Après quelques mois passés à Saïda, où il avait fait son école de
soldat, Weiss avait été versé dans une compagnie qui partait pour le
Sud-Oranais.
On se battait là-bas, c’était la guerre, la vie de camps, tout l’imprévu
de ce pays lointain qui l’attirait, et Weiss était parti, joyeux.
Pourtant, dans les masures grises de la redoute de Béni-Ounif où sa
compagnie s’était immobilisée pour des mois, dans ce décor dont il
n’avait d’abord perçu que l’immense désolation, Weiss, l’enfant des
prairies vertes et des bois de l’Alsace, s’était senti dépaysé,
oppressé.
Les premiers temps, ç’avait été une sorte de cauchemar lourd, et il
avait cru à une désillusion.
Il s’était même laissé entraîner par les camarades à de longues
beuveries dans les salles tumultueuses des «cantines», au village.
Sous une gaîté d’emprunt, il cherchait à oublier son morne ennui et
passait ses soirées au «Retour de Béchar», à «l’Étoile du Sud», à la
«Mère du Soldat», avec des tablées de légionnaires ivres...
Puis, un immense dégoût l’avait isolé. Il préférait errer, seul, dans le
bled désert.
Peu à peu, il avait discerné la splendeur des horizons de feu, les
caprices sans cesse changeants de la lumière sur le sol pierreux et
rougeâtre, sur les montagnes arides.
Il avait senti l’ineffable silence, la paix mélancolique et profonde de
cette terre immuable, et cela lui avait suffi.
Weiss aimait maintenant ce Sud-Oranais où il avait tant souffert, aux
premiers jours de dépaysement et de détresse...
Le légionnaire suivit le lit de l’oued desséché, contournant les
murailles caduques du ksar.
Des lueurs roses glissaient entre les troncs fuselés des dattiers,
magnifiant les vieilles ruines en terre, accumulées en un désordre
charmant.
Dans un bas-fond ombreux, sous les frondaisons bleuâtres, s’ouvrait une
_foggara_, une de ces étranges fontaines souterraines des ksour du
sud-ouest. On y descendait par quelques hautes marches en _toub_. En
bas, c’était un ruisseau clair sortant du sol spongieux et qui, serti de
fougères graciles, se perdait dans l’ombre éternelle et le mystère d’une
galerie étroite.
Weiss s’assit sur une roche éboulée et ralluma sa vieille pipe d’écume.
Il était calme. Cette sérénité des choses, dans la gloire du jour
finissant, suffisait à son bonheur.
Une silhouette de femme surgit, furtive, de l’ombre de la _foggara_.
Grande, svelte, superbement drapée dans ses haillons bleus, elle
montait, courbée sous le poids d’une peau de bouc ruisselante.
Elle n’avait pas aperçu Weiss et, pendant un instant, il put contempler
son visage presque enfantin encore, d’un ovale parfait. De longs yeux
roux éclairaient sa carnation bronzée et le pli voluptueux de ses lèvres
adoucissait ce que ce masque obscur eût pu avoir de trop farouche.
Mais elle vit le _roumi_ et, avec un sursaut de frayeur, ramena vivement
son voile, cachant ses traits. Elle s’enfuit presque.
Weiss, que sa culture antérieure avait élevé au-dessus de tous les
barbares préjugés de race, recherchait la société des indigènes. Leur
simplicité grave, leur sociabilité rapidement affectueuse, lui
plaisaient, et il aimait passer les veillées d’été, à demi couché sur
les nattes des cafés maures, s’essayant à parler arabe, en écoutant les
longues mélopées traînantes et mélancoliques des nomades. Ses camarades
préférés étaient des tirailleurs, des spahis ou les _mokhazni_,
cavaliers irréguliers au service du bureau arabe.
Pour ramener la jeune femme, Weiss lui cria doucement, dans son arabe
imparfait:
--N’aie pas peur, ma sœur, je ne te ferai pas de mal.
Mais elle ne se retourna pas.
Les jours suivants, Weiss retourna à la _foggara_, évitant, discret,
d’effrayer par trop d’insistance la bédouine qui se voilait à son
approche.
Dans sa grande solitude, le légionnaire se grisa bientôt de cette idylle
à peine ébauchée.
Un soir, les attaches en fibres de palmier de la peau de bouc cassèrent
et elle tomba.
La bédouine essayait vainement de couper les nœuds, avec une pierre
tranchante, pour réparer son outre.
En silence, sans qu’elle s’en défendît, Weiss l’aida. Debout, voilée,
elle attendit sans un mot que le soldat eût fini. Quand il souleva
l’outre, elle tendit les épaules, reprit son lourd fardeau, et partit,
avec ce seul mot de gratitude: _sahha_! (merci).
Le lendemain, il la salua, et elle lui répondit, se découvrant un peu le
visage qu’éclaira un demi-sourire discret.
Peu à peu, elle s’accoutuma à retrouver, tous les soirs, près de la
_foggara_, le soldat roumi, si jeune et si doux, avec son visage
régulier et pâle sous le hâle et ses grands yeux gris, qui ne
l’effrayaient plus.
Ils se parlèrent.
Elle s’appelait Emmbarka (la bénie) et était mariée à un mokhazni qu’on
avait envoyé en détachement à Ben-Zireg, dans le sud-ouest.
Elle gardait la tente, au douar du makhzen, seule avec sa vieille mère.
Weiss lui dit qu’il aimait les musulmans, qu’il en faisait sa société,
de préférence aux Européens et qu’il ne leur voulait pas de mal.
Emmbarka lui conta les tristesses de sa dure vie errante.
Elle était des _Amour_, une tribu nomade du cercle d’Aïn-Sefra et, quand
son mari s’était engagé au makhzen de Djenan-ed-Dar, elle avait dû le
suivre, dans le dénuement et l’insécurité des camps, en _plein pays de
poudre_, sillonné de _djiouch_ pillards.
Il y avait à peine quelques mois qu’on l’avait mariée et, depuis lors,
elle avait à peine vu Abdelkader ould Hamza, son mari, un tout jeune
mokhazni que la guerre lui prenait sans cesse. Elle le connaissait à
peine et ne pouvait l’aimer...
*
* *
Les jours s’écoulaient, monotones et berceurs. Weiss attendait avec
impatience les quelques heures de liberté du soir, et l’entrevue furtive
de l’Amourienne, dans l’ombre fraîche de la palmeraie.
Il aimait Emmbarka et la désirait avec toute l’ardeur de sa jeunesse.
Les débauches obligées de la vie d’étudiant l’avaient à peine effleuré.
Puis, très vite, il avait été jeté là, dans la dure et complète
abstinence, pour des mois.
Pour lui, cette femme, en harmonie parfaite avec ce décor saharien qu’il
aimait, était presque une vision irréelle, une sorte d’incarnation de ce
charme puissant du désert qui l’avait pris à jamais...
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