ILOTES DU SUD

En dehors de la ville, au pied des dunes grises, un carré de maçonnerie

sans toit, aux murs percés d’ouvertures en forme de trèfles, se dresse,

projetant une courte ombre transparente sous les rayons presque

perpendiculaires du soleil, au milieu du flamboiement inouï de tout ce

sable blanc qui, vaste fournaise, s’étend à l’infini, des petites

maisons à coupoles de la ville aux dos monstrueux de l’Erg.

Un chant lent et triste monte de cette singulière construction, avec le

grincement continu, obsédant, d’une roue et de chaînes mal graissées.

Dans la petite bande d’ombre bleue, un homme vêtu de blanc, coiffé du

haut turban à cordelettes noires, est à demi couché, un bâton à la main.

Il fume et il rêve. De temps en temps, quand le grincement se fait plus

sourd et plus lent, l’homme crie: «Pompez! Pompez!»

A l’intérieur, trois ou quatre hommes maigres et bronzés, vêtus de laine

blanche, tournent péniblement un treuil rouillé, et la chaîne fait

monter l’eau qui coule avec un bruissement frais dans les petites

_séguia_ de plâtre.

Ils tournent, ils tournent, accablés, ruisselants de sueur. Si le spahi

de garde est un brave garçon, conservant sous la livrée du métier de

dureté la reconnaissance d’une commune origine, les pauvres diables

peuvent s’arrêter parfois, éponger leur front en sueur... Sinon, pompez,

pompez toujours!

Et ainsi toute la longue journée, avec, au cœur, l’angoisse de se

demander si leurs parents leur apporteront un peu de pain ou de

couscous, car l’État ne leur donne rien, sauf l’écrasant travail sous le

ciel de plomb, sur le sable calciné... Ceux qui viennent de loin,

attendent, plus mornes, la dérisoire pitance que leur accorde la

«commune» par l’intermédiaire du _dar-ed-diaf_ et qui suffit à peine à

entretenir leur existence.

--Pourquoi es-tu en prison? demande le spahi à un nouveau venu, grand

garçon mince, au profil d’oiseau de proie.

--Hier, je sommeillais devant le café de Hama Ali. Le lieutenant de

tirailleurs a passé et je ne l’ai pas salué... Alors, il m’a donné des

coups de canne et s’est plaint au bureau arabe. Le capitaine m’a mis

quinze jours de prison et quinze francs d’amende.

Le spahi, récemment arrivé des territoires civils, s’étonne:

--Alors, ici, les Arabes sont tenus de saluer les officiers, comme nous

autres, les militaires?

--Oui, tous les officiers... sinon, on est battu et emprisonné... Nous

avons eu un lieutenant qui obligeait même les femmes à le saluer... Oh,

le régime militaire est serré, terrible!

Le spahi, indifférent, continue son interrogatoire.

--Et toi, le vieux? La question s’adresse à un petit vieux timide et

silencieux.

--Moi... je suis des Ouled-Saoud. Alors, comme la maîtresse du

lieutenant Durand est partie, et qu’elle avait beaucoup de bagages, le

lieutenant a donné des ordres aux caïds. Le mien m’avait ordonné

d’amener ma chamelle, mais comme elle est blessée au dos, je n’ai pas

voulu la prêter. Je suis en prison depuis huit jours. Le lieutenant, en

m’interrogeant, m’a donné une gifle quand j’ai dit que ma chamelle était

malade et on ne m’a pas dit combien de prison j’ai à faire... Dieu m’est

témoin que ma chamelle est blessée...

Lancé sur le chapitre des doléances, le vieux qu’on n’écoute plus

continue à larmoyer sa détresse prolixe.

--Moi, dit un troisième, je suis venu au marché où j’ai vendu un pot de

beurre. Le lendemain, je devais en toucher le prix, mais il y avait une

lettre pressée pour le cheikh de Debila... Alors, on me l’a remise en

m’ordonnant de repartir tout de suite... J’ai eu beau supplier, j’ai été

menacé de la prison. Alors, pour ne pas perdre le prix de mon beurre,

j’ai fait semblant de partir, restant jusqu’au matin. Ça s’est su, Dieu

sait comment, et je suis en prison pour quinze jours, avec quinze francs

d’amende.

--Tu aurais mieux fait de perdre le prix du beurre, alors, remarque

judicieusement le spahi.

Mais tout ça «c’est des histoires!» Et il retourne se coucher à l’ombre,

criant aux prisonniers: «Pompez!»

Et le grincement monotone reprend, en même temps que le chant long,

plaintif, des prisonniers qui semblent dévider indéfiniment leurs

tristesses, leurs timides récriminations contre cette puissance

redoutable, qui broie et écrase toute leur race: l’Indigénat

discrétionnaire.

Pages d'Islam · 第 35 / 72 题