PRISONNIERS SUR LA ROUTE

Sous la caresse du soleil dissipant lentement la buée violette de la

nuit, la plaine s’étend, immense, toute rose, tachetée de noir, comme

une peau de panthère étalée: elle est couverte de petits arbrisseaux

gris, coriaces, rampants, qui sont des _chih_ et des _timzrith_ et qui,

lavés de rosée, embaument.

Heure bénie, heure légère de l’aube dans la plaine libre où la lumière

vivifiante roule sa vague de feu, sans obstacle, d’une plage du ciel à

l’autre... Heure où l’on oublie la fatigue et la morne somnolence de la

route nocturne, longue, monotone, dans le froid qui, avec l’invincible

sommeil, engourdit hommes et chevaux..., heure où la gaîté des choses

réveillées pénètre les âmes...

Là-bas, vers le sud, la plaine s’ouvre, infinie, attirante... L’horizon

est encore voilé de brume légère... Ce sont les chotts limpides et

bleus, les _sebhka_ perfides, les sables blonds, les montagnes étranges

de la chaîne saharienne aux sommets en terrasses, puis, le désert avec

toute sa lumière resplendissante et morne..., son éternel et décevant

printemps, sa vie libre et errante et son bienfaisant silence.

Au nord, de hautes montagnes barrent l’horizon, azurées, aux crêtes

neigeuses, précédées de collines pâles, blanchâtres où glissent les

lueurs roses du soleil... Et là est le Tell, avec les villes, les

chemins de fer, les haines, les hypocrisies, le bruit agaçant, l’ennui

lourd et exaspérant de la vie «civilisée».

Elle est déserte, cette route de Boghari à Laghouat... Rarement, on

croise quelques lourds chariots attelés de six ou sept mulets au pesant

collier surchargé de sonnailles. Les cochers, en blouses et turbans,

sommeillent assis de côté sur l’avant-train, leur fouet au cou...

Quelques-uns, conservant des âmes de bédouins à travers les vicissitudes

du _trabadjar_ européen, chantent ou tirent d’un petit _djouak_ en

roseau des sons d’une immatérielle tristesse lente, exprimée en un

souffle ou en un murmure d’eau courante.

Mais, vers le Nord, un petit tourbillon de poussière fauve monte, comme

une fumée rousse. Cela se rapproche, et bientôt on distingue une troupe

noirâtre de piétons qui avancent entre des cavaliers rouges.

Un convoi de prisonniers...

Soldats en uniformes râpés et souillés, chargés pesamment de sacs,

beaucoup portent deux fusils qui leur battent dans le dos; d’autres, les

épaules serrées dans un carcan fait de deux bûches attachées au-dessus

des bras. Arabes enchaînés, pieds nus, obligés de marcher au milieu de

la route, sur les cailloux aigus.

Les militaires s’en vont aux compagnies de discipline, à Laghouat sans

doute. Les indigènes, à Taadmith, le bagne administratif,

mystérieusement caché dans les hauteurs les plus glacées et les plus

inhospitalières des Hauts Plateaux et dont le nom seul fait frémir.

Et tous ces hommes que, civils comme militaires, aucune juridiction

régulière n’a jugés, qui sont livrés au bon plaisir de chefs

hiérarchiques et d’administrateurs qui les condamnent sans appel, en

dehors de toutes les formes élaborées par les codes, s’en vont, mornes,

l’œil sombre, le visage poussiéreux et ruisselant de sueur vers les

géhennes obscures du sud, où leurs souffrances sont sans témoins, et

leurs plaintes sans écho... Démenti flagrant jeté à la vantardise et à

l’orgueil de l’hypocrite civilisation!

Les musulmans échangent avec les passants le salut de paix...

Quelques-uns se retournent vers ces inconnus qui s’en vont, libres, et

les regardent, comme cherchant auprès d’eux un appui.

Mais la troupe douloureuse passe, s’éloigne, et bientôt, dans le

rayonnement rouge du matin, elle n’apparaît plus, de nouveau, que comme

un petit tourbillon de fumée fauve qui se dissipe et disparaît.

Vision de mauvais rêve!

Boghari, février 1903.

Pages d'Islam · 第 34 / 72 题