«Si l’on pouvait, du moins, se faire blesser un peu proprement!...»
Le voilà qui rêve.
«Et si, murmura-t-il encore, ce surnom ridicule que vous m’avez donné
servait à quelque chose, m’apportait une gloire... Mais je cherche en
vain... Cigogne, Cigogne, c’est toujours l’oiseau grotesque à patte
pliée que l’on perche sentimentalement sur un toit d’Alsace.
--Ne fais pas du roman!
--J’aimerais... J’aimerais bien!»
Et Cigogne rougit.
Certains jours, voyez-vous, il m’exaspère. Ses absences deviennent trop
fréquentes. Nos camarades disent alors qu’il saute dans la lune, qu’il
part en permission. Je croirais plutôt qu’il rentre en lui-même ou, plus
exactement, que, sans changer de place, il retrouve son vrai foyer. Nous
le comparions à un échassier, voici qu’il me présente l’image rétractile
d’un escargot. Quoi qu’il fasse, Cigogne est à l’étranger parmi nous. Sa
demeure est en dedans. Lorsqu’il nous quitte de cette façon, n’insistez
pas: vous ne tireriez de ce garçon scrupuleusement courtois que des
paroles froides, voire blessantes, des ripostes. Il serait même
grossier, à l’occasion.
Le chien couché devant un poêle grogne si vous le dérangez. Cigogne se
chauffe à son cœur. Il a ses petites manies. Je m’amuse bien, le
dimanche, à pêcher des goujons dans les trous de la Largue! Pourquoi
Cigogne ne se divertirait-il pas à sa manière?
«Et puis, fous-moi la paix! tu m’embêtes!»
Ce disant, il regarde au loin, si loin que, pour répondre, on est pris
de court.