon Dieu! non! à quoi penses-tu! Publier!... un livre!... C’est bien
assez que je prenne tout le temps des notes et que, chez moi, les bouts
de papier s’accumulent! Publier! que dirait ma femme, elle qui, déjà,
trouve que je perds mon temps!
--Comment! m’écriai-je, tu es marié?»
Il me regarda peureusement.
«Je... j’avais donc oublié de te le dire, mon vieux Serval? Ah! quel fou
je fais! Oui, je suis marié, ici, dans cette ville... depuis cinq ans...
Et maintenant, bonsoir, j’ai une permission. Je rentre chez moi. A
demain.»