LE MIROIR

Le mokhazni Mohammed, de la tribu des Derraga-Cheraga de Géryville, est

un grand bédouin souple et fort, aux larges épaules, avec des muscles

saillants se dessinant vigoureusement sous la peau bronzée du cou et de

la poitrine. Son visage est parfait de beauté mâle, aux traits secs,

fermes, virilisés encore par la barbe noire et les épais sourcils arqués

ombrant les yeux roux bien fendus et allongés.

Il porte avec une grâce négligente une chemise et une gandoura blanches

toujours ouvertes sur la gorge et la poitrine, le long burnous bleu du

makhzen et le voile blanc retenu sur le front par des cordelettes fauves

enroulées à la diable. D’instinct, sans les chercher, il trouve des

attitudes nobles, et, sous sa tenue de pauvre mercenaire du Sud, il a

aussi grand air qu’un caïd ou qu’un agha.

Rieur, avec une gaîté audacieuse, une insouciance superbe et des colères

terribles qui passent très vite, Mohammed est le boute-en-train et le

«goual», le chanteur de mélopées du détachement.

Il est surtout très fier de son adresse à cheval, et, dès qu’il voit

devant lui l’espace large et libre d’une plaine, ses yeux s’allument et

ses narines fines frémissent, tandis que sa main longue et sèche,

qu’aucun travail grossier n’a déformée, tourmente la bride. Pourtant, au

repos, Mohammed est très grave, silencieux et ne sourit pas.

Un jour calme d’hiver, dans l’ennui et l’inaction du Ramadhan, j’errais

sur la dune basse dominant la vallée pierreuse. Je vis Mohammed assis,

le dos contre le mur croulant du vieux bureau arabe. Je m’arrêtai pour

ne pas être remarquée, car le mokhazni était occupé à quelque chose de

très insolite.

Il avait tiré de sa poche un miroir d’un sou, une petite glace ronde à

monture d’étain, et il se contemplait attentivement, sérieusement. Cela

dura longtemps ainsi, comme si le bédouin était fasciné par sa propre

image. Et cette coquetterie subite cadrait étrangement mal avec la

beauté mâle et le grand air sérieux du soldat.

A quoi pensait-il, en se regardant dans son miroir d’écolier? Que

pouvait éprouver son âme fruste, née dans les solitudes vastes, dans la

plus rude et la plus primitive des vies, celle des chameliers nomades?

Mohammed finit par serrer son miroir, puis il croisa les bras, s’étira,

et sourit.

Pages d'Islam · 第 57 / 72 题