A Maxime Noiré, le peintre des horizons en feu et des amandiers
en pleurs.
Bou-Saâda, la reine fauve vêtue de ses jardins obscurs et gardée par ses
collines violettes, dort, voluptueuse, au bord escarpé de l’oued où
l’eau bruisse sur les cailloux blancs et roses. Penchés comme en une
nonchalance de rêve sur les petits murs terreux, les amandiers pleurent
leurs larmes blanches sous la caresse du vent... Leur parfum doux plane
dans la tiédeur molle de l’air, évoquant une mélancolie charmante...
C’est le printemps et, sous ces apparences de langueur, et de fin
attendrie des choses, la vie couve, violente, pleine d’amour et
d’ardeur, la sève puissante monte des réservoirs mystérieux de la terre,
pour éclore bientôt en une ivresse de renouveau.
Le silence des cités du Sud règne sur Bou-Saâda et, dans la ville arabe,
les passants sont rares. Dans l’oued pourtant, circulent parfois des
théories de femmes et de fillettes en costumes éclatants.
_Mlahfa_ violettes, vert émeraude, rose vif, jaune citron, grenat, bleu
de ciel, orange, rouges ou blanches brodées de fleurs et d’étoiles
multicolores... Têtes coiffées du lourd édifice de la coiffure
saharienne, composée de tresses, de mains d’or ou d’argent, de
chaînettes, de petits miroirs et d’amulettes, ou couronnées de diadèmes
ornés de plumes noires. Tout cela passe, chatoie au soleil, les groupes
se forment et se déforment en un arc-en-ciel sans cesse changeant, comme
des essaims de papillons charmants.
Et ce sont encore des groupes d’hommes vêtus et encapuchonnés de blanc,
aux visages graves et bronzés, qui débouchent en silence des ruelles
ocreuses...
Depuis des années, devant une masure en boue séchée au soleil ami, deux
vieilles femmes sont assises du matin au soir. Elles portent des
_mlahfa_ rouge sombre, dont la laine épaisse forme des plis lourds
autour de leur corps de momies. Coiffées selon l’usage du pays, avec des
tresses de laine rouge et des tresses de cheveux gris teints au henna en
orangé vif, elles portent de lourds anneaux dans leurs oreilles
fatiguées, que soutiennent des chaînettes d’argent agrafées dans les
mouchoirs de soie de la coiffure. Des colliers de pièces d’or et de pâte
aromatique durcie, de lourdes plaques d’argent ciselé couvrent leurs
poitrines affaissées; à chacun de leurs mouvements rares et lents,
toutes ces parures et les bracelets à clous de leurs chevilles et de
leurs poignets osseux, tintent.
Immobiles comme de vieilles idoles oubliées, elles regardent à travers
la fumée bleue de leurs cigarettes, passer les hommes qui n’ont plus un
regard pour elles, les cavaliers, les cortèges de noces, les caravanes
de chameaux ou de mulets, les vieillards caducs qui ont été leurs
amants, jadis... tout ce mouvement de la vie qui ne les touche plus.
Leurs yeux ternes, démesurément agrandis par le «kehol», leurs joues
fardées quand même, malgré les rides, leurs lèvres rougies, tout cet
apparat jette comme une ombre sinistre sur ces vieux visages émaciés et
édentés.
... Quand elles étaient jeunes, Saâdia, à la fine figure aquiline et
bronzée, et Habiba, blanche et frêle, charmaient les loisirs des
Bou-Saa-di et des nomades.
Maintenant, riches, parées du produit de leur rapacité d’antan, elles
contemplent en paix le décor chatoyant de la grande cité où le Tell se
rencontre avec le Sahara, où les races d’Afrique viennent se mêler. Et
elles sourient... à la vie qui continue immuable et sans elles, ou à
leurs souvenirs... qui sait?
Aux heures où la voix lente et plaintive des moueddhen appelle les
croyants, les deux amies se lèvent et se prosternent sur une natte
insouillée, avec un grand cliquetis de bijoux. Puis elles reprennent
leur place et leur songerie, comme si elles attendaient quelqu’un qui ne
vient pas...
Rarement, elles échangent quelques paroles.
--Regarde, ô Saâdia, là-bas, Si Châlal, le cadi... Te souviens-tu du
temps où il était mon amant? Quel fringant cavalier c’était alors! Comme
il enlevait adroitement sa jument noire! Et comme il était généreux,
quoique simple adel encore. A présent, il est vieux... Il lui faut deux
serviteurs pour le faire monter sur sa mule aussi sage que lui, et les
femmes n’osent plus le regarder en face... lui dont je mangeais les yeux
de baisers!
--Oui... Et Si Ali, le lieutenant, qui, simple spahi, était venu avec Si
Châlal, et que j’ai tant aimé? T’en souviens-tu? Lui aussi, c’était un
cavalier hardi et un joli garçon... Comme j’ai pleuré, quand il est
parti pour Médéah! Lui, il riait, il était heureux; on venait de le
nommer brigadier et il m’oubliait déjà... Les hommes sont ainsi... Il
est mort l’an dernier... Dieu lui accorde sa miséricorde!
Parfois, elles chantent des couplets d’amour qui sonnent étrangement
dans leurs bouches à la voix chevrotante, presque éteinte déjà.
Et elles vivent ainsi, insouciantes, parmi les fantômes des jours
passés, attendant que l’heure sonne.
* * * * *
... Le soleil rouge monte lentement derrière les montagnes drapées de
brume légère. Une lueur pourpre passe à la face des choses, comme un
voile de pudeur. Les rayons naissants sèment des aigrettes de feu à la
cime des dattiers et les coupoles d’argent des marabouts semblent en or
massif. Pendant un instant, toute la vieille ville fauve flambe, comme
calcinée par une flamme intérieure, tandis que les dessous des jardins,
le lit de l’oued, les sentiers étroits demeurent dans l’ombre, vagues,
comme emplis d’une fumée bleue qui délaye les formes, adoucit les
angles, ouvrant des lointains de mystère entre les petits murs bas et
les troncs ciselés des dattiers... Sur le bord de la rivière, la lueur
du jour incarnadin teinte en rose les larmes éparses, figées en neige
candide, des amandiers pensifs.
Devant la demeure des deux vieilles amies, le vent frais achève de
disperser la cendre du foyer éteint, qu’elle emporte en un petit
tourbillon bleuâtre. Saâdia et Habiba ne sont pas à leur place
accoutumée.
A l’intérieur, une plainte tantôt rauque tantôt stridente monte. Autour
de la natte sur laquelle Habiba est couchée, tel un informe paquet
d’étoffe rouge, sur l’immobilité raide duquel les bijoux scintillent
étrangement, Saâdia et d’autres amoureuses d’antan se lamentent, se
déchirant le visage à grands coups d’ongles. Et le cliquetis des bijoux
accompagne en cadence la plainte des pleureuses.
A l’aube, Habiba, trop vieille et trop usée, est morte sans agonie, bien
doucement, parce que le ressort de la vie s’était peu à peu brisé en
elle.
... On lave le corps à grande eau, on l’entoure de linges blancs sur
lesquels on verse des aromates, puis on le couche, le visage tourné vers
l’Orient. Vers midi, des hommes viennent qui emportent Habiba vers l’un
des cimetières sans clôture où le sable du désert roule librement sa
vague éternelle contre les petites pierres grises, innombrables.
C’est fini... Et Saâdia, seule désormais, a repris sa place. Avec la
fumée bleue de son éternelle cigarette achève de s’exhaler le peu de vie
qui reste encore en elle, tandis que sur les rives de l’oued ensoleillé
et dans l’ombre des jardins, les amandiers finissent de pleurer leurs
larmes blanches, en un sourire de tristesse printanière...
Bou-Saâda, le 3 février 1903.