LE MAGICIEN

Si Abd-es-Sélèm habitait une petite maison caduque, en pierre brute

grossièrement blanchie à la chaux, sur le toit de laquelle venait

s’appuyer le tronc recourbé d’un vieux figuier aux larges feuilles

épaisses.

Deux pièces de ce refuge étaient en ruines. Les deux autres, un peu

surélevées, renfermaient la pauvreté fière et les étranges méditations

de Si Abd-es-Sélèm, le Marocain.

Dans l’une, il y avait plusieurs coffres renfermant des livres et des

manuscrits du Magh’reb et de l’Orient.

Dans l’autre, sur une natte blanche, un tapis marocain avec quelques

coussins. Une petite table basse en bois blanc, un réchaud en terre

cuite avec de la braise saupoudrée de benjoin, quelques tasses à café et

autres humbles ustensiles d’un ménage de pauvre, et encore des livres,

composaient tout l’ameublement.

Dans la cour délabrée, autour du grand figuier abritant le puits et le

dallage disjoint, il y avait quelques pieds de jasmin, seul luxe de

cette singulière demeure.

Alentour c’était le prestigieux décor de collines et de vallons

verdoyants sertissant, comme un joyau, la blanche Annéba[5]. Autour de

la maison de Si Abd-es-Sélèm, les _koubbas_ bleuâtres et les blancs

tombeaux du cimetière de Sid-el-Ouchouech se détachaient en nuances

pâles sur le vert sombre des figuiers.

[5] Bône.

* * * * *

... Le soleil s’était couché derrière le grand Idou’ morose, et

l’incendie pourpre de tous les soirs d’été s’était éteint sur la

campagne alanguie.

Si Abd-es-Sélèm se leva.

C’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, svelte, sous

des vêtements larges dont la blancheur s’éteignait sous un burnous noir.

Un voile blanc encadrait son visage bronzé, émacié par les veilles, mais

dont les traits et l’expression étaient d’une grande beauté. Le regard

de ses longs yeux noirs était grave et triste.

Il sortit dans la cour pour les ablutions et la prière du Magh’reb.

--La nuit sera sereine et belle, et j’irai réfléchir sous les eucalyptus

de l’oued Dheheb, pensa-t-il.

Quand il eut achevé la prière et le _dikr_ du bienheureux cheikh Sidi

Abd-el-Kader Djilani de Bagdad, Si Abd-es-Sélèm sortit de sa maison. La

pleine lune se levait là-bas, au-dessus de la haute mer calme, à

l’horizon à peine embruni de vapeurs légères d’un gris de lin.

Les féroces petits chiens des demeures bédouines proches du cimetière

grondèrent, sourdement d’abord, puis coururent, hurlant, vers la route

de Sidi-Brahim.

Alors, Si Abd-es-Sélèm perçut un appel effrayé, une voix de femme.

Surpris, quoique sans hâte, le solitaire traversa la prairie et arrivant

vers la route, il vit une femme, une Juive richement parée qui,

tremblante, s’appuyait contre le tronc d’un arbre.

--Que fais-tu ici la nuit? dit-il.

--Je cherche le _sahâr_ (sorcier) Si Abd-es-Sélèm le Marocain. J’ai peur

des chiens et des tombeaux... Protège-moi.

--C’est donc moi que tu cherches... à cette heure tardive, et seule.

Viens. Les chiens me connaissent et les esprits ne s’approchent pas de

celui qui marche dans le sentier de Dieu.

La Juive le suivit en silence.

Abd-es-Sélèm entendait le claquement des dents de la jeune femme et se

demandait comment cette créature parée et timide avait pu venir là,

seule après la tombée de la nuit.

Ils entrèrent dans la cour et Si Abd-es-Sélèm alluma une vieille petite

lampe bédouine, fumeuse.

Alors, s’arrêtant, il considéra son étrange visiteuse. Svelte et

élancée, la Juive, sous sa robe de brocart bleu pâle, avec sa gracieuse

coiffure mauresque, était belle, d’une troublante et étrange beauté.

Elle était très jeune.

--Que veux-tu?

--On m’a dit que tu sais prédire l’avenir... J’ai du chagrin et je suis

venue...

--Pourquoi n’es-tu pas venue de jour, comme les autres?

--Que t’importe? Écoute-moi et dis-moi quel sera mon sort.

--Le feu de l’enfer, comme celui de ta race infidèle!--Mais Si

Abd-es-Sélèm dit cela sans dureté, presque souriant.

Cette apparition charmante rompait la monotonie de son existence et

secouait un peu le lourd ennui dont il souffrait en silence.

--Assieds-toi, dit-il, l’ayant fait entrer dans sa chambre.

Alors la Juive parla.

--J’aime, dit-elle, un homme qui a été cruel envers moi et qui ma

quittée. Je suis restée seule et je souffre. Dis-moi s’il reviendra.

--C’est un juif?

--Non... un musulman.

--Donne-moi son nom et celui de sa mère et laisse-moi faire le calcul

que m’ont appris les sages du Mogh’reb, ma patrie.

--El Moustansar, fils de Fathima.

Sur une planchette Si Abd-es-Sélèm traça des chiffres et des lettres,

puis, avec un sourire, il dit:

--Juive, ce musulman qui s’est laissé prendre à ton charme trompeur et

qui a eu le courage louable de le fuir, reviendra.

La Juive eut une exclamation de joie.

--Oh, dit-elle, je te récompenserai généreusement.

--Toutes les richesses mal acquises de ta race ne récompenseraient point

dignement le trésor inestimable et amer que je t’ai donné: la

connaissance de l’avenir...

--A présent, Sidi, j’ai quelque chose encore à demander à ta science. Je

suis Rahil, fille de Ben-Ami.

Et elle prit le roseau qui servait de plume au _taleb_ et l’appuya

contre son cœur tandis que ses lèvres murmuraient des paroles rapides,

indistinctes.

--Il vaudrait mieux ne pas tenter de savoir plus entièrement ce qui

t’attend.

--Pourquoi? Oh, réponds, réponds!

--Soit.

Et Si Abd-es-Sélèm reprit son grimoire mystérieux. Tout à coup un

violent étonnement se peignit sur ses traits et il considéra

attentivement la Juive. Si Abd-es-Sélèm était poète et il se réjouissait

du hasard étrange qui mettait en contact avec son existence celle de

cette Juive qui, selon son calcul, devait être tourmentée et singulière,

et finir tragiquement.

--Écoute, dit-il, et n’accuse que toi-même de ta curiosité. Tu as causé

l’infortune de celui que tu aimes. Il l’ignore, mais, d’instinct,

peut-être, il a fui. Mais il reviendra et il saura... O Rahil, Rahil! En

voilà-t-il assez, ou faut-il tout te dire?

Tremblante, livide, la Juive fit un signe de tête affirmatif.

--Tu auras encore avec celui qui doit venir une heure de joie et

d’espérance. Puis, tu périras dans le sang.

Ces paroles tombèrent dans le grand silence de la nuit, sans écho.

La Juive cacha son visage dans les coussins, anéantie.

--C’est donc vrai! Tout à l’heure, au Mogh’reb, j’ai interrogé la

vieille Tyrsa, la gitane de la Porte du Jeudi... et je ne l’ai pas

crue... Je l’ai insultée... Et toi, toi, tu me répètes plus horriblement

encore sa sentence. Mourir? Pourquoi? Je suis jeune... Je veux vivre.

--Voilà... C’est ta faute! Tu étais le papillon éphémère dont les ailes

reluisent des couleurs les plus brillantes et qui voltige sur les

fleurs, ignorant de son heure... Tu as voulu savoir et te voilà devenue

semblable au héron mélancolique qui rêve dans les marécages enfiévrés...

La Juive, affalée sur le tapis, sanglotait.

Si Abd-es-Sélèm la regardait et réfléchissait avec la curiosité profonde

de son esprit scrutateur, affiné dans la solitude. Il n’y avait pas de

pitié dans son regard. Pourquoi plaindre cette Rahil? Tout ce qui allait

lui arriver n’était-il pas écrit, inéluctable? Et ne prouvait-elle pas

la vulgarité et l’ignorance de son esprit, en se lamentant de ce que la

Destinée lui avait donné en partage, un sort moins banal que celui des

autres... plus de passion, plus de vicissitudes en moins d’années, la

sauvant du dégoût et de l’ennui?

--Rahil, dit-il, Rahil! Écoute... Je suis celui qui blesse et qui

guérit, celui qui réveille et qui endort... Écoute, Rahil.

Elle releva la tête. Sur ses joues pâlies, des larmes coulaient.

--Cesse de pleurer et attends-moi. Il est l’heure de la prière.

Si Abd-es-Sélèm prit dans une niche élevée un livre relié en soie brodée

d’or, et l’ayant pieusement baisé, l’emporta dans une autre pièce. Puis

dans la cour, il pria l’_âcha_[6].

[6] Prière du soir.

Rahil, seule, s’était relevée et, accroupie, elle songeait et sa pensée

était lugubre... Elle regrettait amèrement d’avoir voulu tenter le sort

et savoir ce qui devait lui arriver...

Si Abd-es-Sélèm rentra avec un sourire.

--Eh bien, dit-il, ne savais-tu pas que, tôt ou tard, tu allais mourir?

--J’espérais vivre, être heureuse encore et mourir en paix...

Si Abd-es-Sélèm haussa les épaules dédaigneusement.

Rahil se leva.

--Que veux-tu comme salaire? La voix de la Juive était devenue dure.

Il resta silencieux, la regardant. Puis, après un instant, il répondit:

--Me donneras-tu ce que je te demanderai?

--Oui, si ce n’est pas trop.

--Je prendrai comme salaire ce que je voudrai.

Il lui prit les poignets.

Elle fut insolente.

--Laisse-moi partir! Je ne suis pas pour toi. Lâche-moi.

--Tu es comme la grenade mûre tombée de l’arbre: pour celui qui la

ramasse; le bien trouvé est le bien de Dieu.

--Non, laisse-moi partir... Et elle se débattit, cherchant à se dégager,

à le griffer.

Irrésistiblement, il l’inclinait vers le tapis.

La beauté de Rakhil charma les heures d’une courte nuit d’été, pour le

magicien mélancolique...

Et le matin, quand Rahil eut connu l’enchantement presque douloureux,

tant il était intense, de l’amour du magicien, quand, indifférent et

songeur, il lui dit qu’elle pouvait partir, elle se laissa choir à ses

pieds qu’elle baisa, l’implorant:

--Oh! laisse-moi revenir! Auprès de toi j’oublierai El Moustansar le

soldat, et j’éviterai peut-être la perte que son amour me réserve!

Si Abd-es-Sélèm hocha la tête.

--Non. Ne reviens pas. La griserie d’une heure charmante ne renaîtrait

plus... Non, ne reviens pas... Va à ton destin, j’irai au mien.

*

* *

Rouge et ardent, baigné d’or pourpré, le soleil se levait au-dessus de

la mer, d’une nuance lilacée, nacrée, où de légers serpents d’argent

couraient, rapides, fugitifs.

Le long de l’oued Dheheb limpide et tranquille, sous les eucalyptus

bleuâtres, Si Abd-es-Sélèm s’avançait lentement, rêveur.

Souvent, après la première prière du jour, Si Abd-es-Sélèm aimait

promener son rêve triste, communier au sourire des choses...

Tout à coup, sur la plage déserte, parmi les herbes longues et

verdâtres, les coquillages blancs et les galets noirs, Si Abd-es-Sélèm

aperçut un corps de femme couchée sur le dos, vêtue d’une robe de

brocart rose, et enveloppée d’un grand châle de cachemire.

Il s’approcha et se pencha, soulevant le châle.

Il reconnut la Juive, jeune et belle, les yeux clos, les lèvres retirées

dans un sourire douloureux.

Deux coups de baïonnette avaient transpercé son corps et le sang

inondait sa poitrine.

Si Abd-es-Sélèm se redressa.

Il regarda le cadavre pendant un instant et, dans sa pensée, il détailla

les souvenirs de la nuit d’amour que, trois années auparavant, il avait

prise à la belle Rahil, puis, du même pas tranquille, il reprit sa

promenade, dans la splendeur plus ardente du jour éblouissant.

Pages d'Islam · 第 12 / 72 题