Elle se souvenait, comme d’un rêve très beau, de jours plus gais sur des
coteaux riants que dorait le soleil, au pied des montagnes puissantes
que des gorges profondes déchiraient, ouvraient sur la tiédeur bleue de
l’horizon... Il y avait là-bas de grandes forêts de pins et de
chênes-lièges, silencieuses et menaçantes, et des taillis touffus d’où
montait une haleine chaude dans la transparence des automnes, dans
l’ivresse brutale des printemps...
Il y avait des myrtes verts et des lauriers-roses étoilés au bord des
oueds paisibles, à travers les jardins de figuiers et les oliveraies
grises... Les fougères diaphanes jetaient leur brume légère sur les
coulées de sang des rochers éventrés, près des cascades de perles, et
les torrents roulaient, joyeux au soleil, ou hurlaient dans l’effroi des
nuits d’hiver.
Petite bergère libre et rieuse, elle avait joué là, dans le bain
continuel de la bonne lumière vivifiante, les membres robustes, presque
nus, au soleil...
Puis elle songeait avec un frisson retrouvé aux épousailles magnifiques,
quand on l’avait donnée à Rezki ou Saïd, le beau chasseur qu’elle
aimait.
Et il lui semblait, dans le recul du souvenir, que ces jours révolus
avaient tous été sans trouble et sans tristesse, que tout s’enivrait
alors de son ivresse.
Puis, les heures noires étaient venues...
Brusquement, tout avait été brisé, rasé, dissipé, comme le vent disperse
un tourbillon courant sur la route ensoleillée. Une nuit, des voleurs de
chevaux avaient tué Rezki d’un coup de fusil... Ç’avait été le deuil
affreux de toute sa chair arrachée, la folie des vêtements déchirés, des
joues griffées, sanglantes sous les cheveux épars. Elle avait hurlé,
comme les femelles sauvages de la montagne, sous la morsure du plomb...
Après, son père s’était éteint, durant un hiver glacé, de misère et
d’épouvante, comme la tempête amoncelait les lourdeurs de la neige sur
le gourbi chancelant... Quelques mois après, Zouïna, la mère de Taalith,
épousait un marchand qui les emmenait toutes deux à Alger.
Et maintenant, Taalith était captive là, dans cette cour mauresque
fermée comme une prison de hautes murailles peintes en bleu pâle,
entourées de colonnades de cloître, au milieu de toute l’oppression
inquiétante du vieil Alger turc et maure, tout d’obscurité et de
méfiance farouche... Elle étouffait là, dans cette ombre délétère, parmi
des femmes qui parlaient une autre langue et qui l’appelaient
dédaigneusement la Kakyle.
Là, une nouvelle torture avait commencé: son beau-père voulait la
remarier, la donner à son associé, vieux et laid.
La chair d’amoureuse de Taalith se révolta contre l’union sénile, et
elle refusa, farouche.
--J’aime Rezki! répondait-elle à sa mère quand elle lui parlait de sa
jeunesse et de sa beauté, pour la décider.
Et c’était vrai. Elle aimait l’époux amant mort, celui dont sa chair
gardait le souvenir douloureusement doux.
Mais, devant l’insistance énervante de sa mère et la brutalité de son
beau-père qui la battait cruellement, Taalith sentit l’inutilité de la
lutte sans issue. Et puis, n’aimait-elle pas le mort, ne lui était-elle
pas fidèle, ne se sentait-elle pas seule et incapable d’un nouvel amour?
Son visage brun aux longs yeux de caresse triste, au front tatoué et à
la bouche tendre se raidit, se tira en une maigreur maladive. Une flamme
étrange s’alluma dans son regard assombri.
Un jour, elle dit à son beau-père:
--Puisque c’est écrit, j’obéirai... Puis, toujours plus silencieuse et
plus pâle, elle attendit.
*
* *
C’était la veille du jour où devaient commencer les fêtes nuptiales. La
nuit avait peu à peu assoupi les bruits des nichées pauvres de la
maison. Taalith et Zouïna étaient seules.
--Mère, dit Taalith avec un étrange sourire, je veux que tu m’habilles
et que tu me pares, comme je serai demain, pour voir si je serai au
moins belle, moi dont les yeux sont morts à force de pleurer!
Zouïna, heureuse de ce qu’elle croyait un renouveau de joie enfantine,
se hâta de passer à Taalith les fines chemises de gaze lamée, les
gandouras de soie claire, les foulards chatoyants... puis elle la
chargea de tous ses bijoux kabyles: sur sa tête aux longs cheveux
teints, elle attacha le diadème d’argent orné de corail. Au cou nu et
pur, elle enroula les colliers de verre, de pièces d’or et de corail,
par-dessus le lourd gorgerin ciselé. Elle serra la taille souple dans la
large ceinture d’argent et chargea les poignets ronds de bracelets, les
chevilles frêles de _khalkhal_ chantants. Un collier de pâte odorante et
durcie enveloppa le corps de Taalith d’une senteur chaude.
Puis, Zouïna, accroupie à terre, admira Taalith.
--Tu es belle, œil de gazelle! répétait-elle.
Taalith avait pris son miroir. Elle se regarda longtemps, comme en
extase, si longtemps que Zouïna s’endormit.
Alors, retirant ses _khalkhal_ sonores, Taalith sortit dans la cour
toute blanche dans la lueur oblique de la lune, glissant sur le dallage,
laissant les colonnades dans l’ombre bleue.