Dans les compartiments de troisième classe, étroits et délabrés, la
foule, en burnous terreux, s’entasse bruyamment. Le train est déjà parti
et roule, indolent, sur les rails surchauffés, que les bédouins ne sont
pas encore installés. C’est un grand brouhaha joyeux... Ils passent et
repassent par-dessus les cloisons basses, ils calent leurs sacs et leurs
baluchons en loques, s’organisant comme pour un très long voyage...
Habitués aux grands espaces libres, ils s’interpellent très haut, rient,
plaisantent, échangent des bourrades amicales.
Enfin, tout le monde est casé, dans l’étouffement croissant des petites
cages envahies à chaque instant par des tourbillons de fumée lourde,
chargée de suie noire et gluante.
Un silence relatif se fait.
Des baluchons informes, des sacs, émergent les _djouak_, les _gasba_,
les _benadir_ et une _rh’aïta_, tout l’orchestre obligé des pèlerinages
arabes.
Alors, dans le compartiment du centre, un homme se lève, jeune, grand,
robuste, fièrement drapé dans son burnous dont la propreté blanche
contraste avec le ton terreux des autres... Son visage plus régulier,
plus beau d’homme du sud est bronzé, tanné par le soleil et le vent. Ses
yeux, longs et très noirs, brillent d’un singulier éclat sous ses
sourcils bien arqués.
De sa main effilée d’oisif, il impose silence.
C’est El Hadj Abdelkader, le _meddah_[7]. Il va chanter et tous les
autres, à genoux sur les banquettes, se penchent sur les cloisons pour
l’écouter.
[7] Rapsode arabe.
Alors, tout doucement, en sourdine, les _djouak_ et les _gasba_
commencent à distiller une tristesse lente, douce, infinie, tandis que,
discrètement encore, les _benadir_ battent la mesure monotone.
Les roseaux magiques se taisent et le _meddah_ commence, sur un air
étrange, une mélopée sur le sultan des saints, Sidi Abdelkader Djilani
de Bagdad.
Guéris-moi, ô Djilani, flambeau des ténèbres!
Guéris-moi, ô la meilleure des créatures!
Mon cœur est en proie à la crainte.
Mais je fais de toi mon rempart.
Sa voix, rapide sur les premiers mots de chaque vers, termine en
traînant, comme sur une plainte. Enfin, il s’arrête sur un long cri
triste, repris aussitôt par la _rh’aïta_ criarde, qui sanglote et qui
fait rage, éperdue, comme en désespoir... Et c’est de nouveau le
bruissement d’eau sur les cailloux ou de brise dans les roseaux des
_djouak_ et des _gasba_ qui reprend, quand se tait la _rh’aïta_ aux
accents sauvages... puis la voix sonore et plaintive du rapsode arabe.
Les auditeurs enthousiastes soulignent certains passages par des Allah!
Allah! admiratifs.
Et le train, serpent noir, s’en va à travers la campagne calcinée,
emportant les _ziar_, leur musique et leur gaîté naïve vers quelque
blanche koubba de la terre africaine.
*
* *
Vers le nord, les hautes montagnes fermant la Medjoua murent l’horizon.
De crête en crête, vers le sud, elles s’abaissent peu à peu jusqu’à la
plaine immense du Hodna.
Au sommet d’une colline élevée, sur une sorte de terrasse crevassée et
rouge, sans un arbre, sans un brin d’herbe, s’élève une petite koubba,
toute laiteuse, esseulée dans toute la désolation du chaos de coteaux
arides et âpres où la lumière incandescente de l’été jette des reflets
d’incendie.
En plein soleil, une foule se meut, houleuse, aux groupes sans cesse
changeants et d’une teinte uniforme d’un fauve très clair... Les
bédouins vont et viennent, avec de grands appels chantants autour du
_makam_ élevé là en l’honneur de Sidi Abdelkader, le seigneur des
Hauts-Lieux.
Sous des tentes en toile bise déchirées, des kabyles en blouse et turban
débitent du café mal moulu dans des tasses ébréchées. Attirées par le
liquide sucré, sur les visages en moiteur, sur les mains, dans les yeux
des consommateurs, les mouches s’acharnent, exaspérées par la chaleur.
Les mouches bourdonnent et les bédouins discutent, rient, se querellent,
sans se lasser, comme si leur gosier était d’airain. Ils parlent des
affaires de leur tribu, des marchés de la région, du prix des denrées,
de la récolte, des petits trafics rusés sur les bestiaux, des impôts à
payer bientôt.
A l’écart, sous une grande tente rayée et basse, les femmes gazouillent,
invisibles, mais attirantes toujours, fascinantes par leur seul
voisinage pour les jeunes hommes de la tribu.
Ils rôdent le plus près possible de la bienheureuse _bith-ech-châr_, et
quelquefois un regard chargé de haine échangé avec une sourde menace de
la voix ou du geste révèlent tout un mystérieux roman, qui se changera
peut-être bientôt en drame sanglant.
... A demi couché sur une natte, les yeux mi-clos, le _meddah_ se
repose.
Très apprécié pour sa belle voix et son inépuisable répertoire, El Hadj
Abdelkader ne se laisse pas mener par l’auditoire. Indolent et de
manières douces, il sait devenir terrible quand on le bouscule. Il se
considère lui-même comme un personnage d’importance et ne chante que
quand cela lui plaît.
Originaire de la tribu,--héréditairement viciée par les séculaires
prostitutions--des Ouled-Naïl, vagabond dès l’enfance, accompagnant des
_meddah_ qui lui avaient enseigné leur art, El Hadj Abdelkader avait
réussi à aller au pèlerinage des villes saintes, dans la suite d’un
grand marabout pieux. Adroit et égoïste, mais d’esprit curieux, il
avait, pour revenir, pris le chemin des écoliers: il avait parcouru la
Syrie, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Tripolitaine et la Tunisie,
recueillant, par-ci par-là, les histoires merveilleuses, les chants
pieux, voire même les cantilènes d’amour et de _nefra_ affectionnés des
bédouins... Il sait dire ces histoires et ses propres souvenirs avec un
art inconscient. Illettré, il jouit parmi les _tolba_ eux-mêmes d’un
respect général rendant hommage à son expérience et à son intelligence.
Indolent, satisfait de peu, aimant par-dessus tout ses aises, le
_meddah_ ne voulut jamais tremper dans les louches histoires de vol
qu’il a côtoyées parfois et n’a à se reprocher que les aventures,
souvent périlleuses, que lui fait poursuivre sa nature de jouisseur,
d’amoureux dont la réputation oblige.
En tribu, le coq parfait, l’homme à femmes risquant sa tête pour les
belles difficilement accessibles, jouit d’une notoriété flatteuse et,
malgré les mœurs, malgré la jalousie farouche, ce genre d’exploits jouit
d’une indulgence relative, à condition d’éviter les conflits avec les
intéressés et surtout le flagrant délit, presque toujours fatal. Pour
l’étranger, cette quasi-tolérance est bien moindre et l’auréole de
courage du _meddah_ se magnifie encore de ce surcroît de danger et
d’audace.
Aussi, durant toute la fête, les yeux du nomade cherchent-ils
passionnément à découvrir, sous le voile de mystère de la tente des
femmes, quelque signe à peine perceptible, prometteur de conquête.
... Après les danses, les luttes, la longue station autour du _meddah_,
dont la robuste poitrine ne se lasse pas, après les quelques sous de la
_ziara_ donnés à l’_oukil_, qui répond par des bénédictions, les
bédouins, las, s’endorment très tard, roulés dans leurs burnous, à même
la bonne terre familière, refuge de leur confiante misère. Peu à peu, un
grand silence se fait, et la lune promène seule sa clarté rose sur les
groupes endormis sur la terre nue...
C’est l’heure où l’on peut voir un fantôme fugitif descendre dans le lit
desséché de l’oued, où, assis sur une pierre, le _meddah_ attend, dans
la grisante incertitude... Comment sera-t-elle, l’inconnue qui, dessous
l’étoffe lourde de la tente, lui fit, au soleil couchant, un signe de la
main?
* * * * *
... Sur des chariots, sur des mulets, à pied ou poussant devant eux de
petits ânes chargés, les _ziar_ de Sidi Abdelkader s’en vont, et,
arrivés au pied de la colline, se dispersent pour regagner leurs douars,
cachés par là-bas dans le flamboiement morne de la campagne.
Et le _meddah_, lui, prend au hasard une piste quelconque, son maigre
paquet de hardes en sautoir, attaché d’une ficelle. Droit, la tête
haute, le pas lent, il s’en va vers d’autres _koubba_, vers d’autres
troupes de _ziar_, qu’il charmera du son de sa voix et dont les filles
l’aimeront, dans les nuits complices...
Insouciant, couchant dans les cafés maures où on l’héberge et où on le
nourrit pour quelques couplets ou quelques histoires, El Hadj Abdelkader
s’en va à travers les tribus bédouines ou kabyles, sédentaires ou
nomades, remontant en été vers le nord, franchissant en hiver les
Hauts-Plateaux glacés pour aller dans les _ports_ souriants du Sahara:
Biskra, Bou-Saâda, Tiaret...
De marché en marché, de _taâm_ en _taâm_, il erre ainsi, heureux, en
somme, du bonheur fugitif, peu compliqué des vagabonds-nés...
Mais un jour vient, insidieux, inexorable, où toute cette progression, à
travers des petites joies successives, faisant oublier les revers,
s’arrête.
La taille d’El Hadj Abdelkader s’est cassée, sa démarche est devenue
incertaine, l’éclat de ses yeux de flamme s’est éteint: le beau _meddah_
est devenu vieux.
Alors, mendiant aveugle, il continue d’errer, plus lentement, conduit
par un petit garçon quelconque, recruté dans l’armée nombreuse essaimée
sur les grandes routes... Le vieux demande l’aumône et le petit tend la
main.
Parfois, pris d’une tristesse sans nom, le vieux vagabond se met à
chanter, d’une voix chevrotante, des lambeaux de couplets, ou à ânonner
des bribes des belles histoires de jadis, confuses, brouillées dans son
cerveau finissant...
* * * * *
... Un jour, des bédouins qui s’en vont au marché trouvent, sur le bord
de leur chemin, le corps raidi du mendiant, endormi dans le soleil,
souriant, en une suprême indifférence... «Allah iarhemou»[8], disent les
musulmans qui passent, sans un frisson...
[8] «Dieu lui accorde sa miséricorde». Se dit des morts.
Et le corps achève de se raidir, sous la dernière caresse du jour
naissant, souriant avec la même joie mystérieuse à l’éternelle Vie et à
l’éternelle Mort, aux fleurs du sentier et au cadavre du _meddah_...
Bou-Saâda, février 1903.