d'abord attribué au hasard, soupçonna Quentin, qui, interrogé, avoua
tout cyniquement et, rappelant avec arrogance qu'un serment obligeait
Roland à rester neutre vis-à-vis des coupables, fut simplement chassé
sur l'heure.
Roland, anéanti, réalisa tous ses biens et paya les huit cent mille
livres à Ruscassier, forcé de partager avec Quentin.
* * * * *
Retiré avec les siens dans la ville de Souvigny, Roland, pauvre, se
livra plus ardemment que jamais à l'étude des sciences et donna, pour
vivre, des leçons de physique ou de chimie.
Souvent, intrigué, l'ex-châtelain repensait, non sans en chercher la
cause, à cette douleur qu'il avait, pour la première fois de sa vie,
éprouvée à la nuque dans la seconde terrible où le mot _cob_ était tombé
des lèvres de Ruscassier. En recommençant, avec la même brusquerie
fabuleuse, le mouvement de tête effectué alors, il parvenait parfois à
s'infliger la mystérieuse souffrance en jeu. Mais nombreux étaient les
cas où le tic, malgré toute la violence mise, demeurait indolore. A la
longue, Roland découvrit que la venue ou le défaut du mal dépendait du
point de l'espace auquel il faisait face. Multipliant dès lors les
expériences, il fut contraint d'admettre finalement, malgré les révoltes
opiniâtres de sa raison, cette conclusion incroyable: en n'importe quel
lieu clos ou découvert, quand, se trouvant vis-à-vis le nord, il
tournait subitement la tête soit à l'est, soit à l'ouest, la sensation
apparaissait,--alors qu'une orientation initiale de sa personne vers
tous autres points cardinaux laissait sans nul effet ses plus prestes
pivotements céphaliques.
Roland se rappela qu'effectivement il avait juste devant lui certaine
fenêtre en pan coupé donnant au nord, lors de la fatale visite de
Ruscassier, debout à sa droite.
Consistant en de nombreux picotements nettement localisés, la douleur
provenait évidemment des multitudes de pointes aimantées qu'offrait le
monogramme de la nuque. Roland, songeant au mode d'introduction jadis
employé par Oberthur, savait que les minuscules aiguilles, quand il se
tenait droit, étaient placées dans sa peau perpendiculairement à un plan
vertical qui eût touché ses deux épaules. La connaissance de ce fait,
jointe à ses observations sans nombre, le conduisit, à force de
méditations investigatrices, aux termes de cette hypothèse, qui, bien
qu'obstinément rejetée par lui pour son étrangeté inadmissible,
s'imposait victorieusement comme cadrant seule avec toutes choses: _la
pointe aimantée des aiguilles subissait une mystérieuse attirance vers
le nord_. Quand Roland se postait de manière à fixer le septentrion,
toutes les pointes, directement sollicitées en avant, opposaient, dès
qu'un brutal mouvement du cou les entraînait ailleurs, une certaine
résistance d'où naissait le picotement pénible,--logiquement absent dans
chaque autre cas.
Roland avait bien démêlé la cause réelle de sa capricieuse douleur. Ses
notions d'homme du XIIe siècle, toutefois, le forçaient à se débattre
craintivement contre la nouveauté trop hardie d'une vérité à ce point
inouïe, qui le pénétrait d'une secrète joie en s'affermissant de plus en
plus dans son esprit, enivré par le pressentiment d'une prodigieuse
trouvaille.
Pour éprouver la justesse de sa théorie, il emplit d'eau un
récipient--et posa transversalement sur deux petits fétus de paille
parallèles, flottant à la surface, une longue aiguille aimantée, dès
lors pourvue d'une parfaite liberté d'évolutions.
Et Roland, ébloui par la grandeur de sa découverte, dont il entrevoyait
les sublimes conséquences maritimes, put constater, le cœur palpitant,
que l'aiguille, déplacée en n'importe quel sens, ramenait toujours, pour
l'y maintenir fixement, sa pointe vers le nord.
Il porta au roi Louis VII son invention gigantesque, apte à faire
réaliser tant de progrès à la navigation, à sauver des flots tant de
vies humaines, à conduire au relèvement de tant d'étonnantes terres
encore inconnues. Enthousiasmé, le souverain, en récompense, lui donna
une fortune.
On eut dès lors, à bord de chaque navire, une aiguille aimantée qui
montrait le nord, soutenue par deux fétus de paille sur l'eau d'une
fiole à demi pleine. Appelé _marinette_[3], cet instrument primitif
était l'ancêtre du compas véritable, qui n'apparut, muni d'une rose des
vents, que trois siècles plus tard.
[3] Marinette,--compagne du marin.
Ayant racheté son château, Roland, riche à nouveau, se mit à bénir les
étranges circonstances de son désastre, sans lesquelles jamais il n'eût
fait sa découverte immortelle. Seul, en effet, un mouvement de tête
d'une fantastique brusquerie parvenait à provoquer la douleur de nuque.
Or, pour déterminer fortuitement pareille fougue, il ne fallait rien
moins que l'annonce brutale, faite à une âme sereine, d'une ruine
complète et sans recours. Par un bizarre enchaînement de faits, la
perception du monosyllabe _cob_ avait, d'un seul coup, plongé Roland,
confiant et ironique, jusqu'au fond du plus sombre abîme. Un mot plus
long eût peut-être amené moins d'instantanéité dans le phénomène
psychique et, partant, dans le fameux pivotement de tête, dès lors
incapable d'engendrer le mal révélateur.
Quant aux deux complices, Ruscassier et Quentin, bientôt réduits à rien
par le jeu et les bombances, ils s'étaient fait incarcérer pour de
nouveaux délits.
* * * * *
Sur ce sujet, le dramaturge Eustache Miécaze avait bâti une vivante
pièce. Dans un prologue, le savant Oberthur tirait l'horoscope de Roland
nouveau-né tenu par son père--puis préparait, non sans en expliquer les
secrets et le but, l'opération sous-occipitale, qui ne commençait qu'au
baisser du rideau. Cinq actes, situés un quart de siècle plus tard,
évoquaient ensuite, dans leurs moindres détails, la tragique aventure du
blanc-seing et ses conséquences d'abord funestes, mais finalement
radieuses.
Revêtu d'un costume à col bas, laissant voir en gris foncé dans sa nuque
l'interne monogramme stellaire, dû en réalité à un faible maquillage
extérieur, Lauze avait maintes fois joué avec grand succès le rôle de
Roland,--personnage complexe, tour à tour saturé de calme bonheur
familial auprès de son épouse et de ses fils, effondré sous le coup de
ses revers, courageux dans le malheur, hanté par la gestation de sa
noble découverte,--enfin, ivre de légitime gloire.
Mort, il rejouait facticement le plus marquant épisode du drame, celui
où le mot _cob_, jeté par Ruscassier tenant la cédule, devenait la cause
indirecte de certaine douleur postérieure du cou, si grosse d'éternelles
conséquences mondiales.
Attentif à jeter juste au moment voulu, pour que l'illustre mouvement de
tête eût bien l'air d'en résulter, la dernière des deux syllabes
composant sa réponse, un figurant se chargea du rôle de Ruscassier, et
tout fut mis en œuvre--accessoires et décor, costumes exacts et
maquillage spécial de la nuque du cadavre--pour donner à la fille de
l'acteur, pleine de fanatisme dans sa piété admirative, la parfaite
illusion de revoir son père en scène.
*
* *
4º Un enfant de sept ans emporté par la typhoïde, Hubert Scellos, dont
la mère, jeune veuve désormais seule au monde et assaillie d'idées de
suicide, ne différait l'exécution de ses tragiques projets que pour
s'accorder la cruelle joie de voir une existence mensongère déroidir un
moment le corps de son fils.
Une émotion poignante s'empara de la malheureuse quand elle comprit que
l'enfant revivait les minutes où, pour lui souhaiter sa dernière fête,
il avait, assis sur ses genoux, récité, en la fixant tendrement, le
_Virelai cousu_ de Ronsard.
En cette œuvre qui atteint l'absolue perfection--touchant hymne d'amour
filial qu'un oiselet, exaltant les bienfaits reçus à toute heure, est
censé adresser à sa mère--le poète obtient d'intensives expressions de
pensées, dues à une précision lapidaire dans l'agencement des mots. Or,
au XVIe siècle, les termes _cousu_ et _décousu_ s'appliquaient tous deux
au style, soit marmoréen, soit relâché, alors que le dernier seul, de
nos jours, garde encore son sens figuré. De là le surnom admiratif
spontanément décerné par les masses, dès son apparition, au célèbre
virelai en cause, chef-d'œuvre de cohérente concision.
Tant de recherche et de densité rendant les vers durs à retenir, Hubert
Scellos, pour tout se mettre en tête, avait fourni de violents efforts
préoccupants, qui expliquaient la réminiscence _post vitam_.
Cette récitation, dont le gracieux défunt s'acquittait sans faute en
joignant à l'intonation juste des gestes montrés et bien compris,
n'avait demandé, comme mise en scène, qu'une simple chaise,--sur
laquelle, sans admettre la pensée de se faire remplacer, la pauvre mère,
chaudement couverte, venait s'asseoir, pour prêter l'asile de ses genoux
et goûter ainsi un plus complet bonheur illusoire.
*
* *
5º Le sculpteur Jerjeck, qui, décédé subitement sans famille, était
conduit par un jeune homme, Jacques Polge, son assidu élève et chaud
admirateur.
Songeant aux dix grandes heures que Jerjeck avait, de temps immémorial,
consacrées chaque jour au travail, son unique et obsédante passion,
Polge, fort de maintes probabilités, espérait à bon droit voir revivre
au cadavre, de préférence à toutes autres, des minutes productives.
Curieux, il voulait savoir, au cas où l'événement lui donnerait raison,
si son maître, dont tout le talent reposait dans les plus minutieuses
finesses de détails, réaliserait une fois mort les mêmes miracles que de
son vivant.
Canterel aperçut là un intéressant moyen de montrer, d'une façon
particulièrement écrasante, avec quelle rigueur absolue les tranches de
vie reconstituées ressemblaient à leurs modèles.
Ce furent bien, comme tout portait à le prévoir, des instants de labeur
que revécut le cadavre, efficacement épié par Polge, dès lors amené à
instruire Canterel de différents faits.
Six mois avant, Jerjeck avait reçu à Paris la visite d'un nommé
Barioulet, commerçant enrichi de Toulouse, qui, resté garçon jusqu'à la
cinquantaine, devait épouser, dans un délai encore vague, une jeune
fille de chez lui, séduite par sa grosse fortune.
Terriblement épris, comme tout quinquagénaire que trouble une
adolescente, le commerçant voulait, à l'occasion de son mariage, donner
à chacun de ses amis quelque précieux souvenir, qui, susceptible de
_rester_, perpétuerait indéfiniment la mémoire d'une date suprême dont
s'illuminait toute sa vie. Un bijou, s'il ne se perd pas, se démode,
s'abîme,--et las de sa vue on s'en défait. Seule, aux yeux de Barioulet,
une œuvre d'art signée d'un nom illustre avait chance, même petite et,
partant, abordable, de tenir bon dans telle famille à travers maintes
générations.
Spécialisé dans l'unique production de Gilles en marbre hauts de
quelques centimètres, Jerjeck, éminemment célèbre, lui parut désigné
pour recevoir sa commande.
Il fut convenu que l'artiste exécuterait comme échantillons trois
différents Gilles de marbre, qui, joyeux et rieurs à l'excès en tant
qu'évocateurs d'un jour d'ardente félicité, seraient, s'ils agréaient à
Barioulet, suivis d'une foule d'autres du même genre,--en attendant que
la grande date fût, sitôt fixée, explicitement gravée sur chaque socle.
Le Toulousain parti, Jerjeck se mit à l'œuvre, employant de bizarres
procédés dont il avait, dans son enfance, contracté l'habitude.
Orphelin pauvre, auquel des oncles chargés de famille payaient
collectivement, au prix de lourds sacrifices, l'internat dans un lycée
parisien, Jerjeck avait grandi loin de tout foyer.
Les plus belles joies de sa vie d'enfant étaient les longues visites
faites en troupe aux musées par les dimanches pluvieux. Aux lendemains
de ces journées bénies, il s'essayait de mémoire à reproduire tel
tableau en dessinant sur ses cahiers ou telle statue en pétrissant un
bloc de mie distrait de son pain.
Au Louvre, un jour, ses regards furent médusés par le _Gilles_ de
Watteau, qu'il s'acharna, par la suite, à copier d'après son souvenir.
Mais nul croquis ne le contentait. Attribuant avec raison ses déboires à
la gênante pénurie de traits de plume qui, exigée par la totale
blancheur du personnage enfariné, créait une grave difficulté, il
imagina un subterfuge propre à lui donner au moins l'illusion d'une
besogne plus copieuse.
Il noircit d'encre une page entière--puis, à l'aide d'un grattoir, quand
tout fut sec, fit, dans un coin, apparaître son Gilles par élimination.
D'emblée ce procédé le conduisit au succès, tant l'inspirait la venue
progressive sur fond sombre des fascinantes blancheurs constitutives de
son héros.
S'écartant alors du modèle, il parsema la page noire de nombreux Gilles
en ratures, variant selon sa fantaisie la pose et l'expression.
Averti par son instinct qu'une voie fertile venait de s'ouvrir sous ses
pas, il s'ingénia fort assidûment, dans la suite, à confectionner,
grattoir en main, sur papier largement maculé, une foule d'esquisses du
même personnage, vu sous divers aspects. Il obtenait, avec les rares
vestiges d'encre laissés au laiteux visage par sa lame, d'étonnants jeux
de physionomie.
Ayant tenté de modeler des Gilles en mie de pain, il crut voir une
clarté brusque s'épandre sur sa vie. La statuaire, qu'il avait de tout
temps préférée au dessin, faisait mieux encore s'épanouir les
mystérieuses facilités que lui donnait son sujet favori. _Sculpter des
Gilles_, cela, il le sentait, lui procurerait gloire et fortune.
Mais comment progresser avec sa mie pour toute argile et ses doigts
comme outils--sans un centime pour s'offrir mieux?
Il avait chaque semaine une classe de botanique du professeur
Brothelande, qui, célibataire économe fixé dans la banlieue et très
épris de sa science, consacrait tout le produit superflu de son
traitement et de ses leçons à la culture en serre de végétaux curieux.
Trouvant pour ses démonstrations les meilleures planches insuffisamment
claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en
personne, de chez lui au lycée, tel spécimen rare sur lequel devait
rouler sa classe.
Il dépaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en
parler longuement, une _pridiana vidua_ (_veuve de la veille_), grande
fleur annamite qui, ressemblant de forme à la tulipe, doit son nom
triste, évocateur de deuil, à ses étamines blanches et à ses pétales
noirs.
La _pridiana vidua_ est surtout remarquable par le fond de sa corolle,
qui sécrète une cire noire à nombreux granules blancs--appelée _cire
nocturne_ pour son aspect de firmament étoilé.
Ayant, du haut de sa chaire, montré cette cire à toute la classe en
penchant la fleur en avant, Brothelande, annonçant qu'elle se reformait
lentement après chaque soustraction, en prit une faible dose avec la
pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux
élèves d'étudier de près, en la palpant, l'attrayante substance
molle,--douée d'une rare malléabilité, dont Jerjeck, quand vint son
tour, fut subitement frappé.
Heureux de constater que la _pridiana vidua_ avait fort captivé son
jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile à
cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine
composition.
Pensant aux pas de géant qu'un bloc de cire nocturne lui permettrait de
faire dans son art, Jerjeck n'eut plus qu'un but: gagner la fleur. A
force de travailler sans relâche son cours de botanique, en négligeant
au risque de maintes punitions tous autres devoirs ou leçons, il conquit
la première place dans l'épreuve désignée--et reçut des mains de
Brothelande la _pridiana vidua_.
Exact dispensateur de soins et d'eau, Jerjeck s'appliqua, jusqu'à la
mort de la fleur, à recueillir par intervalles dans la corolle, où elle
renaissait toujours, la cire fuligineuse, dont il eut finalement une
masse importante, prompte à combler ses vœux, dès le premier essai, par
son obéissante souplesse.
Visant à une extrême finesse d'exécution, que ne pouvaient lui donner
tels instruments de fortune provenant de son plumier, il songea que sa
mie de pain, insuffisante comme argile, lui servirait excellemment, du
moins, à façonner avec ses doigts des ébauchoirs de formes infinies et
précises, bons à étrenner une fois durs.
Mise en pratique, son idée triompha. Pourvu d'outils conçus par lui et
bien rassis, il fit avec son paquet de cire, d'après le dernier dessin
dû à son bizarre procédé, un Gilles spirituel et vivace. Se sentant le
pied à l'étrier, il passa tout son temps libre à sculpter son héros sous
mille formes, commençant par établir--à l'aide d'une silhouette blanche
qui, faite au grattoir sur fond d'encre, lui inspirait de fécondes
trouvailles--l'attitude, les traits et l'expression de chaque statuette.
Sitôt une œuvre finie, la cire, roulée entre ses mains, devenait une
boule unie prête à resservir.
Jerjeck attacha bientôt une importance grandissante à son étrange
travail préalable sur papier, voyant qu'il en tirait décidément ses plus
lumineuses conceptions. Il fit de chaque Gilles, face et revers, deux
études très poussées qui le guidaient pas à pas pour le modelage--et
prit même, presque sans le vouloir, trouvant là instinctivement une aide
singulière pour sa tâche de sculpteur, l'habitude de reproduire à la
surface de la molle statuette noire, en alignant finement tels granules
blancs de la cire nocturne, les évocateurs traits d'encre laissés avec
tant de talent sur la feuille par son prestigieux grattoir. Ainsi
l'œuvre, après achèvement, formait en quelque sorte le négatif exact du
Gilles dont le double dessin fournissait le positif. Quand venaient à
manquer les granules superficiels, Jerjeck en puisait de sous-jacents
dans l'épaisseur même de la cire, enfonçant au contraire en cas de
pléthore, pour les recouvrir ensuite, ceux qui l'eussent, inutilisables,
empêché d'établir telle vierge unité noire.
Cette tactique plastico-linéaire fut pour Jerjeck féconde en immenses
résultats--et l'amena finalement à produire d'exquis chefs-d'œuvre, qui,
sans elle, l'artiste le sentait, n'eussent pas atteint le même degré de
perfection.
Ainsi, sans maîtres, Jerjeck se fit, dès l'adolescence, un splendide
talent, auquel, ses études terminées, il dut un prompt succès.
Or jamais il ne put, malgré diverses tentatives, changer ses originelles
façons de travailler. Seul un double dessin au grattoir éclairait bien
la genèse de chacun de ses Gilles, et il préférait à l'invariable série
d'ébauchoirs offerte par les marchands ses outils en mie de pain, qui,
du moins, pouvaient recevoir de lui, suivant tels besoins, mille formes
toujours nouvelles aptes à contenter ses plus subtils désirs,--non sans
parvenir vite à une dureté suffisante; quant à la cire nocturne, qu'un
horticulteur lui fournissait sur commande, elle se prêtait plus
commodément que toute autre matière, par la présence naturelle de ses
grains blancs dans sa masse noire, au marquage net et saisissant des
traits copiés sur le modèle.
Une fois un Gilles achevé, il en faisait exécuter, pour le commerce, des
reproductions en marbre où ne figurait nullement le tracé linéaire, qui
ne constituait en somme qu'un auxiliaire pour le modelage. Mais cet
auxiliaire était puissant et, par son importance, faisait dire à Jerjeck
qu'il n'eût, sans lui, jamais conquis une complète maîtrise. L'artiste
remerciait donc le hasard grâce auquel était venu jadis jusqu'en ses
mains un peu de cette cire nocturne, dont le neigeux mouchetage rare sur
fond noir l'avait irrésistiblement incité à sculpter avec traits le
négatif exact du dessin justement très blanc qui le guidait; son nom
devait un rayonnement supplémentaire à la _pridiana vidua_ présentée,
certain jour mémorable, en classe de botanique.
* * * * *
Jerjeck envoya bientôt à Barioulet trois exultants Gilles de marbre,
faits par phases suivant sa méthode habituelle. La réponse l'amusa par
son style, où éclatait l'esprit fruste et pratique de l'ancien
commerçant non affiné par la fortune. Barioulet lui écrivait naïvement:
«Je suis content de vos trois Gilles et vous commande une grosse dito,
chacun dans une pose différente.»
Ces mots: «une grosse dito», visant des œuvres d'art citées pour leur
délicate perfection, provoquèrent le rire de Jerjeck, qui, la lettre
sitôt achevée, se mit à la tâche pour le premier des cent
quarante-quatre Gilles requis. Polge, alors en train de modeler à
quelques pas, entendait son maître, qui lui avait communiqué l'épître,
dire par moments, secoué d'une brusque hilarité: «Une grosse dito!»
* * * * *
Gaîment lancée par le cadavre, cette courte phrase surtout avait permis
à Polge de reconnaître la scène reproduite, qui n'était autre, en effet,
que celle amenée par la lettre de Barioulet.
Pourvu de son matériel exact des derniers temps, Jerjeck, mort, fit, en
ratures d'abord, en cire nocturne ensuite, un Gilles identique à celui
qui, de son vivant, avait paru dans les minutes en cause. L'expérience,
renouvelée, fut chaque fois concluante, touchant l'extraordinaire
finesse de l'œuvre ainsi créée.
*
* *
6º Le sensitif écrivain Claude Le Calvez, qui, peu de temps avant sa
fin, atteint à son su d'une affection d'estomac sans recours et
nerveusement terrifié par l'approche de la mort, avait demandé lui-même
à être, dès son dernier soupir, accommodé à souhait dans la glacière de
_Locus Solus_, trouvant un peu d'adoucissement à ses angoisses devant le
néant dans la pensée d'agir encore après le grand moment redouté.
L'heure venue, on s'aperçut que les façons du défunt se rapportaient à
un traitement médical récemment suivi par lui.
L'année précédente, un illustre praticien, le docteur Sirhugues, avait
trouvé le moyen d'émettre certaine lumière bleue qui, bien que très
faible d'éclat, contenait une merveilleuse puissance thérapeutique et se
chargeait, intensifiée par une immense lentille, de rendre promptement
de la vigueur à tout valétudinaire soumis après dévêtement, soit de
jour, soit de nuit, à ses mystérieux rayons.
Placé au foyer de la lentille, le sujet, en proie à une folle
surexcitation et souffrant d'une cruelle brûlure générale, s'efforçait
de fuir. Aussi l'enfermait-on étroitement dans une sorte de cage
cylindrique à forts barreaux, qui, établie juste au lieu indiqué, avait
reçu le nom de _geôle focale_.
D'un maniement encore précaire la rendant souverainement dangereuse,
l'étrange lumière, à peine agissante sur la vue et rebelle à toute
photométrie, eût pu tuer le turbulent détenu, en cas de soudaine
prodigalité fortuite et insoupçonnée de l'appareil qui la créait; comme
toute marque tracée sur une surface quelconque mise près du foyer de la
lentille s'effaçait vite à son terrible contact, Sirhugues songea que,
par sa contenance dans la geôle aux moments voulus, quelque gravure déjà
ancienne ayant fait preuve d'exceptionnelle résistance pourrait jouer le
rôle d'avertisseur.
Grâce à d'actives recherches, il trouva chez un antiquaire, en réponse à
ses désirs, un plan de Lutèce gravé sur soie, qui, remontant au roi
Charles III le Simple, était le fruit d'un fait émouvant.
Visitant un jour, proche la partie nord-ouest de l'enceinte, un des plus
pauvres quartiers de Lutèce, Charles III avait frémi de dégoût devant
d'inextricables dédales de petites ruelles sombres et puantes.
Rentré dans son palais, il demanda un plan de la ville puis, avec un
large trait de plume, traversa le quartier en cause d'une ligne
strictement droite, qui, dépassant de ses deux bouts, afin de mieux
attirer l'attention, l'enceinte, régulièrement courbe à cet endroit,
avait l'aspect d'une sécante.
Ordre fut donné de percer une spacieuse avenue suivant l'exacte
indication fournie par la portion intra-muros de la ligne, pour assainir
le triste coin où, faute d'air et de clarté, sévissaient de nombreuses
maladies.
Le lendemain, Charles III fit exposer au centre du quartier intéressé le
plan à la marque prometteuse, pour que les habitants pussent d'avance se
réjouir.
On indemnisa ceux que lésaient les démolitions, et l'œuvre s'accomplit.
Vers le premier tiers des travaux, un pauvre ouvrier graveur nommé
Yvikel, habitant une ruelle obscure et infecte entre toutes, avait vu
soudain la brise et le soleil entrer à flots dans sa maison, dont la
façade, par chance, était sur l'alignement de la nouvelle avenue.
Or Yvikel, veuf, n'avait au monde que sa fille unique Blandine,
adolescente de fragile nature, qui, depuis un an, pâle et secouée par la
toux, déclinait de jour en jour, clouée en son lit par la faiblesse.
S'épuisant de travail pour payer soins et remèdes, Yvikel avait résolu
de se tuer après le décès de son enfant, qui seule l'attachait à la
vie,--quand l'enivrante transformation de son logis lui fit concevoir
l'espoir d'une guérison.
Le printemps commençait. Blandine, de son lit, traîné contre la fenêtre
ouverte, se grisa éperdument d'oxygène et de rayons. Pleurant de
bonheur, son père la vit reprendre des forces et du teint, tandis que
les quintes s'espaçaient. La victoire était complète au moment où
s'achevait l'avenue.
Dans son délire de joie, Yvikel voulut témoigner par un hommage divin sa
reconnaissance au roi, dont l'œuvre louable était la cause de son
ardente félicité.
C'était l'usage alors, quand par des prières à telle adresse on obtenait
quelque merveilleuse guérison, de faire graver sur soie, en réservant le
parchemin aux seuls textes religieux, un sujet naïf où l'auteur du
miracle, auréole au front, tendait sa main puissante vers le chevet
occupé par l'être cher sauvé de la mort. L'œuvre, encadrée, servait
d'ex-voto et venait accroître tel groupe de ses pareilles, qui partout
ornaient en foule les autels de Jésus, de la Vierge et des saints.
Yvikel, qui, fort habile en son art, avait plusieurs fois, sur commande,
exécuté des ex-voto de ce genre, projetait d'en offrir un au roi.
Or, tel que ceux qui, le front nimbé, allongeaient le bras, sur les
soyeuses gravures, vers le lit de souffrance, Charles III avait eu
nettement, en créant d'un rigide trait de plume la fameuse artère, son
geste guérisseur, qu'il fallait évoquer pour obéir à la coutume.
Avec sa meilleure encre, Yvikel, prodigue de temps et de soins, grava
sur soie, en s'inspirant de l'original toujours exposé au cœur même du
quartier, un plan de Lutèce traversé, en place voulue, par une large
sécante--puis fit encadrer l'œuvre pour l'envoyer au roi, expliquant son
action dans une lettre enthousiaste, où, non sans en montrer longuement
la cause, il relatait la guérison de sa fille.
Touché, Charles III pensionna Yvikel et fit mettre au dos de l'ex-voto
l'épître lisible en partie derrière une vitre.
Or, après tant de siècles, le plan et la sécante avaient encore une
surprenante vigueur, due aux mille soins exceptionnels apportés dans
l'exécution de la gravure ainsi qu'au choix spécial de l'encre et à la
présence de la soie, plus apte que toute autre matière à garder sans
altération une effigie reçue.
Retirant la lettre de l'objet pour la lire toute, Sirhugues avait appris
l'anecdote puis complété ses informations par des recherches.
Il mit à diverses reprises le plan dans la geôle focale--et le vit
résister victorieusement aux attaques de la lumière bleue.
Comme chaque fois un léger affaiblissement des lignes, inexistant pour
l'œil nu, se produisait néanmoins, prouvant que les puissants effluves
avaient quand même une certaine prise sur elles, on pouvait être sûr
qu'en cas d'effervescence subite de la source lumineuse l'œuvre pâlirait
vite, annonçant ainsi le danger.
Sirhugues tirait grand profit de l'aventure d'Yvikel, dans laquelle tout
s'était allié pour inciter l'honnête graveur, armé de procédés perdus
depuis, à établir sur soie, avec des soins inusités dont sa lettre au
roi faisait mention, cette gravure prodigieusement durable, si utile
maintenant pour l'emploi de la geôle focale.
* * * * *
Il fallait en outre à Sirhugues, pour chaque séance, une gravure moins
solide, dont l'effacement progressif dans la geôle lui permît de régler
son courant.
Seuls ceux restés bons, après l'épreuve d'un grand demi-siècle au moins,
parmi des exemplaires quelconques, tirés en un stock unique le même jour
et de même façon, pouvaient lui donner des indications fixes.
Fort en peine pour trouver dans le passé quelque abondante édition ni
dispersée ni détruite, Sirhugues fit paraître en note, dans divers
périodiques spéciaux, son desideratum--et reçut bientôt la visite du
grand éditeur de gravures Louis-Jean Soum, qui lui apportait mille
exemplaires d'une caricature de Nourrit datée de 1834.
Au début de cette année-là, l'éminent chanteur s'était couvert de gloire
en prodiguant généreusement sa voix au timbre énorme dans sa belle
création d'_Énée_ à l'Opéra.
Au troisième acte, penché, parmi des roches, sur une sorte de puits qui
devait le conduire aux enfers, Énée appelait Caron par plusieurs «hôô»
sans cesse plus élevés et plus forts. Le dernier, très perché,
fournissait à Nourrit, par une habile attention du compositeur,
l'occasion d'émettre, avec sa puissance maxima, son fameux ut aigu, cité
dans toute l'Europe. Or cette note, suivie d'une explosion
d'enthousiasme, était le clou de chaque représentation et faisait
beaucoup parler d'elle.
Josolyne, l'un des premiers caricaturistes de l'époque, résolut
d'exploiter la vogue de ce son transcendant.
Il fit une charge où l'on voyait le célèbre do sortir de la bouche de
Nourrit, penché vers les enfers, et parvenir au nadir, après s'être
propagé à travers toute la terre.
Par là, Josolyne voulait indiquer que la note renommée, sans se soucier
d'aucun obstacle, résonnait jusqu'aux régions stellaires.
La maison Soum, alors tenue par le bisaïeul de Louis-Jean, tira de
l'œuvre mille exemplaires, dont la vente devait, à chaque représentation
d'_Énée_, accompagner celle du programme.
Josolyne offrit l'original même à Nourrit, en lui exposant ses projets,
certain de le voir flatté par une telle glorification de sa voix.
Mais le ténor, connu d'ailleurs pour son esprit lunatique et violent,
vit seulement le côté burlesque de l'œuvre, qu'il déchira nerveusement,
révolté d'être ainsi tourné en ridicule. Il s'opposa formellement, en
outre, à la sortie des mille reproductions.
Josolyne, nature indulgente, prit en philosophe son parti de la chose et
régla le graveur, en le priant de garder chez lui l'édition
malchanceuse, pour le cas où il serait un jour possible de la mettre en
circulation.
Peu après, Josolyne disparut subitement un soir, sans donner prise à
aucune recherche.
Au bout de trente-cinq ans, il fut légalement considéré comme mort et on
exécuta ses volontés testamentaires.
Alors octogénaire, le bisaïeul de Louis-Jean Soum apprit officiellement
que la fatale édition jadis invendue lui était léguée sans
réserve--mais, par délicatesse, décréta péremptoirement que ni lui ni
ses successeurs, tant que manquerait la preuve certaine du trépas de
l'illustre caricaturiste, ne se permettraient de toucher à ce qui, en
somme, pouvait continuer à n'être qu'un dépôt.
Sous l'aïeul puis sous le père de Louis-Jean, nul incident ne survint.
Or, dernièrement, en démolissant une vieille maison dans un des bas
quartiers de Paris, on avait trouvé, muré dans un retrait de la cave, un
cadavre non dévêtu, facile à identifier grâce au nom inscrit par le
tailleur dans chaque pièce d'habillement.
C'était le corps de Josolyne, qui, artiste névropathe et bohème, grand
amateur de crapuleuses orgies, auxquelles imprudemment il se livrait
paré de bijoux et portefeuille en poche, avait dû, le soir de sa
disparition, se laisser entraîner par une fille dans un repaire où
l'attendaient la mort et le dépouillement.
La prescription couvrant le crime, on n'ouvrit pas d'enquête.
Désormais Louis-Jean Soum pouvait, sans arrière-pensée, disposer de
l'édition si longtemps inutilisée.
Il se demandait encore quel parti en tirer, quand la note de Sirhugues
avait frappé son regard et déterminé sa démarche.
Sirhugues acheta le stock sans marchander, ébloui par la rare aubaine
qu'il devait à la fois au caractère ombrageux de Nourrit, au mystère qui
si longtemps avait plané sur la disparition de Josolyne et au scrupuleux
excès de probité des Soum.
Huit cent seize exemplaires de ton identique lui restèrent, après
élimination de ceux dont le temps irremplaçable, se chargeant
d'accomplir un indispensable office, avait, en les altérant, dévoilé
l'infériorité, originairement inconnaissable.
Il fut décidé qu'une caricature de Nourrit, mise en la geôle focale,
serait sacrifiée, pendant le début de chaque séance, au difficile
réglage du courant, que Sirhugues modérerait ou pousserait tour à tour
suivant telles manifestations de hâte ou de paresse observées par lui
dans l'escamotage de l'œuvre.
Dès lors, Sirhugues chercha quel était le meilleur subterfuge à employer
pour que, durant chaque emprisonnement de malade dans la grille
cylindrique, le plan de Lutèce et la charge astronomique fissent avec
continuité, comme il importait, rigoureusement face à la lumière bleue,
sans pouvoir, même passagèrement, recevoir de l'ombre du sujet, au
détriment de leur mission, ni lui en donner, au préjudice du
traitement,--malgré la turbulente mobilité qui, là, s'emparait des plus
calmes.
Après de longues réflexions, il fit exécuter, en le destinant au
patient, un casque étrange, surmonté d'une pivotante aiguille aimantée
après laquelle devaient pendre les deux gravures,--qu'on exposerait à
nu, sans même admettre l'obstacle d'un verre protecteur. Offrant juste,
pour avoir été fabriqué sur commande bien déterminée, le poids
nécessaire au parfait équilibre de l'aiguille, un cadre neuf, dans
lequel chaque fois le fortuit élu des exemplaires caricaturaux viendrait
prendre place pour garder la tension voulue, fut, ainsi que celui du
plan de Lutèce, muni de deux crochets suspenseurs. Un aimant,
intelligemment manié à côté de la geôle par un homme attentif, forcerait
l'aiguille, sans même la toucher, à conserver, en dépit de tout, la
bonne orientation. Grâce à cet ensemble d'artifices, les deux gravures
demeureraient toujours vis-à-vis le rayonnement bleu, sans que le malade
et elles courussent le risque réciproque de se faire de l'ombre.
Un miroir, convenablement situé et tourné, permettrait au manipulateur
de l'appareil photogène d'épier chacune des deux gravures malgré
l'obstacle de la lentille.
C'est alors qu'on avait amené à Sirhugues l'infortuné Claude Le Calvez,
dans l'espoir qu'un énergique reconstituant externe suppléerait quelque
temps à l'alimentation, déjà devenue, dans son cas, à peu près
impossible.
De quotidiens séjours dans la geôle focale rendirent en effet du nerf au
pauvre condamné, dont ils retardèrent la mort de plusieurs semaines.
Or Le Calvez, pendant sa première incarcération, avait donné les signes
d'une exaltation terrible, qui s'était peu à peu atténuée au cours des
épreuves suivantes. Et c'étaient les minutes angoissantes de cette
séance initiale--à partir de l'instant où, sur un brancard, on l'avait
conduit, plein d'appréhension, devant la geôle focale--qui, vu
l'ébranlement profond qu'elles avaient causé en lui, revenaient
facticement au jour depuis sa mort.
Sirhugues apprit ce fait, qui lui suggéra une idée. Il voulut voir si sa
lumière bleue pourrait avoir quelque effet régénérateur sur un corps
maladif doué par Canterel de vie artificielle--et vint pour cela, à
l'intention de son défunt client, tout agencé lui-même en lieu désigné
comme s'il se fût agi d'un sujet ordinaire,--en maintenant même la
précaution relative au plan de Lutèce, pour supprimer toute chance de
détérioration photogénique du cadavre. A son point de vue spécial
l'événement fut négatif, mais, dans l'espoir d'un résultat futur, il
tint à multiplier les essais.
*
* *
7º Une jeune beauté d'outre-Manche, accompagnée de son mari le riche
lord Alban Exley, pair d'Angleterre, qui, tendrement impatient de voir
la trépassée renaître un moment auprès de lui, eut le cœur serré, à la
réalisation de son rêve, par certains côtés tragiques du moment revécu.
Épousée pauvre par amour et devenue ainsi lady et pairesse, Ethelfleda
Exley, esprit léger grisé par l'argent et les titres, n'avait jamais
songé, depuis son mariage, qu'à sa parure et à la perfection vantée de
sa personne physique.
Elle avait notamment adopté, à l'instar des premières élégantes de
Londres, une mode récente concernant certain étamage des ongles, qui,
supérieur à tous systèmes de polissage, créait au bout de chaque doigt
une sorte d'étincelant petit miroir.
Opérateur adroit, l'inventeur du procédé, après complète
insensibilisation locale, séparait avec une drogue spéciale la chair et
l'ongle, dont il étamait la face interne, avant de le recoller
solidement à l'aide d'un second produit de sa façon. L'étain employé,
savamment doué d'une demi-transparence, laissait, non sans atténuation,
à la lunule sa blancheur et à tout le reste, moins la portion réservée
aux ciseaux, sa discrète nuance rosée.
A mesure que l'ongle poussait, il fallait, de temps à autre, que
l'inventeur le décollât de nouveau, pour étamer, à sa base, la mince
bande neuve.
Cerveau naturellement vain et fragile, Ethelfleda se montrait en outre
faible de raison depuis une grave émotion ressentie en son enfance au
fond de l'Inde, où son père, jeune colonel, était mort sous ses yeux au
cours d'une excursion, la gorge broyée par la mâchoire d'un tigre dont
l'attaque subite n'avait pu être prévenue. D'intarissables flots
vermeils coulant de la carotide ouverte avaient, pour jamais, donné à
Ethelfleda l'horreur nerveuse du sang et, jusqu'à un certain point, des
objets de couleur rouge. Incapable d'habiter une chambre tendue de rouge
ou de revêtir une robe rouge, elle avait toujours, depuis lors, incliné
vers la bizarrerie.
Lord Alban Exley, fils affectueux autant que prévenant époux, ne se
séparait jamais de sa vieille mère, dont la santé précaire l'inquiétait.
C'était avec elle et Ethelfleda qu'il avait passé en France le précédent
mois d'août, dans un vaste _Hôtel de l'Europe_ dominant une des
brillantes plages de la côte normande.
Sportsman accompli, fervent d'équitation et de menage, Alban s'était
fait suivre là d'une partie de ses écuries.
Une après-midi, devançant sa femme qui achevait de s'apprêter, il venait
de s'installer, guides en mains, dans son _spider_--ou léger phaéton de
campagne. Ambrose, son jeune groom, attendait à la tête des chevaux le
moment de gravir, au départ, l'étroit siège de derrière.
Bientôt Ethelfleda, confuse de son retard, parut, pleine de hâte, ses
gants encore pliés, tenant en main, par tendre attention conjugale, une
rose-thé distraite d'un bouquet exempt de toute nuance voisine du rouge,
dont son mari, le matin même, lui avait fait hommage.
Interrompant son élan, un certain Casimir, vieillard octogénaire portant
la livrée de l'hôtel, la rattrapa pour lui présenter un pli.
Depuis soixante ans en service dans l'établissement, Casimir, maintenant
gratifié d'une sinécure, ne s'occupait plus que du classement et de la
remise des lettres.
L'enveloppe offerte par lui montrait, dans sa suscription noire, le mot
_pairesse_ tracé à l'encre rouge au-dessous du nom: _Lady Alban Exley_.
Mort un an avant un frère aîné célibataire, le père d'Alban--nommé Alban
aussi--n'avait jamais été que _lord de courtoisie_ étranger à la pairie.
Aussi, pour distinguer les deux ladies Alban Exley, avait-on
respectivement recours aux termes _douairière_ et _pairesse_.
Or l'épître en question émanait d'une jeune femme qui, demandant à
regret un secours d'argent, suppliait Ethelfleda, son amie d'enfance, de
lui garder le plus grand secret. La crainte spéciale d'une confusion
entre belle-mère et bru avait amené la signataire, en quête de tel
voyant soulignement, à un emploi partiel d'encre rouge.
Son ombrelle et ses gants dans la main gauche, Ethelfleda tendit, pour
prendre la lettre, sa main droite armée de la rose, dont la tige,
pressée par son pouce, s'appliqua sur l'enveloppe.
Voyant ressortir, en cette couleur rouge redoutée, le mot qui entre
tous, justement, servait à la désigner de façon sûre, elle se fixa sur
place, impressionnée, et, ne pouvant réprimer une crispation nerveuse,
se piqua le pouce à une épine oubliée par le fleuriste.
Par sa vue abhorrée, le sang tachant la tige et le papier accrut son
trouble, et, prise de répulsion, elle ouvrit instinctivement les doigts
pour laisser choir hors de son regard les deux objets rougis.
Mais son ongle de pouce, depuis que le mouvement accompli en avait
changé l'orientation, lui dardait dans la prunelle, par sa large et
claire lunule dont la blancheur était particulièrement favorable, un
reflet rouge crûment lumineux provenant de certaine vieille lanterne
célèbre dans le pays.
C'est à la fin du XVIIIe siècle qu'un Normand, Guillaume Cassigneul,
avait fondé sous le nom d'_Hôtel de l'Europe_ l'établissement en jeu,
encore exploité de nos jours par ses descendants.
Au-dessus de l'entrée il avait fait suspendre, en guise d'enseigne
diurne et nocturne, une lanterne large et haute, dont le côté en façade
portait, peinte sur verre, une carte de l'Europe où chaque pays offrait
une nuance spéciale, le rouge, couleur attirante, se trouvant réservé à
la patrie.
Quand vinrent les campagnes de l'Empire, Cassigneul, rempli
d'enthousiasme et très occupé de sa lanterne, fit, date par date, mettre
en un rouge identique à celui de la France chaque contrée subjuguée,
sans excepter l'Angleterre, qu'il jugea réduite par le blocus
continental.
Dès la nouvelle de l'entrée dans Moscou, la Russie, à son tour, subit
l'unifiante opération, et l'Europe entière fut alors gagnée par la
pourpre de l'état suzerain.
Orgueilleusement, Cassigneul, inspiré par la monochromie de cette partie
du monde sans frontières, nomma sa maison, par l'addition d'un seul mot:
_Hôtel de l'Europe française_.
Il dut reprendre, à l'heure des revers, l'appellation primitive--mais
garda intacte la carte unicolore, comme un précieux et parlant souvenir
de l'apogée napoléonienne.
Lors d'une récente reconstruction de l'hôtel, on avait soigneusement
remis à son ancien poste la lanterne légendaire, dont l'histoire, de
tout temps répétée de bouche en bouche, constituait une efficace
réclame.
Ethelfleda, qui, à son arrivée, avait remarqué cette provocante rougeur,
s'était contentée depuis lors, chaque fois qu'elle passait là, d'en
détourner ses regards.
Or, c'est illuminée par un ardent rayon de soleil, en train de luire à
travers une vaste marquise abritant le seuil, que l'Europe se reflétait
maintenant dans la lunule de son ongle.
Cruellement bouleversée déjà, la jeune femme resta hypnotisée par cette
brillante tache rouge, dont la forme caractéristique était pour elle
nettement reconnaissable malgré l'interversion de l'occident et de
l'orient.
Immobile, angoissée, elle dit, sans accent, choisissant d'instinct, sous
l'empire de l'ambiance, le français, qu'elle parlait comme sa langue
maternelle:
«Dans la lunule... l'Europe entière... rouge... tout entière...»
Dur d'oreille vu son âge, Casimir ne l'entendit pas.
N'ayant rien remarqué de ce qui se passait d'insolite, il s'était mis en
devoir de ramasser lettre et rose-thé. Mais la raideur de ses vieux
reins arrêta ses doigts à mi-chemin, et, d'une voix forte et brève qui
intimait la hâte, il appela, pour être suppléé, le groom de lord Exley.
Casimir, qui, dans sa lointaine adolescence, avait servi comme _tigre_
chez un dandy parisien de l'époque romantique, ne s'était jamais
déshabitué, pour s'adresser aux valets de pied jouvenceaux, du terme,
caduc depuis longtemps, auquel tant de fois il avait répondu.
Ce fut donc ce seul mot: «Tigre» qu'alors il prononça le verbe haut, en
fixant le jeune domestique, son doigt tendu vers le trottoir.
Obéissant au regard et au geste plutôt qu'au substantif, pour lui dénué
de sens, le groom, quittant la tête des chevaux, vint agripper fleur et
missive pour les tendre à Ethelfleda.
Mais celle-ci, ayant, du fond de son hypnose douloureuse, perçu, non
sans un frémissement, le vocable émis par Casimir avec une sèche
puissance, crut à un cri d'alarme et, soudain hallucinée, vit devant
elle--ainsi qu'en témoignèrent ses attitudes hagardes et ses paroles,
françaises comme les précédentes--son père aux prises avec le fauve qui
l'avait jadis égorgé.
Ajoutée aux trois secousses déséquilibrantes qui s'étaient si vite
succédé, la sanglante réapparition maladive de la scène même d'où
découlait sa faiblesse mentale assena le coup de grâce à la malheureuse.
Elle se prit à donner des signes de complète folie, sans reconnaître
Alban, éperdu d'inquiétude, qui, accourant aussitôt, tandis qu'Ambrose
retournait devant les chevaux, la reconduisit doucement à leur
appartement.
A dater de ce jour, son état ne fit qu'empirer. Dans son délire tout lui
apparaissait revêtu d'une couleur rouge sang.
Transportée à Paris, elle fut examinée par un grand spécialiste, qui,
bien documenté par Alban, trouva la cause de la forme spéciale prise par
sa vésanie. Rencontrant, à une minute d'ébranlement aigu, un terrain
depuis si longtemps mauvais sous certains rapports déterminés, la
fameuse tache pourpre ensoleillée contenue en un reflet d'ongle avait,
par ses contours évocateurs, conduit la fragile Ethelfleda à la vision
démesurée d'une Europe réelle totalement rouge. Ainsi engagée sur une
dangereuse pente, elle avait, en sombrant quelques secondes plus tard
dans la folie, franchi brusquement d'elle-même une série d'étapes
extensives, jusqu'au moment où l'univers entier était devenu rouge à ses
yeux.
Combinée avec son érythrophobie, cette absolue généralisation de la
couleur qui, pour elle, s'associait si douloureusement avec l'idée du
sang fit de sa vie un perpétuel enfer.
Tous traitements échouèrent, et, minée par le martyre qu'elle endurait,
la pauvre folle dépérit et mourut.
Accablé de chagrin et songeant à l'immense part qu'avaient prise dans le
drame, au fatal instant, la puissance et la netteté du reflet
hypnotiseur, Alban exécra l'étameur d'ongles, dont l'invention était en
somme la principale cause de son deuil.
* * * * *
Or Ethelfleda, morte, accomplissait à nouveau la funeste et frappante
sortie durant laquelle, si brusquement, elle avait perdu le sens.
Instruit des faits en cause, Canterel reconstitua tout servilement.
Les ongles de la jeune femme ayant poussé depuis le décès, il fit venir
de Londres, à prix d'or, l'inventeur-manucure, qui, sur sa demande,
effectua, sans insensibilisation cette fois, le supplémentaire étamage
requis--d'abord au pouce droit, appelé à se mettre si en vue, puis même
aux neuf autres doigts pour éviter un choquant défaut d'unité. Le maître
s'arrangea pour qu'Alban ne vît pas celui qui, depuis son malheur, lui
inspirait tant d'aversion.
Amoureusement détenue comme souvenir par le veuf, la rose-thé, dont on
eût pu laver la tige encore tachée du sang d'Ethelfleda, était trop
fanée pour paraître. Canterel en fit donc exécuter un certain nombre de
copies artificielles, ayant chacune son épine en bonne place.
Puis on se procura, pour les utiliser une à une, des enveloppes
identiques à celle du jour néfaste, indélébilement maculée, dont la
suscription fut, sur toutes, exactement reproduite à la main. Chacune,
au moment de servir, recevrait, avant d'être cachetée, une lettre en
papier blanc qui lui donnerait à souhait de l'épaisseur et de la
consistance.
Dès lors, Alban, heureux surtout de revoir Ethelfleda en pleine raison
pendant les rapides instants qui précédaient la remise du pli, ne put se
lasser du court spectacle renouvelable offert à son avidité. Il y jouait
lui-même son rôle en compagnie de deux figurants, l'un très vieux,
l'autre adolescent, qui remplaçaient Casimir et le groom. Un rayon
factice était projeté sur la lanterne par une lampe électrique, qu'on
s'abstenait d'allumer quand, l'heure et la pureté du ciel s'y prêtant à
la fois, le soleil lui-même éclairait de façon satisfaisante et stable
la rouge carte géographique. Avant chaque séance on collait
soigneusement, par tous les points d'une de ses deux faces, une fragile
petite outre neuve de couleur chair, plate et ronde, sur l'endroit le
plus charnu qu'offrait la première phalange du pouce droit d'Ethelfleda.
A l'heure dite, l'épine d'une des roses-thé artificielles, la crevant
sans peine, en faisait couler un liquide rouge imitant le sang.
La tige d'une fleur fausse n'étant guère lavable, chaque rose ne servait
qu'une fois--de même que chaque enveloppe, bonne à jeter après le
maculage rouge.
*
* *
8º Un jeune homme, François-Charles Cortier,--suicidé mystérieux
introduit à _Locus Solus_ dans des conditions très spéciales.
Les actes que Canterel obtint du cadavre provoquèrent la découverte
d'une précieuse confession manuscrite, qui permit de rebâtir clairement
en pensée un drame retentissant, jusqu'alors environné d'ombre.
A une date lointaine déjà, un homme de lettres, François-Jules Cortier,
veuf depuis peu et père de deux jeunes enfants, François-Charles et
Lydie, avait acquis près de Meaux, pour y vivre toute l'année en
travailleur profond dont l'absorbant labeur exigeait une calme ambiance,
une villa s'élevant solitaire au milieu d'un vaste jardin.
Doté d'un front remarquablement saillant dont il tirait orgueil,
François-Jules préconisait au profit de sa gloire la science
phrénologique. Dans son cabinet, une large étagère noire était pleine de
crânes bien rangés, sur les curiosités desquels il pouvait savamment
discourir.
Une après-midi de janvier, comme l'écrivain se mettait à la tâche,
Lydie, alors âgée de neuf ans, vint demander affectueusement la faveur
de jouer auprès de lui, en montrant par la vitre des flocons de neige
qui, tombant dru, la cloîtraient au logis. Elle tenait une
_poupée-avocate_, jouet qui, forme palpable d'un propos à l'ordre du
jour, faisait fureur cette année-là, où pour la première fois on voyait
des femmes au barreau.
François-Jules adorait sa fille et redoublait de tendresse envers elle
depuis qu'il s'était, à regret, privé de François-Charles, placé
récemment à onze ans, en vue de fortes études, interne dans un lycée de
Paris.
Il dit «oui» en embrassant l'enfant, non sans lui faire promettre la
plus silencieuse sagesse.
Soucieuse de ne pas devenir une cause de distractions, Lydie alla
s'asseoir à terre, derrière la table, grande et chargée, où s'accoudait
son père, qui dès lors ne pouvait la voir.
Jouant sans bruit avec sa poupée, elle fut apitoyée, en songeant à la
neige, par l'impression de fraîcheur que donnait à ses doigts la figure
de porcelaine--et, vite, comme s'il se fût agi de quelque personne
transie, coucha l'avocate sur le dos devant l'âtre tout proche où
flambait un grand feu.
Mais bientôt, la chaleur faisant fondre leur colle, les deux yeux de
verre, presque en même temps, tombèrent au fond de la tête.
L'enfant, chagrinée, ressaisit la poupée, qu'elle dressa devant ses
regards pour examiner de près les effets de l'accident.
L'avocate se détachait alors sur le mur paré de l'étagère noire, et
Lydie, malgré elle, fut soudain frappée du rapport d'expression établi
entre les têtes de morts exposées et le rose visage artificiel par la
commune vacuité des orbites.
Elle prit un des crânes et, tout heureuse d'avoir trouvé un jeu nouveau,
s'imposa la tâche attrayante de compléter une fois, par tous les moyens
inventables, la ressemblance observée.
Ainsi que l'exigeaient l'austérité de la tenue et le sérieux de la
profession, toute la chevelure de l'avocate se tassait en arrière, sans
apprêt, dans une résille sévère, excluant frisure et chignon.
Fabriqué, vu l'ordre secondaire de sa destination, à l'aide de quelque
méthode économique trop sommaire pour atteindre à la précision, le léger
filet, non exempt de raideur, dépassait en avant sous la toque, en
s'appliquant sur le front nu.
Lydie jugea que son premier devoir était de copier sur le crâne cet
entre-croisement de lignes ténues, qui, au point de vue de
l'identification entreprise, tirait une grave importance de sa proximité
si grande avec les deux vides orbitaires, où siégeaient les fondements
de l'analogie en cause.
La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerçait à de
fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit nécessaire à broderie.
Elle en tira le poinçon, dont la pointe, guidée avec force par sa main,
traça en divers sens, dans l'os frontal du crâne, de fines et courtes
raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se
graver ainsi sur toute la région voulue, non sans trahir, par
l'imperfection de ses étranges zigzags, l'amusante maladresse de
l'enfance.
Il fallait maintenant au crâne une toque pareille à celle de l'avocate.
Sous la table de travail, une corbeille à papier regorgeait de vieux
journaux anglais.
Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les
littératures dans leur texte original, François-Jules avait poussé fort
loin l'étude de maintes langues vivantes ou mortes.
Pendant le cours presque entier du mois précédent, il s'était chaque
jour procuré le _Times_, où abondaient alors les plus sérieux
commentaires sur un événement qui le passionnait.
Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer à Londres après
une longue exploration polaire, remarquable, à défaut du moindre pas
gagné vers le nord, par la glorieuse découverte de plusieurs terres
nouvelles.
Notamment, lors d'une reconnaissance pédestre tentée à travers la
banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin
hasardeux, avait trouvé une île absente de toutes les cartes.
Près du rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait
au pied d'un mât rouge, planté là pour en signaler la présence. Forcée,
elle livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur, couvert
d'étranges caractères manuscrits.
A peine réinstallé dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document
à de savants linguistes qui en tentèrent la traduction.
Rédigée en _vieux norois_ avec signature et date encore nettes,
l'antique pièce, tout en runes, émanait du navigateur norvégien
Gundersen, qui, parti pour le pôle vers l'an 860, n'avait jamais reparu.
Comme il était remarquable qu'à une époque aussi reculée on eût pu
fouler déjà l'île au mât rouge,--perchée à une latitude qui, pour être
atteinte de nouveau, avait exigé par la suite plusieurs siècles
d'efforts,--le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document,
d'autant plus apte à semer partout l'effervescence que beaucoup de ses
lignes, presque effacées, donnaient lieu à des interprétations
contradictoires.
Tous les journaux du globe s'appesantirent sur l'abstruse question du
jour, surtout ceux d'outre-Manche. Le _Times_, en plus des versions
multiples proposées par de compétents esprits, réussit même à donner
quotidiennement de fac-similaires passages du parchemin, sous la
forme--voulue par les mesures du texte original--de quelques lignes très
étendues, dominant, sous un titre d'article large d'une demi-page, les
trois colonnes invariablement consacrées au célèbre sujet.
François-Jules, qui, très versé dans la connaissance du vieux norois et
des runes, s'était vite enflammé pour le problème, découpait toutes ces
reproductions fidèles pour les porter sur lui et y pâlir à chaque moment
perdu,--écrivant au dos de chacune, afin d'éviter toute confusion, ses
remarques la concernant, dont il surchargeait à l'encre les lignes
imprimées quelconques s'y trouvant échues.
Le grimoire finit par s'élucider entièrement et révéla en détails, sans
toutefois en éclaircir le dénouement tragique, un voyage boréal qui, vu
le temps lointain de son accomplissement, semblait miraculeux.
L'incident étant clos, François-Jules, le matin même, avait, au cours
d'un rangement, jeté pêle-mêle au panier coupures et exemplaires du
_Times_.
* * * * *
Lydie prit au hasard, dans la corbeille, un numéro du célèbre journal,
attirant en même temps, sans le vouloir, trois coupures runiques, à demi
engagées dans l'intérieur de l'épais dernier pli.
Détachant une feuille intacte, elle la fronça partout
perpendiculairement à une circulaire portion lisse ménagée en son
milieu--puis eut recours aux ciseaux de son nécessaire pour ne laisser
que la hauteur voulue à la toque ainsi ébauchée.
Pour l'étroit bord vertical indispensable au parachèvement de l'objet,
Lydie utilisa les trois bandes à runes, qui, l'ayant frappée par leur
forme allongée, semblaient s'offrir à elle comme pour lui éviter un
surcroît de découpage.
Armée, grâce au nécessaire, d'un dé puis d'une aiguille que traversait
un long fil blanc, elle put, en cousant, ceindre entièrement le bas
extrême de la toque avec le bord supérieur, choisi par instinct, des
trois minces rubans de papier bien juxtaposés,--non sans dissimuler
chaque fois, en lui octroyant la vue intérieure, le côté gribouillé par
les annotations de son père.
Le travail terminé, elle posa la fragile coiffure sur le crâne et,
satisfaite de la ressemblance obtenue, entreprit de réparer le désordre
du tapis. Le nécessaire, peu à peu, recouvra son contenu, partout
éparpillé, puis fut remis en poche,--et le journal mutilé, bientôt
replié naturellement, réintégra le panier. Quant à l'encombrant et
chaotique résidu plissé de la toque tombé sous l'effort de ses ciseaux,
Lydie jugea plus décent de le brûler et, prenant soin, vu la petitesse
de ses bras, de se glisser derrière le garde-feu pour pouvoir viser
juste, en jeta l'inutile masse au milieu de l'âtre.
Voyant, après une brève attente, que tout prenait à souhait, elle se
tourna légèrement pour sortir de son torride enclos.
Mais à cet instant, par suite d'un déploiement dû à la combustion, tout
un coin enflammé du papier, après avoir pointé en l'air, s'inclina
obliquement hors du brasier, en imitant le mouvement de quelque vasistas
en train de s'ouvrir grâce aux charnières de sa base horizontale.
Le feu de ce brandon avancé se communiqua, par derrière, aux courtes
jupes de Lydie, qui ne découvrit l'accident qu'au bout de plusieurs
secondes, alors que de larges flammes commençaient à l'environner.
A ses cris, François-Jules dressa la tête puis se mit debout, livide.
Embrassant la pièce du regard pour y trouver le meilleur élément de
sauvetage, il bondit sur la fillette et, l'enlevant à deux mains sans
souci de ses propres brûlures, courut l'envelopper étroitement dans un
des gros rideaux de la fenêtre. Mais, attisées au vent de
l'indispensable course, les flammes grondèrent pendant un long moment,
malgré les efforts insensés du malheureux père, qui, les yeux hors des
orbites, s'acharnait à rendre de tous côtés l'emmaillotement plus
hermétique.
Après l'extinction, enfin obtenue, Lydie, transportée dans son lit, fut
condamnée par deux médecins mandés en hâte.
Prise de délire, la fillette contait sans cesse, en les commentant, les
moindres choses faites par elle entre l'affectueux «oui» de son père et
le fatal embrasement.
Elle succomba le soir même.
François-Jules, fou de douleur, mit pieusement, pour toujours, sur la
cheminée de son cabinet,--non sans l'abri d'un globe de verre,--le crâne
aux marques frontales, coiffé de sa toque fragile. Symbolisant la
dernière belle heure de son enfant bien-aimée, ces deux objets étaient
devenus pour lui des reliques inestimables.
* * * * *
Peu après ce drame horrible, François-Jules, avec de nouveaux pleurs,
vit mourir poitrinaire--contaminé par sa femme, décédée un an avant
lui--son meilleur ami, le poète Raoul Aparicio, auquel le liait, depuis
les bancs du lycée, la plus fraternelle affection.
Aparicio, que la maladie avait endetté, laissait une fille, Andrée, qui,
exacte contemporaine et grande camarade de la pauvre Lydie, ne
conservait de proche qu'un oncle sans fortune ayant femme et enfants.
Père encore pantelant de chagrin, François-Jules, pour pouvoir en
s'illusionnant croire au retour de la disparue, prit chez lui
l'indigente orpheline, qui, douce et ravissante, lui inspirait une vive
tendresse. Nature aimante, François-Charles, que de fréquents sanglots
secouaient encore à la pensée de Lydie, apprit avec joie la venue de
cette sœur nouvelle.
* * * * *
Les ans passèrent, développant la beauté d'Andrée Aparicio, devenue à
seize ans une merveilleuse adolescente au corps souple, avec de lourds
cheveux d'or illuminant un fin visage éclatant, paré d'admirables yeux
verts immenses et candides.
Et François-Jules vit alors, avec effroi, son affection paternelle pour
l'orpheline faire place à une passion dévorante, insensée.
Malgré l'absence de tout lien de parenté, sa conscience le blâmait
d'aimer cette enfant qui, élevée par lui, l'appelait _père_, et il garda
secret son nouveau sentiment.
Maîtrisant ses désirs, il goûtait le profond bonheur de vivre sous le
même toit qu'Andrée, de la voir et de l'entendre chaque jour--et de se
sentir, matin et soir, chancelant d'ivresse en la baisant au front.
A dix-huit ans, par l'épanouissement complet de sa jeunesse, Andrée mit
le comble au trouble de François-Jules, qui, ne pouvant se contenir
davantage, projeta une immédiate démarche matrimoniale.
Rien, en somme, n'allait matériellement à l'encontre de l'union rêvée. A
défaut de tout amour, un élan de gratitude envers l'homme qui l'avait
recueillie ferait acquiescer Andrée, sans doute heureuse, d'ailleurs, de
voir une situation venir au-devant de sa pauvreté.
Choisissant pour lui-même la carrière suivie par son père, qui lui avait
transmis ses dons d'écrivain, François-Charles travaillait alors tout le
jour en vue de la licence ès lettres. Après le dîner, quittant
François-Jules et Andrée, il consacrait, seul dans sa chambre, une
grande heure encore à l'étude--puis allait par le dernier train coucher
en plein Paris pour se rendre de bon matin dans les bibliothèques, ne
regagnant ensuite Meaux qu'à la brune.
Un soir, pendant le labeur de son fils, non sans d'effrayants battements
de cœur, François-Jules dit, balbutiant presque:
«Andrée... chère enfant... te voici d'âge à te marier... Je veux te
parler d'un projet... renfermant le bonheur de ma vie... Mais, hélas!...
je ne sais... si tu accepteras...»
Rougissante, la jeune fille tressaillait de joie, se méprenant à ses
paroles.
Elle et François-Charles s'étaient de tout temps réciproquement adorés.
Enfants, par les jours de vacances, ils égayaient la maison ou le jardin
du bruit de leurs jeux mêlés de purs baisers. Adolescents, ils se
confiaient leurs rêves, discutaient de communes lectures. Et
dernièrement, se sentant tout l'un pour l'autre, ils s'étaient juré de
s'unir, n'attendant qu'un moment propice pour s'ouvrir à François-Jules,
dont l'enthousiaste approbation ne leur semblait pas douteuse.
Andrée, pensant que l'allusion contenue dans la phrase énoncée pouvait
seulement viser son hymen avec François-Charles, répondit sur-le-champ:
«Père, soyez heureux, car d'avance vos désirs s'étaient réalisés. Aimée
de François-Charles que j'aime, je me suis promise à lui, qui déjà m'a
choisie.»
Selon François-Jules, jusqu'alors sans ombrage, François-Charles et
Andrée, grandis ensemble, ne s'accordaient mutuellement que la chaste
tendresse habituée à régner entre le frère et la sœur.
Foudroyé, il vit accourir son fils à un prompt appel explicite lancé
joyeusement par Andrée--puis reçut sans perdre contenance les
remerciements de l'heureux couple.
Bientôt le jeune homme partit pour la gare, et, béni encore par Andrée
jusqu'au seuil de sa chambre, François-Jules, une fois seul, subit une
crise terrible.
Souligné par une complète ressemblance de traits et d'allure, le
contraste que formait avec son déclin propre l'écrasante jeunesse de son
fils exaspérait ses tortures jalouses.
«Elle l'aime!...» râlait-il, rendu fou par l'image de François-Charles
prenant Andrée.
Durant de longues heures, il arpenta sa chambre, crispant les mains et
gémissant tout bas.
Tout à coup la conception d'un plan téméraire lui rendit l'espoir.
Malgré son fils désormais dressé entre eux deux, avouant humblement son
amour il supplierait Andrée de devenir sa femme, en lui montrant que de
sa réponse dépendait la vie ou la mort du bienfaiteur de son enfance.
Par pitié, elle consentirait...
Sa résolution prise, une indomptable envie lui vint de tenter à
l'instant la démarche. Oh! mettre fin à ses tourments atroces... vite...
vite... sentir un seul mot d'elle changer son enfer en indicible
félicité!
Et livide, chancelant, hagard, il gravit un étage puis entra chez
Andrée.
Il faisait petit jour. La jeune fille dormait, angéliquement belle, ses
cheveux d'or épars autour de son cou nu.
Éveillée par les pas de François-Jules s'approchant, elle lui sourit
d'abord.
Mais, se rendant compte soudain de l'excentricité de l'heure et de
l'anomalie de la visite, elle conçut une intense frayeur,
qu'augmentèrent l'aspect terrifiant et les traits décomposés de
l'insomniaque.
«Père, qu'avez-vous?...» dit-elle. «D'où vient votre pâleur?
--Ce que j'ai?» bégaya le malheureux.
Et, par mots entrecoupés, il lui dépeignit son irréfrénable amour.
«Tu seras ma femme, Andrée,» dit-il, joignant les mains, «sinon...
oh!... je mourrai, moi... moi... ton bienfaiteur.»
Anéantie, la pauvre enfant se croyait la proie d'un cauchemar.
«J'aime François-Charles,» murmura-t-elle; «je ne veux être qu'à lui...»
Ces paroles, rencontrant la sensibilité à vif de François-Jules, furent
pareilles au fer rouge appliqué sur la plaie.
«Oh! non... non... pas à lui... à moi... à moi...» s'écria-t-il, le
geste et le regard suppliants.
Elle répéta, d'une voix plus ferme:
«J'aime François-Charles; je ne veux être qu'à lui.»
Cette phrase maudite sonnant de nouveau à ses oreilles acheva d'égarer
François-Jules, qui eut plus nettement que jamais la vision, si
effroyable pour lui, de son fils possédant Andrée.
Il dit, les lèvres tremblantes: «Non... pas à lui... non... non... à
moi... à moi...» et tâcha d'étreindre la jeune fille, affolé par le cou
nu et les formes exquises devinées sous une fine batiste.
La malheureuse tenta un cri. Mais à deux mains il lui saisit la gorge,
répétant, sur un ton terrible:
«Non... pas à lui... à moi... à moi...»
Ses doigts, serrant longtemps, ne se détendirent qu'après la mort.
Puis il se rua sur le cadavre.
* * * * *
Une heure après, réintégrant sa chambre, François-Jules, redevenu
lui-même, fut terrifié par l'horreur de son crime. Au torturant chagrin
d'avoir tué son idole se mêlaient, dans son esprit, l'effroi du
châtiment et l'angoisse de voir la pire des hontes souiller son nom et
rejaillir sur son fils.
Puis l'infortuné s'apaisa, en songeant que, tout s'étant passé en
silence, aucun témoignage ne pourrait surgir--et que, n'ayant jamais
rien laissé transpirer de son amour, il défierait aisément le soupçon
derrière sa vie entière d'irréprochable honneur.
A huit heures, la servante habituée à réveiller chaque jour Andrée donna
l'alarme, et François-Jules fit lui-même appeler la justice.
L'examen attentif des lieux fournit l'absolue certitude que nul pendant
la nuit ne s'était immiscé dans la demeure,--où deux hommes seulement
avaient couché, François-Jules d'une part, de l'autre Thierry
Foucqueteau, jeune domestique engagé depuis peu.
François-Jules semblant hors de cause, on suspecta unanimement Thierry,
qui, malgré ses ardentes révoltes, fut arrêté sous prévention
d'assassinat suivi de viol.
Accouru de Paris à un pressant appel de son père, François-Charles,
devant le cadavre outragé de celle qui devait ensoleiller sa vie, hurla
de douleur comme un dément.
L'affaire suivit son cours, et aux assises, où l'on admit l'absence de
préméditation, Thierry, contre lequel conspiraient toutes les
apparences, fut, en dépit de ses véhémentes dénégations, condamné au
bagne perpétuel.
Convaincue de son innocence, sa mère, Pascaline Foucqueteau, honnête
fermière des environs de Meaux, lui jura, lorsqu'il partit, d'avoir pour
seul but désormais sa réhabilitation.
Miné par le remords, François-Jules, qu'obsédait nuit et jour l'image du
pauvre forçat subissant mille tourments à sa place, perdit le sommeil et
la santé; son foie, que de tout temps il avait eu pour organe faible,
s'attaqua dès lors grièvement et le conduisit en peu d'années jusqu'au
seuil du tombeau.
Se voyant perdu, il voulut rédiger une confession qui pût, après sa
mort, faire innocenter Thierry, dont jamais les atroces maux immérités
n'avaient cessé de le hanter.
Forcé à se taire de son vivant par l'épouvante des suites judiciaires et
pénales qu'aurait eues pour lui son aveu et par la perspective du trop
complet éclaboussement qu'eût octroyé à François-Charles l'odieux
scandale de son procès, il acceptait l'idée d'un franc mea-culpa
posthume.
Mais il résolut d'enfermer son écrit, afin de pallier la honte appelée à
s'en dégager, dans quelque sûre cachette qui, célébrant elle-même sa
gloire, ne pût se découvrir qu'au terme d'une série de manœuvres propres
à faire sans cesse toucher du doigt des particularités honorifiques pour
lui.
Il avait jadis remporté le plus grand succès de sa carrière avec une
alerte comédie jouée toute une saison à Paris.
Au début de son souper de centième, il avait ouvert, en le sortant des
plis de sa serviette, un écrin où, montrant une largeur égale aux deux
tiers de sa hauteur, brillait à plat, tout en pierres précieuses serties
dans une plaque d'or, un petit fac-similé de son affiche du jour même,
commandé à un joaillier d'art par tous ses amis cotisés. Grâce à une
dense multitude d'émeraudes offrant deux tons distincts, le texte se
détachait nettement en vert foncé sur fond vert pâle. Dans treize blancs
emplacements rectangulaires de tailles diverses dus à de la poussière de
diamant, apparaissaient treize noms d'acteurs, dont douze en lettres
bleues plus ou moins grosses, faites de saphirs assemblés,--et un, le
premier et le plus énorme, en voyants caractères rouges comprenant des
masses de rubis. Cette formule enviée «_100e représentation de_» trônait
dans le haut.
François-Jules pensa que, choisi pour cachette, cet objet, commémorant
le plus triomphal jour de sa vie, pourrait, mieux que tout autre,
envelopper de gloire la boue de sa confession.
Sur ses ordres longs et précis, un habile orfèvre parisien, par un
complet évidage, changea invisiblement en une sorte de boîte plate à
l'extrême l'élégante plaque d'or,--dont le dessus chargé de pierreries
devint un couvercle à glissières ne pouvant se manœuvrer qu'après le jeu
de certain système d'arrêt actionnable par une pression de l'ongle sur
un rubis à ressort de la grande vedette.
Le coupable se jura d'enfouir là ses terribles aveux.
Quant aux agissements devant peu à peu conduire à la trouvaille de
l'écrit, François-Jules décida qu'en partie ils auraient trait à
certaines conséquences d'un lointain fait historique.
En 1347, peu après le fameux siège de Calais, Philippe VI de Valois
voulut récompenser l'héroïsme des six bourgeois qui, pieds nus et la
corde au cou, étaient volontairement allés vers Édouard III en croyant
marcher à la mort et, satisfaisant ainsi aux exigences du monarque
ennemi, avaient sauvé la ville d'une destruction certaine, pour ne
devoir ensuite leur grâce imprévue qu'à l'intercession de Philippine de
Hainaut.
D'abord disposé à leur conférer la noblesse, Philippe VI jugea le don
exagéré en songeant que l'aventure, tout en plaçant haut leur courage
puisqu'ils pensaient livrer leur vie, avait en somme bien tourné, sans
leur causer le moindre dommage.
Or, à une prouesse d'un pareil genre, accomplie au surplus par des
notables de condition aisée, ne pouvait convenir qu'un prix honorifique,
vu l'exclusion forcée de toute pensée ayant pour objet quelque
rémunération pécuniaire.
Choisissant un moyen terme, le roi se promit de décerner aux six héros,
tout en les maintenant dans leur roture, certains privilèges
nobiliaires.
Il existait plusieurs grandes familles dans chacune desquelles tous les
aînés de la branche primordiale prenaient invariablement le même prénom,
inscrit sur les parchemins officiels avec tel aspect évocateur dévolu à
l'une de ses lettres; il s'agissait, suivant les cas, soit d'un _t_
affectant la forme d'une épée debout sur sa pointe, soit d'un _o_ changé
en bouclier par des fioritures intérieures,--tantôt d'un _z_ qu'une
subtile dislocation métamorphosait en éclair d'orage, tantôt d'un _i_
figurant un cierge allumé,--ici d'un _c_ devenu faucille, là d'un _s_
créant un cours d'eau. L'intéressé, en signant, savait avec routine
exécuter promptement la lettre-vignette. Celle-ci, sorte de complément
aux divers attributs du blason, constituait une distinction d'un genre
particulièrement rare et apprécié, à laquelle s'ajoutait toujours la
très insigne prérogative d'être admis à recevoir le sacrement du mariage
des mains d'un évêque portant la _subtunique_,--rouge vêtement qui,
ostensiblement plus long que la tunique pontificale le recouvrant, était
réservé aux plus hautes solennités ecclésiastiques.
Recourant à cette double institution, le roi fit partiellement
illustrer, suivant sa propre fantaisie, le principal prénom de chacun
des six Calaisiens, en le déclarant transmissible sous son nouvel aspect
par voie de primogéniture, avec l'habituelle conséquence matrimoniale
touchant la subtunique.
Or, dans le groupe fameux comptait un certain François Cortier, qui,
ancêtre direct de François-Jules, avait vu sa cédille changée par
Philippe VI en aspic infléchi. Depuis lors, dans sa descendance, tous
les aînés, appelés François avec adjonction fréquente d'un second prénom
distinctif, avaient, en signant gros, donné à l'annexe du premier _c_
l'apparence animale requise,--et jusqu'au milieu du grand siècle, d'où
date sa suppression, la subtunique épiscopale avait présidé au mariage
de chacun.
L'exemple de Philippe VI fut suivi par ses successeurs, et, au cours de
l'histoire, des bourgeois, à maintes reprises, après différents hauts
faits, reçurent, sans pour cela changer de caste, d'aristocratiques
avantages.
Aussi, quand sous Louis XV il écrivit son colossal ouvrage sur les
_Armoiries, prérogatives et distinctions des grandes familles
françaises_, Saint-Marc de Laumon, sur vingt-cinq tomes, n'en consacra
que vingt-trois à la noblesse, réservant l'avant-dernier à la plus
marquante portion de la roture à privilèges et le dernier au restant.
Puis l'auteur projeta d'établir une disparité au tirage en réservant aux
tomes de la noblesse un luxueux papier bis refusé à ceux de la roture;
mais, à la réflexion, il ne condamna finalement que le dernier seul au
banal papier blanc, jugeant le pénultième digne encore d'un riche
porte-texte. Dans les vingt-trois premiers volumes, aux meilleures
maisons, dont les armoiries donnaient lieu aux reproductions les plus
belles, fut réservé, comme plus avantageux et commode pour le regard,
l'endroit des feuillets, qui, paginés d'un seul côté, exigeaient, pour
la désignation de l'une ou l'autre de leurs deux faces, l'adjonction à
leur numéro d'ordre d'un des mots _recto_ et _verso_,--par lesquels
s'établissait avec netteté pour les noms, ainsi classés utilement en
deux catégories, une marque de prépondérance ou d'infériorité. Après une
courte hésitation de Saint-Marc de Laumon, les deux tomes sur la roture,
pour l'unité de l'ouvrage, reçurent une entière application de
l'inhabituelle méthode, bien qu'étrangers à la cause première de son
adoption,--cause purement esthétique basée sur la beauté plus ou moins
grande promise aux images héraldiques; toutefois le vingt-quatrième
garda sur le dernier son avantage complet, les noms occupant les rectos
de celui-ci valant moins que ceux portés aux versos de celui-là. Vu leur
importance et surtout leur insurpassable ancienneté d'inaugurateurs, ce
fut _page 1, recto, tome XXIV_, en un paragraphe explicite, que
figurèrent, avec le déterminant trait d'héroïsme de l'aïeul, les deux
privilèges de la famille Cortier, dont le chef d'alors, flatté de la
circonstance, acquit un exemplaire global de l'encombrant ouvrage, qui,
accaparant à lui seul tout un rayon de bibliothèque, s'était depuis lors
soigneusement transmis de père en fils jusqu'à François-Jules.
Celui-ci, très fier de son origine, si vieille et illustre, tenait à
s'en servir comme correctif d'opprobre, en rendant nécessaire à la
rencontre du pot aux roses un examen copieux du rehaussant
paragraphe,--qu'il plaça sous ses yeux pour rédiger ainsi, sur feuille
volante, une limpide formule, non sans souligner deux termes
spécialement honorifiques:
«_Prendre dans l'ouvrage de Saint-Marc de Laumon le tome _bis_ de la
roture et choisir au _recto_ de la page 1, dans l'alinéa des Cortier,
les lettres 17,--30,--43,--51,--74,--102,--120,--173,--219,--250,--303,
--348,--360--et 412._»
Empruntées à bon escient aux mots les plus saillants du glorieux texte à
remémorer, ces lettres, juxtaposées, constituaient cette courte sentence
si clairement désignative: «_Vedette en rubis_»--qui, incitant à scruter
obstinément le provocant nom rouge de l'affiche-bijou, déterminerait à
coup sûr la découverte du ressort, suivie de près par celle de la
cachette.
Exprès, François-Jules avait ordonné à l'orfèvre de situer, au cours de
son travail, l'initial point de manœuvre dans le gros nom aux reflets
pourpres, qui, prédominant et seul de sa couleur, était facile à
indiquer laconiquement sans équivoque possible.
Mais, de la formule même, François-Jules voulait que la trouvaille
atténuât son infamie, en faisant une réclame forcée à certain objet
éminemment palliateur, qui n'était autre que le crâne sous globe dont le
front aux marques bizarres et la toque légère lui rappelaient de manière
si tragique les suprêmes agissements de sa fille Lydie.
Le fait, presque enfantin, d'avoir pieusement conservé cette relique ne
trahissait-il pas en effet, à sa haute louange, un touchant amour
paternel appelant la sympathie?
Examinant l'émouvant souvenir, il chercha un moyen de faire participer
du même coup à la révélation de la formule l'étrange toque et le réseau
frontal, qui, en tant que créés par Lydie, devaient plus que le reste,
vu l'esprit du projet, être signalés à l'attention.
Bientôt, son idée fixe d'associer réseau et toque pour une tâche commune
lui fit apercevoir une sorte de ressemblance entre les mailles
gauchement gravées sur os et les runes parant le bord vertical du
couvre-chef improvisé.
Inspiré par cette remarque, François-Jules, déplaçant le globe, approcha
la tête de mort--puis, s'armant d'un couteau dont la pointe lui servit
de burin et le tranchant de grattoir, se livra sur le rets grossier à un
long travail transformateur, ajoutant ici, effaçant là, non sans
utiliser le plus possible les traits anciens. Il parvint ainsi à camper
sur le front du crâne, tout en la gardant française, la formule entière
en caractères runiques, lisibles quoique penchés en tous sens, déformés
et soudés. Chacun des deux mots soulignés dans le modèle, qu'il eut soin
de brûler, fut habilement mis entre guillemets, et, vu l'inexistence du
moindre chiffre runique, les numéros figurèrent en toutes lettres. La
besogne achevée, il restait encore quelques mailles, qui simplement se
passèrent d'emploi.
Réinstallé à son poste, le crâne, toujours coiffé de la toque, reçut de
nouveau l'abri du globe. Tout en conservant un aspect général de filet
délié, les signes du front offraient avec les avoisinantes runes sur
papier un rapport assez frappant pour rendre presque sûr un futur éveil
d'attention et, partant, mettre en repos la conscience du coupable,--non
sans laisser cependant flotter autour du monstrueux secret de
rassérénantes chances d'éternelle irrévélation.
D'une fine écriture serrée qui recouvrit plusieurs feuilles,
François-Jules écrivit alors sa confession sur du _colombophile_, papier
ultra-mince réservé aux messages qu'emportent les pigeons. Véridiquement
il exposa tout _ab ovo_, sans omettre finalement le pourquoi des
curieuses étapes destinées à précéder la palpation de son manuscrit,
qui, bien plié, fut enseveli sans peine dans son étroite cachette d'or à
pierreries.
Ne supportant depuis longtemps qu'une alimentation dérisoire,
François-Jules venait d'atteindre à un degré de faiblesse qui le
contraignit à prendre le lit. Il garda auprès de lui la clef de son
cabinet fermé, pour préserver le front modifié du crâne-relique de toute
remarque prématurée propre à faire découvrir son secret avant sa
mort,--qui survint au bout de deux semaines.
Quand arriva le moment des classements qui suivent tout décès,
François-Charles, entrant un soir, après son repas, dans le cabinet de
son père, s'assit à la table de travail, encombrée de paperasses qu'il
commença de voir une à une.
Après deux heures de triage ininterrompu, il s'accorda un temps de repos
et, se levant, non sans porter une cigarette à ses lèvres, marcha, en
quête de feu, vers une boîte de la régie ouverte sur la cheminée. La
première bouffée obtenue, comme il secouait l'allumette pour l'éteindre
et la jeter ensuite dans les cendres, ses yeux tombèrent distraitement
sur le crâne à la toque, bien éclairé par certain lustre électrique
suspendu au milieu du plafond.
Apte à être saisi par le moindre aspect insolite d'un objet familier à
ses regards depuis son enfance, François-Charles sentit soudain son
attention éveillée par les marques frontales, qui, jadis quelconques,
formaient maintenant une série de signes étranges, ressemblant, il le
remarqua de suite, à ceux du bord de la légère coiffure.
Intrigué, il mit l'abri de verre à l'écart et, emportant le crâne avec
sa toque, vint se rasseoir à la table.
Là, pouvant commodément, de près, examiner le front à loisir, il
s'aperçut qu'en effet le réseau, par suite de modifications subtiles,
constituait plusieurs lignes de texte runique.
Se sentant sur la voie de quelque révélation émanant sans nul doute de
celui qu'il pleurait, François-Charles éprouva une impatiente curiosité,
d'ailleurs pure de toute appréhension, car son père avait toujours
incarné à ses yeux la droiture et l'honneur.
Lettré trop accompli pour ignorer les runes, il eut vite fait de
transcrire en caractères français, sur une petite ardoise à crayon blanc
ornant la table, l'énoncé mystérieux,--non sans mettre entièrement en
majuscules attirantes les deux mots que des guillemets recommandaient à
l'attention. Il alla prendre alors, dans une grande bibliothèque voisine
de la cheminée, le volume désigné--puis, une fois réinstallé, obtint au
bas de l'ardoise, en faisant dans le paragraphe des Cortier la sélection
de lettres voulue, la brève sentence: «Vedette en rubis».
Devant lui brillait l'affiche-bijou, qui, de tout temps, couchée dans un
écrin ouvert, avait orné la table de François-Jules.
Il s'en saisit--puis, au moyen d'une loupe qui traînait à portée de sa
main parmi plumes et crayons, éplucha le marquant nom rouge.
A la longue, il découvrit dans la plaque d'or une imperceptible entaille
circulaire entourant de très près l'un des rubis, qui, sous un léger
effort aussitôt tenté par lui du bout de l'ongle, s'enfonça pour se
relever une fois libre.
Dès lors, posant la loupe, il n'eut besoin que de quelques tâtonnements
pour trouver le restant du secret, et la plaque, doucement ouverte,
livra son contenu.
Jetant de loin dans l'âtre sa cigarette achevée, François-Charles, très
intéressé au vu de l'écriture paternelle, se mit à lire l'atroce
confession.
Peu à peu sa face se décomposa, tandis que ses membres tremblaient.
Andrée, sa compagne chérie, sa fiancée, aimée de son père, tuée puis
violée par lui!...
Une sorte d'hébétude suivit chez lui l'achèvement de la lecture.
Puis d'infernales angoisses l'étreignirent. Fils d'assassin! Ces mots,
il croyait les sentir stigmatiser son front.
Incapable de survivre à sa honte, il décida de mourir dans la nuit même.
Mais quel parti adopter touchant la confession? Propre dénonciateur de
son père s'il abandonnait au grand jour ce document trouvé par lui,
auteur, s'il l'anéantissait, d'une éternisation de tortures à l'endroit
d'un innocent, François-Charles semblait, de toutes manières, condamné à
un rôle odieux.
Seule lui restait la ressource de tout remettre en l'état primitif.
Ainsi passif, il laisserait l'exacte somme de hasard acceptée par son
père présider au déterrement du secret, qui demeurerait ouaté par les
divers remparts d'honneur,--dont la pensée l'attendrissait au milieu de
ses affres.
Sur une demi-page blanche subsistant au bout de la confession,
François-Charles, voulant, par scrupule de conscience, qu'on pût un jour
connaître et juger sa conduite, consigna d'abord les faits de sa
terrible soirée puis, non sans leurs motifs, ses projets immédiats
concernant le ré-ensevelissement des aveux et son suicide.
Complété de la sorte, le document réintégra l'affiche-bijou, bientôt
fermée et remise à plat sur l'interne velours de son écrin.
Puis, ayant replacé dans la bibliothèque le volume de Saint-Marc de
Laumon--et tout effacé sur l'ardoise, François-Charles rétablit sous son
globe, au milieu de la cheminée, le crâne toujours paré de sa fragile
coiffure.
Dès lors, sortant de sa poche un revolver chargé, que la prudence, vu
l'isolement de son habitation, lui prescrivait de porter toujours, il
ouvrit son gilet et tomba mort, une balle dans le cœur, tandis qu'on
accourait au bruit de la détonation.
Le lendemain, la nouvelle fit grand fracas dans les environs.
Pascaline Foucqueteau, cramponnée à l'idée de la réhabilitation de son
fils, soupçonna l'existence de quelque mystérieux rapport entre
l'assassinat d'Andrée et ce suicide qu'aucun ne pouvait expliquer.
Sachant, par des articles de presse, tout ce que Canterel tirait des
morts, elle songea que, facticement ranimé, François-Charles devrait
logiquement revivre, comme ayant été plus frappantes pour lui que nulles
autres, les minutes, sans doute grosses de révélations précieuses pour
la cause de Thierry, durant lesquelles tels faits l'avaient poussé à se
détruire.
Grâce à de fiévreuses démarches, publiant partout son idée, elle obtint
de la justice que le corps, en vue d'un supplément d'instruction, fût
transporté d'office de la maison de Meaux, où l'on mit les scellés,
jusqu'à _Locus Solus_,--malgré la résistance de la famille, composée de
proches cousins qu'effrayait, par ses menaces de scandale, la troublante
éventualité d'une revision de l'affaire Foucqueteau.
François-Charles, apprêté par Canterel, choisit pour renaître, comme
l'indiquait certain tragique geste final suivi de brusque chute, les
derniers moments de sa vie, durant lesquels, tout le prouvait dans son
attitude, il avait, à coup sûr, été constamment solitaire, fait qui,
défendant d'espérer sur eux la moindre source verbale de renseignements
directs,--alors qu'ultérieurement nul récit, et pour cause, ne pouvait
en avoir été tracé à quiconque par le suicidé,--rendait fort difficile
leur complète reconstitution.
Apprenant du moins sans peine, par ceux qui avaient trouvé le cadavre,
en quel lieu précis s'était déroulée la scène intrigante, Canterel,
notant mathématiquement tous les pas et mouvements de son sujet, se
rendit à la maison meldoise, où on leva pour lui les scellés.
Parvenu au cabinet de travail, il comprit, avec ses notes et un peu de
raisonnement, que François-Charles avait d'abord marché vers la
cheminée, où il s'était saisi de la tête-de-mort-avocate.
L'attention attirée vers cet objet, Canterel, dont le savoir immense
n'était pas sans embrasser les runes, reconnut de suite les signes
couvrant le bord de la toque, auxquels lui parurent étrangement
ressembler ceux du front.
Otant le globe à son tour, il vit, de près, que c'étaient bien des
caractères runiques qu'offrait l'osseuse surface rayée--et bientôt eut
clairement sous les yeux, copiée de sa main en lettres françaises sur
son calepin de poche, la formule conductrice.
Par la même subtile filière que François-Charles, sur les cadavériques
manigances duquel ses notes précises, sans cesse consultées, lui
facilitaient sa tâche, Canterel finit par atteindre la confession, qu'il
remit à la justice, après avoir lu en entier à Pascaline Foucqueteau
rayonnante les longs aveux du père et le sombre post-scriptum du fils.
Ramené du bagne, Thierry, dont le procès fut succinctement revisé pour
la forme, reconquit, avec lustre, la liberté en même temps que
l'honneur.
Pascaline manquait de paroles pour remercier Canterel de l'artificielle
résurrection de François-Charles, sans laquelle les fameuses runes
crâniennes, dont le déchiffrage constituait pour son fils-martyr la
seule porte vers le relèvement, eussent peut-être passé inaperçues
longtemps encore, sinon toujours.
Prenant en horreur tout ce qui se rapportait au crime révoltant dont
l'auteur était de leur sang, les cousins-héritiers, se gardant bien de
réclamer à Canterel le cadavre méprisé du fils de l'assassin, vendirent
à l'encan le contenu de la villa de Meaux, qui fut--d'ailleurs vieille
et indigne de regrets--ignominieusement vouée par eux à une complète
démolition.
Désireux de mettre au point la scène qui avait attiré, comme étant
évidemment la plus saillante en effet de toute son existence, le choix
du suicidé, Canterel acquit à la vente presque tout le contenu du
cabinet de François-Jules et put ainsi reconstituer les lieux dans la
glacière.
D'après un journal qui en fac-similé l'avait publiée _in extenso_, il
fit, en prescrivant l'imitation de l'écriture et de la signature, copier
sans post-scriptum la terrible confession sur des feuilles de papier
colombophile destinées à prendre place dans l'affiche-bijou,--non sans
exiger, pour les utiliser successivement, maints exemplaires de la
dernière, forcée de présenter à chaque expérience une vierge demi-page
que le mort remplirait.
Dès lors il contraignit souvent feu François-Charles à recommencer son
dramatique soir suprême, sur la prière de Pascaline et de Thierry, qui
ne pouvaient se lasser de venir contempler les agissements auxquels,
somme toute, ils devaient leur bonheur. C'était le fatal revolver
lui-même qui servait, chaque fois chargé à blanc.
*
* *
Enveloppé de fourrures, un aide de Canterel mettait ou enlevait aux huit
morts leur autoritaire bouchon de vitalium--et faisait au besoin se
succéder les scènes sans interruption en ayant régulièrement soin
d'animer tel sujet un peu avant de réengourdir tel autre.