Achevant, à la suite de Canterel, la traversée de l'esplanade, nous
descendîmes, au milieu de riches pelouses, une rectiligne allée de sable
jaune en pente douce, qui, devenant avant peu horizontale, s'élargissait
tout à coup pour entourer, ainsi qu'un fleuve une île, certaine haute
cage de verre géante, pouvant recouvrir rectangulairement dix mètres sur
quarante.
Uniquement constituée d'immenses vitres que supportait une solide et
fine carcasse de fer, la transparente construction, où la ligne droite
régnait seule, ressemblait, avec la simplicité géométrique de ses quatre
parois et de son plafond, à quelque monstrueuse boîte sans couvercle
posée à l'envers sur le sol, de manière à faire coïncider son axe
principal avec celui de l'allée.
Parvenu à l'espèce de large estuaire que formaient, en obliquant avec
divergence, les bords de celle-ci, Canterel, nous entraînant du regard,
appuya vers la droite et fit halte après avoir contourné l'angle du
fragile édifice.
Debout, des gens s'échelonnaient au long de la paroi de verre que nous
avions maintenant près de nous et vers laquelle se tourna tout notre
groupe.
A nos regards s'offrait, isolément établie sur le sol même, derrière le
vitrage, dont la séparait moins d'un mètre, une sorte de chambre carrée,
où manquaient, pour qu'on pût bien et clairement la voir, le plafond et
celui des quatre murs qui nous eût fait face de tout près en nous
montrant son côté extérieur. Elle avait l'aspect de quelque chapelle en
ruines, utilisée comme lieu de détention. Munie de deux traverses
courbes horizontales très distantes, fixant une rangée de barreaux
terminés par de fins piquants, une fenêtre s'ouvrait à mi-longueur de la
paroi dressée à notre droite, et deux grabats, un grand et un petit,
traînaient sur un dallage effrité, ainsi qu'une table basse et un
escabeau. Au fond s'élevaient contre la muraille les restes d'un autel,
d'où était tombée, en se cassant, une grande Vierge de pierre,--des bras
de laquelle l'accident avait, sans d'ailleurs l'abîmer, arraché l'Enfant
Jésus.
Un homme portant paletot et bonnet fourrés, que de loin nous avions vu
errer à l'intérieur de l'énorme cage et qu'en deux mots Canterel nous
donna pour l'un de ses aides, s'était, à notre approche, introduit par
le côté béant dans la chapelle, d'où il venait de ressortir, allant vers
la droite.
Allongé sur le plus important grabat, un inconnu, aux cheveux
grisonnants, semblait réfléchir.
Bientôt, comme prenant une décision, il se leva pour marcher vers
l'autel, ne posant qu'avec précaution sa jambe gauche, manifestement
douloureuse.
A côté de nous des sanglots éclatèrent alors, poussés par une femme en
voile de crêpe, qui, appuyée au bras d'un jeune garçon, cria: «Gérard...
Gérard...», la main désespérément tendue vers la chapelle.
Arrivé près de l'autel, celui qu'elle nommait ainsi ramassa l'Enfant
Jésus, qu'il coucha sur ses genoux après s'être assis sur l'escabeau.
Sortie de sa poche du bout de ses doigts, une boîte ronde en métal,
quand son couvercle à charnière fut soulevé, laissa paraître une sorte
d'onguent rose, dont il se mit à étaler une fine couche sur l'enfantin
visage de la statue.
Aussitôt, la spectatrice au voile noir, comme faisant allusion à
l'étrange maquillage, dit au jeune garçon, qui hochait affirmativement
la tête en pleurant:
«C'était pour toi... pour te sauver...»
Sans cesse aux écoutes, Gérard, semblant talonné par la crainte de
quelque surprise, allait vite en besogne, et, avant peu, toute la figure
de pierre fut rose d'onguent, ainsi que le cou et les oreilles.
Couchant la statue dans le petit grabat, qui s'allongeait contre le mur
de gauche, il l'examina un moment et, remettant dans sa poche la boîte
d'onguent refermée, se dirigea vers la fenêtre.
A la faveur de la forme un peu ventrue adoptée, vers l'espace, par
l'ensemble des barreaux, il se pencha pour regarder en bas au dehors.
Accomplissant avec curiosité quelques pas à droite, nous vîmes la face
opposée du mur. Un peu en retrait, la fenêtre était située entre deux
encoignures, dont la plus éloignée servait de réceptacle et d'appui à un
amas varié de détritus, comprenant notamment d'innombrables reliefs de
poires, parmi lesquels, négligeant les pelures, Gérard, le bras allongé
entre deux barreaux, ramassa tous les groupes de filaments intérieurs
faisant corps avec les pépins et les queues.
Sa récolte achevée, il rentra, et nous regagnâmes, à gauche, notre
ancien poste d'observation.
Prestement ses doigts séparèrent des queues puis des parties à pépins
les filaments recueillis, obtenant ainsi de grossiers cordons
blanchâtres, qu'ils divisèrent ensuite, avec patience, en un grand
nombre de fils ténus.
A l'aide de ces brins, qu'il nouait finement à plusieurs, bout à bout,
pour combattre leur défaut de longueur, Gérard, plein d'une ardeur
tenace propre à triompher d'une évidente absence de capacités
professionnelles, entreprit un curieux travail simultané de tissage et
de confection.
Finalement, à force d'enchevêtrements étroits visant sans cesse à une
sorte de bombage général de l'article enfanté, il eut en mains un
passable bonnet de nourrisson pouvant donner une illusion de linge. Il
en coiffa la statue au teint rose, qui, tournée vers la muraille, les
couvertures au cou, prit, maintenant que sa chevelure de pierre était
cachée, l'aspect d'un poupon réel.
Avec soin il ramassa sur le sol, pour le jeter aussitôt par la fenêtre
vers sa gauche, tout le déchet de son travail.
Après quoi, son attitude, pendant un bref instant, sembla trahir un peu
de vague et d'absence.
Sa lucidité retrouvée, il abaissa brusquement sa main gauche, le coude
haut et les doigts allongés en groupe serré, pour laisser glisser de son
poignet jusque dans le creux de sa dextre un bracelet d'or fait d'une
chaînette à laquelle pendait un vieil écu.
Rayant longtemps l'antique pièce de monnaie après la pointe inférieure
d'un des barreaux de la fenêtre, Gérard obtint, recueillie
continuellement sur le plat de sa main gauche inoccupée, une dose
conséquente de poudre d'or.
Sur la table, où il contrastait avec quatre in-octavo modernes, un livre
ancien, très gros, portant au dos de sa reliure, en larges lettres, ce
titre net et lisible: _Erebi Glossarium a Ludovico Toljano_, voisinait
avec une cruche pleine d'eau et une tige de fleur.
Enfouissant le bracelet dans sa poche, Gérard approcha l'escabeau de la
table, appuyée, assez près de nous, contre le mur où béait la fenêtre,
et s'assit devant le _Dictionnaire de l'Érèbe_, qu'il plaça
convenablement, pour l'ouvrir ensuite à son début strict, en ne faisant,
vers sa gauche, pivoter autour de son axe horizontal que le carton de la
reliure, prompt à entraîner la garde, exempte de tout gondolement.
Bien à plat, la première feuille ou _fausse garde_ montra son recto
entièrement blanc.
Gérard, saisissant ainsi qu'un porte-plume la tige sans fleur entre
trois doigts, en trempa légèrement l'un des bouts, encore armé d'une
longue épine, dans l'eau presque débordante de la cruche.
Puis, avec la pointe de l'épine, il se mit à écrire sur la feuille
blanche du dictionnaire en manifestant toujours une sorte de hâte
inquiète.
Au bout de quelques lignes, posant la tige, il prit, sur sa main gauche
toujours étendue, une pincée de poudre d'or et la répandit peu à peu, en
remuant le pouce et l'index, sur sa fraîche écriture invisible, qui
aussitôt se colora.
Sous le mot «ODE», tracé en gros caractères de titre, venait une strophe
de six alexandrins.
Laissant, après l'accomplissement de sa courte besogne, retomber sur la
réserve de sa main gauche ce qui lui restait de sa pincée de poudre,
Gérard retrempa dans la cruche la bonne extrémité de la tige et continua
d'écrire avec l'épine.
Une seconde strophe fut bientôt couchée sur la feuille puis saupoudrée
d'or.
Le même travail alternatif de griffonnage et de poudrement se poursuivit
ainsi, et jusqu'au bas de la page des strophes s'étagèrent.
Donnant à l'asséchement le temps de se produire, Gérard souleva
momentanément la feuille en la roulant à demi et conduisit de la sorte
sur la marge de gauche tous les grains de poudre non captés par l'eau,
qui glissèrent sur le tas d'or encore gros de sa main passive prête à
les recevoir, quand il eut, en l'agrippant par le haut, dressé le
dictionnaire presque verticalement.
Libéré de tous préjudiciables entours déroutants pour l'œil, le fragile
texte d'or, jusqu'alors flou, apparut dans son entière pureté.
Gérard laissa, en le retenant, doucement retomber le dictionnaire sur la
table et, d'une seule main, mit en pile les quatre in-octavo sous le
premier plat de la reliure, pour qu'au lieu d'être en pente il reposât
horizontalement sur eux.
Tournée, la fausse garde montra son verso blanc, que Gérard, sans
changer de procédés, couvrit de strophes en caractères d'or bientôt secs
jusqu'au dernier.
Ici ce fut sur la marge de droite qu'un précautionneux ploiement de la
feuille amena les grains d'or restés libres, qui, en fine cascatelle,
firent retour à la réserve, grâce à un nouveau redressement momentané du
pesant livre.
Au terme d'une manœuvre exécutée par Gérard à la façon d'un manchot, les
in-octavo empilés se trouvèrent soutenir, à sa droite, l'autre plat de
la reliure, sur lequel s'étalaient parfaitement une garde et une fausse
garde, celle-ci montrant à côté de la page ultime du
dictionnaire--ouvert maintenant, avec tous ses feuillets bien
horizontalement tassés, comme un volume qu'on est en train
d'achever--son recto vierge qui peu à peu se remplit de strophes
nouvelles, une par une écrites à l'eau avec l'épine puis dorées.
Après constat de siccité et routinière récupération de grains d'or,
Gérard tourna la fausse garde, sur le verso de laquelle, fidèle jusqu'au
bout à ses artifices de scribe étrange, il termina et signa son ode,
dont toutes les strophes offraient le même type.
Seuls quelques grains de la poudre précieuse restaient alors dans sa
main gauche, qu'il secoua pour les faire tomber.
Quand la signature d'or, située au bas de la page, eut elle-même séché
complètement, Gérard laissa cette fois choir au hasard sur la table
toute la râpure métallique étrangère au texte, en mettant debout
d'emblée l'opulent volume,--pour le fermer ensuite et le poser.
* * * * *
Après un long moment pendant lequel il avait paru se livrer à d'intenses
réflexions, Gérard, avisant la pile d'in-octavo, prit le volume du
dessus, qui, simplement broché, portait sur sa couverture ce titre:
«L'Éocène».
Le plaçant devant lui sur la table après avoir repoussé le dictionnaire,
il le feuilleta vers la fin et s'arrêta bientôt à la première page d'un
index à deux colonnes. Là se succédaient sous forme de nomenclature,
chacun suivi d'une série de chiffres, des mots qu'il toucha rapidement
du doigt l'un après l'autre pour les compter.
Puis, sur les pages suivantes, où se continuait l'index, Gérard, sans
rien sauter, se livra aux mêmes prompts attouchements numératifs, qu'il
cessa, tout en se levant, au dernier mot de l'une d'elles.
S'éloignant de nous en marchant vers la fenêtre, il sortit momentanément
de sa poche le bracelet d'or et, rayant de nouveau l'écu à la pointe de
barreau déjà utilisée, recueillit dans sa main gauche une dose, minime
cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitôt se réinstaller
devant _l'Éocène_.
Sur la page où son comptage avait pris fin il écrivit à son habituelle
manière, mais uniquement en majuscules d'imprimerie, au milieu tout en
haut: «Jours de cellule»,--au-dessus de la colonne gauche:
«Actif»,--au-dessous de la droite: «Passif». Ce dernier nom fut
directement tracé à l'envers, sans nulle peine grâce à la simplicité
géométrique des caractères adoptés.
Ensuite Gérard biffa le mot réellement imprimé par lequel débutait la
première colonne.
La provision de poudre avait juste suffi à dorer l'eau des lettres et de
la rature. Quand toute humidité eut disparu du papier, Gérard rendit un
moment le volume perpendiculaire à la table, où dégringolèrent avec
légèreté les grains ayant échappé au fragile engluement.
Après avoir posé son doigt sous le chiffre qui suivait immédiatement le
mot biffé, il feuilleta l'ouvrage à son début, semblant chercher une
page déterminée.
*
* *
Canterel nous fit à ce moment marcher un peu vers la droite, au long de
l'immense cage transparente, et nous arrêta devant un autel catholique
bien décoré, se présentant de face derrière la paroi de verre, avec un
prêtre en chasuble devant son tabernacle. L'aide au chaud équipement,
qui s'éloignait de là après l'accomplissement de quelque besogne, se
dirigea vers la retraite de Gérard, où il entra un instant.
Sur la table sacrée, à droite, un luxueux coffret métallique, d'aspect
fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure,
ces mots: «Étau indu des Noces d'Or», en lettres formées de grenats.
Le prêtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un étau
assez grand, qui, de modèle très simple, fonctionnait au moyen d'un
écrou à oreilles.
Descendant les marches de l'autel, il s'arrêta devant un très vieux
couple, qui s'était levé à son approche, laissant vides deux fauteuils
d'apparat posés côte à côte, dont les dossiers nous présentaient leur
envers. L'homme, sans chapeau, était simplement vêtu d'un frac, alors
qu'à sa gauche, la tête enveloppée d'un châle noir, la femme, en grand
deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu'ayant, comme lui,
les mains nues.
Mettant les deux vieilles gens face à face, le prêtre unit leurs mains
droites, qu'il plaça bien agrippées entre les mâchoires écartées de
l'étau, puis commença de tourner doucement l'écrou, ostensiblement
orienté vers nous.
Mais l'homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et força
le prêtre de lui abandonner les oreilles métalliques, qu'il tourna
gaîment lui-même à plusieurs reprises avec une espiègle vigueur
intentionnée, tandis que la femme sanglotait en s'attendrissant.
Les mâchoires devaient être faites en quelque souple imitation de fer,
car elles cédaient sans infliger aucune torture aux deux dextres
entrelacées.
Redevenu libre, l'écrou fut longuement détourné par le prêtre, qui
bientôt, emportant l'étau, remonta les marches de l'autel pour se
diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la
longue et solennelle poignée de main avait pris fin.
*
* *
Côtoyant la cage géante, Canterel nous conduisit alors, à quelques
mètres plus loin, devant un somptueux local, d'où nous vîmes s'échapper,
allant avec empressement vers le couple âgé, l'aide aux fourrures, qui
tout à l'heure s'était rendu là discrètement par voie indirecte, en
passant derrière l'autel.
A très courte distance du mur de verre séparateur, s'offrait de face une
scène de théâtre non surélevée, évoquant par son décor quelque luxueuse
salle d'un château moyen âge. L'absence de toute rampe avait permis à
l'aide d'entrer et de sortir sans peine par devant.
Vers le fond, un peu à gauche, assis à une table placée en biais, un
seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis-à-vis
un pan coupé où s'ouvrait une large fenêtre.
Sur sa nuque apparaissait, en gris foncé, un monogramme gothique formé
de ces trois lettres: _B_, _T_, _G_.
Au milieu, tout au fond, porteur d'un parchemin, un homme debout, que
nous voyions de face devant une porte close, était à la droite précise
du seigneur, dont le séparaient quelques pas.
Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme époque, avec le
décor.
Sans interrompre ses annotations ni rien changer à son attitude, le
seigneur dit, sur un ton nettement ironique:
«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...»
La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une
assiette et simplement garnie d'un disque en papier de soie dont les
bords, en les dépassant, se collaient extérieurement sur les siens,
était ménagée dans la paroi de verre, à deux mètres du sol.
Postée, pour bien entendre, juste au-dessous de cet œil-de-bœuf, une
jeune fille en noir dévorait sans cesse du regard, à travers le vitrage,
celui qui venait de parler.
A la question posée l'homme au parchemin fit cette brève réponse:
«Un cob.»
Juste à l'instant où résonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les
doigts, tourna la tête à droite avec une prodigieuse brusquerie et porta
aussitôt ses deux mains vers sa nuque, comme par l'effet d'une douleur
d'ailleurs vite oubliée.
Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu'à l'homme, qui lui
dressa devant les yeux son parchemin, où le mot «Cédule» servait de
titre à quelques lignes suivies d'un nom sous lequel était grossièrement
dessiné un cheval à courte encolure épaisse.
Sur un ton de suprême angoisse le seigneur répétait, le doigt tendu vers
le croquis équestre:
«Le cob!... le cob!...»
*
* *
Mais déjà Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une
brève étape et s'arrêtait devant un enfant de sept ans environ, qui,
tête et jambes nues, était assis, en simple costume bleu d'intérieur,
sur les genoux d'une jeune femme en deuil très couverte, installée sur
une chaise posant à même le sol.
L'aide, par un détour fait derrière la scène, s'était un instant
approché de l'enfant et se dirigeait maintenant à grands pas vers
l'acteur au cou dégagé.
Un second œil-de-bœuf, en tout semblable au premier, nous permit
d'entendre clairement le garçonnet, d'ailleurs peu éloigné de nous
derrière le mur transparent, énoncer ce titre: «_Virelai cousu de
Ronsard_» puis réciter avec justesse toute une pièce de vers, pendant
que son regard se mêlait à celui de la jeune femme et que ses gestes,
pleins d'à-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.
*
* *
Quand l'enfantine voix se fut tue, nous parcourûmes, dans la direction
coutumière, un court espace avec Canterel et stationnâmes bientôt, aux
côtés d'un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis à
une table collée intérieurement contre la paroi de verre, à laquelle il
faisait face. L'aide s'éloignait de lui pour aller vers le garçonnet,
derrière lequel, pendant la récitation, il était passé non sans décrire
humblement, afin de ne rien troubler, une courbe assez prononcée.
Montrant une noble tête d'artiste aux longs cheveux gris, l'homme en
blouse, penché sur une feuille de papier entièrement noircie d'encre
bien sèche, commença d'y faire apparaître du blanc à l'aide d'un fin
grattoir, non sans évincer de temps à autre, avec l'extrémité latérale
de son auriculaire, la légère râpure produite.
Peu à peu, sous la lame, qu'il maniait avec une suprême habileté,
s'indiqua, blanc sur fond noir, le portrait de face d'un pierrot--ou
mieux d'un Gilles, vu tels détails imités de Watteau.
Au milieu de nous, le jeune observateur, appuyant presque son front au
vitrage, épiait avec grande attention les subtils agissements de
l'artiste, qui prononçait parfois, en riant malgré lui, cette phrase:
«_Une grosse dito_», qu'un troisième œil-de-bœuf, identique aux autres,
laissait porter au dehors.
Le travail marcha rapidement, et le Gilles, très poussé comme exécution
malgré l'étrangeté du procédé purement éliminatoire, se montra
finalement plein de vie exubérante, les mains aux hanches et le visage
épanoui par le rire.
Les délicats traits d'encre savamment laissés par l'acier constituaient
un vrai chef-d'œuvre de grâce et de charme, dont nous pouvions apprécier
la valeur, bien qu'obligés, de notre place, à l'apercevoir sens dessus
dessous.
Quand tout y fut achevé, le grattoir, prouvant à nouveau la maîtrise de
la main qui le tenait, campa plus bas, toujours en blanc sur la feuille
préalablement noircie, le même Gilles vu de dos; l'absolue similitude de
pose, d'allure et de proportions des deux résultats rendait indubitable
le fait d'unicité touchant la conception de l'artiste.
Ici encore, les volontaires oublis de l'astucieuse lame suppressive
composaient un admirable ensemble, qui, même contemplé à rebours, nous
séduisait par l'élégance de son fini.
La dernière retouche accomplie, l'artiste, lâchant son grattoir, se leva
en emportant la feuille, qu'il étendit, un peu plus loin de nous, sur la
plate-forme à pivot d'une selle de sculpteur,--où une petite armature en
fil de fer, à structure humaine, se dressait près d'une foule
d'ébauchoirs et d'une boîte de carton blanc sans couvercle, sur laquelle
se lisaient de face, en grosses lettres, ces mots écrits à l'encre:
«Cire nocturne».
Manipulant l'armature, fixée par le dos à une solide tige métallique
verticale, dont la base, épanouie en rondelle, était assujettie au moyen
de vis à une tablette de bois posée sur la plate-forme pivotante,
l'artiste lui donna aisément, grâce à la souplesse du fil de fer,
l'attitude exacte du Gilles que son grattoir venait de créer.
Puis sa main, plongeant dans la boîte, en sortit un épais bâton de
certaine cire noire mouchetée de minuscules grains blancs, qui, faisant
penser à une nuit étoilée, justifiait le nom tracé sur le carton.
Avec cette _cire nocturne_ il enveloppa successivement la tête, le tronc
et les membres de l'armature et remit ensuite dans la boîte toute la
portion restante du bâton.
A l'œuvre ainsi préparée il commença de donner, au moyen de ses doigts
seuls, une forme assez précise et continua son travail avec un
ébauchoir, qui, choisi dans sa provision nombreuse, était fait
évidemment, vu sa teinte blanchâtre, son grain spécial, son aspect de
sécheresse et de dureté, en mie de pain pétrie puis rassise.
A mesure que l'ouvrage avançait, nous reconnaissions sans cesse mieux,
en la figurine, le Gilles de tout à l'heure, dont elle était la servile
copie sculpturale, comme en témoignaient, au reste, de continuels coups
d'œil interrogateurs jetés par l'artiste sur la feuille à fond noir.
Les ébauchoirs, de formes variées et très particulières, servaient tous
à tour de rôle, constitués, sans exception, uniquement de mie dure.
La cire qu'ôtait l'artiste en modelant s'accumulait entre les doigts de
sa main gauche en une boule exiguë, à laquelle il puisait parfois pour
divers rajoutages.
Parallèlement à sa besogne de statuaire, l'actif créateur en
accomplissait une autre, qui, pure superfétation en soi, semblait lui
être, par l'effet de quelque impérieuse routine, d'un indispensable
secours; sur la surface de la statuette il cueillait puis alignait, avec
chaque ébauchoir, tels grains blancs de la cire nocturne, pour en former
des traits reproduisant strictement ceux à l'encre du modèle qui le
guidait; même quand vint le tour du visage rieur il s'acquitta de cette
tâche singulière, là plus délicate que partout ailleurs.
Parfois il faisait pivoter plus ou moins la plate-forme de la selle,
afin de s'attaquer à un autre côté de l'œuvre, déplaçant alors la
feuille indicatrice pour avoir toujours bien devant son regard les deux
images qui lui servaient tour à tour--et repoussant la boîte de cire en
cas de gêne.
Le Gilles avançait vite, acquérant une finesse incomparable. Ici,
l'artiste cachait sous la cire des grains blancs de rebut faisant tache;
là, au contraire, insuffisamment fourni par la surface, il creusait
légèrement pour s'en procurer.
A la fin nous eûmes sous les yeux une exquise figurine noire, parfait
négatif en somme, grâce à son discret rehaussement blanc, du Gilles
espiègle dont la feuille offrait le positif.
*
* *
Après une nouvelle pointe faite en même direction sur un signe de
Canterel, notre groupe se posta devant une grille de fer circulaire
presque haute de deux mètres, formant, à faible distance du mur
transparent qui nous séparait d'elle, une étroite cage baignée de
lumière bleue, dont le diamètre pouvait égaler un pas.
Deux cercles de fer horizontaux, l'un en haut, l'autre en bas, servaient
de liens à l'ensemble, paraissant complètement traversés par tous les
barreaux, dont quatre, d'une grosseur particulière, placés aux quatre
angles d'un carré imaginaire ayant deux côtés parallèles à la paroi de
verre, entraient dans un assez vaste plancher que n'atteignaient pas les
autres.
S'éloignant d'un étique malade couché en peignoir et sandales sur un
brancard avec une sorte de casque bizarre comme coiffure, l'aide, qui,
selon la coutume adoptée, nous avait précédés par un détour, sortit de
sa poche une forte clé, qu'il alla introduire dans une serrure établie à
mi-hauteur d'un des quatre gros barreaux, celui de gauche le plus
distant de nous.
Après fonctionnement de la clé, il ouvrit grande, en tirant vers sa
droite, une porte courbe, qui, simplement constituée par le quart de la
grille circulaire et jouant grâce à deux charnières mises chacune à l'un
des cercles horizontaux, présenta dès lors à nos yeux ces mots
désignatifs: «_Geôle focale_», gravés, pour être lus de l'extérieur,
dans une plaque de fer recourbée, tenant assez haut, par son revers, à
trois barreaux voisins.
Le malade, à gauche, venait de se dresser devant le brancard, en ôtant
son peignoir, pour apparaître en caleçon de bain. Son casque retenait
l'attention. Une petite calotte métallique, posée sur le sommet de la
tête et solidement fixée par une jugulaire de cuir passant sous le
maxillaire inférieur, était surmontée d'un court pivot, sur lequel
s'emmanchait, en son milieu, une mobile et ronde aiguille horizontale,
qui, puissamment aimantée suivant Canterel, devait mesurer près de cinq
décimètres. Au-dessus de l'épaule droite du malade, un vieux cadre carré
se trouvait suspendu par deux petits crochets distants, vissés
verticalement dans la portion extrême de son bord supérieur et passés
dans deux trous horizontaux qu'offrait l'aiguille perpendiculairement à
elle-même. Dans le cadre se présentait, dépourvue de verre protecteur,
une gravure sur soie, manifestement très ancienne, montrant, identifié
par ces trois mots: «_Plan de Lutèce_» établis sur trois lignes dans le
coin gauche du haut, le tracé détaillé de l'ancien Paris; une large
ligne noire, parfaitement droite, traversait le quartier le plus
nord-ouest et, véritable sécante, dépassait à chaque bout la courbe,
très régulière, formée là par l'enceinte. Également sans verre, un cadre
neuf carré, suspendu, identiquement comme le vieux, à l'autre partie de
l'aiguille, au-dessus de l'épaule gauche du sujet, offrait aux regards
une gravure caricaturale sur papier, qui, soulignée par cette légende:
«_Nourrit dans le rôle d'Énée_», représentait de profil, au milieu de
l'espace sans bornes, un chanteur en costume de prince troyen, debout
sur le globe terrestre isolé, la figure tournée vers le centre et le cou
congestionné par un violent effort vocal; ses pieds foulaient l'Italie,
placée au sommet de la sphère, très penchée sur son axe; de sa bouche,
colossalement ouverte, partait une verticale ligne de points, qui, après
avoir traversé diamétralement la terre, en demeurant sans cesse visible
parmi de vagues indications géographiques, descendait longuement sans
dévier, pour se terminer, au milieu d'un groupe d'astres où se lisait le
mot «_Nadir_», par une portée à clé de sol montrant un ut aigu
accompagné de trois _f_.
Faisant quelques pas, le malade entra, non sans crainte patente, dans la
prison de forme cylindrique s'offrant à lui.
La porte fut fermée à double tour, et le barreau à serrure, auquel,
pendant un moment, avait manqué dans le sens de la longueur, d'un cercle
de fer à l'autre, une portion de lui-même, se retrouva complet.
Emportant la clé, l'aide, au pas de course, alla vers l'artiste, encore
occupé à sa statuette.
En franchissant directement du regard, à partir du malade emprisonné, un
espace de trois mètres environ vers la droite, parallèlement au mur de
verre, on trouvait, dressée verticalement suivant un plan
perpendiculaire au parcours effectué, une immense lentille ronde, qui,
juste aussi haute que la grille circulaire, avait son bord entier pris
dans un cercle de cuivre soudé en bas au point central d'un disque de
même métal solidement appliqué au plancher par de fortes vis.
Intrigués par une source lumineuse existant derrière elle, nous
reculâmes de deux pas et pûmes dès lors examiner sans obstacle un
cylindre noir, lourd d'apparence, qui, debout sur le plancher, était
surmonté d'une grosse ampoule sphérique en verre, d'où émanait une
clarté bleue, visible malgré le plein jour.
L'ampoule, en s'éteignant accidentellement pendant une fraction de
seconde, montra que son verre n'avait aucune couleur et que la lumière
était bleue par elle-même.
Les trois centres respectifs de l'ampoule, de la lentille et de la geôle
se trouvaient horizontalement en ligne droite.
Portant lourde pelisse et douillette coiffure, le célèbre docteur
Sirhugues, dont les traits populaires s'identifiaient d'eux-mêmes,
manœuvrait sur la plate-forme du cylindre noir divers boutons
cliquetants, disposés derrière l'ampoule eu égard à la lentille, à
laquelle lui-même faisait face. Sans cesse il regardait un miroir rond à
orientation spéciale et inchangeable, établi un peu en avant de lui, à
sa droite, au sommet d'une verticale tige de métal fixée au plancher.
Ramenés par une progression de deux pas jusqu'à la paroi de verre, nous
vîmes le malade donner les signes d'une extrême surexcitation, sans
doute causée par l'action de la lumière bleue,--plus intense que partout
ailleurs au lieu qu'il occupait, car c'était au centre de la geôle
focale, judicieusement nommée, que tombait de façon flagrante le foyer
de la lentille.
Derrière la geôle, par rapport à nous qu'il avait pour vis-à-vis, un
homme, ganté de laine et frileusement boutonné dans une forte capote
dont le capuchon lui enveloppait le chef, tenait horizontalement dans sa
main droite levée une courte barre de fer, que, par un mot de Canterel,
nous sûmes être un aimant. Épiant le casque du malade, il s'arrangeait
pour que les deux gravures fissent constamment face à la source
lumineuse, n'ayant pour cela, les pôles étant combinés en conséquence,
qu'à toujours tendre de près son aimant à la pointe voulue de l'aiguille
pivotante, de telle sorte que celle-ci fût, à n'importe quel moment,
dans une ligne perpendiculaire à notre paroi de verre.
Canterel nous fit appuyer un peu sur notre droite, en nous conseillant
d'observer la gravure dont Nourrit était le héros. Déjà très pâlie
depuis l'incarcération du malade, elle s'effaçait à vue d'œil. C'était,
nous apprit le maître, sur la plus ou moins grande rapidité de son
abolition graduelle que le docteur Sirhugues, apercevant parfaitement
dans son miroir la geôle dont le séparait la lentille, se basait
uniquement pour se livrer, sur les boutons du cylindre, à ses manœuvres,
qui, paraissait-il, créaient dans l'intensité de la lumière bleue des
fluctuations sérieuses bien qu'inappréciables pour le regard. Entendu un
certain temps encore, le cliquettement des boutons, à l'instant où le
cadre neuf ne montra plus que du papier blanc, prouva, en cessant, que
la mise au point de la clarté se trouvait définitivement effectuée.
Quant au plan de Lutèce, il gardait sa vigueur primitive.
Atteignant peu à peu au comble de l'agitation, le malade ne se possédait
plus. Pressé de fuir quelque souffrance, il cherchait, des pieds et des
mains, à ébranler divers barreaux de la geôle; puis il sautait, tournait
sur lui-même, s'agenouillait, se relevait, visiblement en proie à
d'insupportables angoisses.
En dépit de ces trémoussements et pirouettes, les deux cadres ne
cessaient pas de faire face, de loin, à la lentille, grâce à l'homme
encapuchonné, qui, portant vers sa droite ou sa gauche sa vigilante main
qu'il élevait ou baissait, ne manquait à aucun moment d'amener où il
fallait l'impérieux aimant dont l'aiguille pivotante était l'esclave,
sans jamais l'entrer dans la geôle ni le laisser accidentellement se
coller aux barreaux.
Quelque temps nous regardâmes le malade se démener ainsi en forcené.
Sans attendre la fin de l'épreuve, Canterel nous fit reprendre notre
marche. En passant à proximité du cylindre noir, nous vîmes le docteur
Sirhugues qui, les mains au-dessus des boutons de la plate-forme, fixait
toujours son miroir sans avoir changé de posture; le maître nous révéla
que depuis la disparition de la gravure-charge il y surveillait le plan
de Lutèce, qui, doué d'une grande résistance, lui eût prouvé, s'il se
fût mis à pâlir, que son appareil photogène, tout à coup déréglé,
fonctionnait avec une force exorbitante réclamant sa brusque
intervention.
*
* *
Continuant d'aller, nous aperçûmes, derrière le docteur Sirhugues,
l'envers d'une sorte de décor, que nous dépassâmes avant de nous arrêter
et dont l'endroit nous apparut alors sous l'aspect partiel d'une riche
façade de plâtre peinte et moulurée,--perpendiculaire au mur de verre,
touché par elle un peu à notre gauche.
Tout près de nous, dans cette façade, s'ouvraient grands vers
l'intérieur les deux battants véritables d'une porte d'entrée, qui,
surmontée de ces mots: «Hôtel de l'Europe», donnait sur une espèce de
hall dallé, dont de simples toiles peintes établies sur châssis
figuraient les murs.
En haut de l'entrée, juste au-dessus du milieu de la partie horizontale
du chambranle, pointait vers l'extérieur, perpendiculairement à la
façade, une courte tige en fer forgé, au bout de laquelle pendait une
vaste lanterne fixe, montrant, peinte sur celui de ses quatre verres qui
s'offrait de face à quiconque marchait droit vers le seuil, une carte
toute rouge de l'Europe.
S'avançant, réelle, au-dessus de l'entrée,--non sans contraster avec les
fenêtres du soi-disant édifice, simplement peintes en trompe-l'œil,--une
grande marquise vitrée laissait passer un vif rais de lumière, qui,
parti d'une lampe électrique à réflecteur, fixée, tout en haut, à l'une
des traverses en fer du plafond transparent de l'immense cage, tombait
obliquement sur la voyante carte géographique. On eût dit que le soleil
dardait là un rayon, malgré un nuage qui le cachait en ce moment.
Un homme en grand noir, couvert comme pour sortir par le gel,
stationnait devant l'entrée à quelques pas du seuil, auprès d'un très
jeune groom ayant, par contraste, une livrée d'été.
L'aide, que tout à l'heure, pendant notre halte devant le malade, nous
avions vu passer, assez loin, se dirigeant vers la droite, sortit
soudain du hall dallé puis, avançant vite, le dos tourné vers nous dont
il s'éloignait directement, longea la façade jusqu'à son extrémité pour
s'éclipser à gauche. En reculant la tête nous pûmes l'apercevoir comme
il atteignait en courant la geôle focale.
Portant une élégante et légère tenue de plage, une belle jeune femme,
dont les ongles, fascinants, étincelaient ainsi que des miroirs à chaque
mouvement de doigts, sortit à son tour du hall, poursuivie par un
vieillard en livrée d'hôtel, qui, le seuil à peine franchi, l'arrêta par
la remise d'un pli.
Malgré une rose-thé qu'elle y tenait par le milieu de la tige, ce fut
avec sa main droite, moins encombrée que l'autre où se réunissaient
ombrelle et gants, que la jeune femme prit la lettre, sur laquelle,
grâce à notre proximité, nous remarquâmes le mot «pairesse» écrit, seul
entre tous, à l'encre rouge.
Visiblement troublée par quelque détail de la suscription, la séduisante
personne, semblant soudain prendre racine, eut un tressaillement qui la
fit se piquer à une épine subsistant sur la tige, placée alors entre
l'enveloppe et son pouce.
Comme si la vue de son sang, qui macula subitement tige et papier,
l'eût, pour une cause secrète, impressionnée plus que de raison, elle
lâcha, horrifiée, les deux objets humectés de rouge--puis, immobile,
hypnotisée, se prit à fixer son pouce, maintenant dressé à demi.
Dites par elle, ces paroles: «_Dans la lunule... l'Europe entière...
rouge... tout entière..._» nous parvinrent grâce à un œil-de-bœuf, qui,
ne différant en rien des précédents, était, ici encore, ménagé dans la
paroi transparente; elles provenaient de ce que la carte sur verre,
étincelant en l'air derrière son dos sous le pseudo-rayon de soleil,
s'offrait à sa vue dans la lunule de son ongle, si prodigieusement
réfléchissant.
Immédiatement après leur chute, le vieillard avait essayé de saisir à
terre le pli et la fleur ensanglantés. Or, au moins octogénaire
d'aspect, il ne put, faute d'élasticité, se baisser suffisamment pour
les atteindre. Braquant alors ses regards sur le groom, il jeta ce
romantique mot d'appel: «Tigre», en désignant le trottoir du doigt.
Docilement l'adolescent vint ramasser les deux choses légères, qu'il
voulut rendre à l'intéressée.
Mais cette dernière, après avoir frémi à l'audition du terme, suranné
dans l'acception en jeu, dont s'était servi le vieillard, exécutait
maintenant, sous l'empire de quelque hallucination, une série de gestes
d'épouvante, en prononçant des phrases entrecoupées, où ces trois mots:
_père_, _tigre_ et _sang_ revenaient sans cesse.
Puis elle versa manifestement dans l'absolue démence, tandis que, volant
à son secours, l'homme aux vêtements noirs, qui, depuis le début, avait
suivi la scène avec émotion, l'entraînait à petits pas vers l'intérieur
de l'hôtel.
*
* *
Ébranlé une fois encore par Canterel dans le sens accoutumé, notre
groupe, après quelques secondes de cheminement, s'immobilisa, près d'un
homme et d'une femme du peuple, devant une chambre rectangulaire sans
plafond, dont l'un des deux plus longs murs, totalement absent, se
trouvait remplacé par la paroi de verre, à travers laquelle nous étions
à même de l'observer facilement tout entière. On y voyait l'aide, qui, à
la fin de notre précédente halte, était passé au loin sous nos regards,
se dirigeant vers elle. Allant au mur dressé à notre droite, il ouvrit
une porte, sortit et la referma. Presque aussitôt, en rejetant
légèrement le corps en arrière, nous pouvions l'aviser à gauche, au
moment où, se lançant, après le contournement de la chambre suivi d'une
course oblique, sur les traces de la jeune démente à peine disparue, il
s'engouffrait dans le hall dallé de l'hôtel.
La pièce livrée à nos regards avait l'aspect d'un cabinet de travail.
Au mur du fond s'adossaient, à droite, une grande bibliothèque pleine, à
gauche, une spacieuse étagère noire dont chaque tablette portait une
rangée de têtes de morts. Sur une cheminée sans feu située entre ces
deux meubles, un globe de verre abritait une tête de mort
supplémentaire, coiffée d'une sorte de toque d'avocat taillée dans
quelque vieux journal.
Dans le mur se trouvant à notre gauche, une large fenêtre faisait face à
la porte qu'avait franchie l'aide. Installé à une grande table
rectangulaire dont l'un des deux plus étroits côtés se collait
entièrement à ce mur, un homme, tournant le dos de tout près à la paroi
de verre, classait des paperasses.
Bientôt, comme lassé de cette occupation, il se leva, en mettant à sa
bouche une cigarette prise dans un étui de cuir sorti un moment de sa
poche.
En quelques pas il atteignit la cheminée, sur laquelle une boîte
partiellement garnie de papier de verre offrait, tout ouverte, son
contenu à son présent désir. Un moment après, voluptueusement environné
de fumée, il éteignait, en l'agitant, une allumette que ses doigts
projetèrent dans l'âtre.
Mais, au cours de ses derniers agissements, quelque particularité du
crâne à curieuse coiffure avait, son attitude l'indiquait, frappé puis
retenu son regard.
Sous l'empire d'un soudain intérêt, il souleva haut le globe de verre
pour le reposer plus à droite et, s'emparant du macabre objet, dont ses
mains ne dérangèrent pas la toque, revint vers la table,--non sans se
révéler, en s'offrant à nous de face pour la première fois, comme ayant
environ vingt-cinq ans.
L'homme et la femme du peuple qui se trouvaient mêlés à notre groupe--un
gars avec sa mère, on le devinait de suite à la ressemblance et aux
âges--l'observaient avidement à travers la paroi de verre.
Le fumeur, réinstallé à la table, nous tournait le dos de nouveau et
regardait longuement le crâne, qu'il avait placé de face devant lui. Sur
toute la portion visible du front squelettique, une sorte
d'entre-croisement de fines raies, creusées légèrement dans l'os même
avec quelque pointe de métal, imitait, comme avec une enfantine
maladresse, les mailles d'un fragment de résille.
Canterel appela notre attention sur des lettres runiques de manuscrit,
fac-similées sur certain bord vertical en papier faisant partie de la
toque d'avocat, confectionnée, dit-il, avec des morceaux du _Times_.
Puis il nous montra qu'une ressemblance existait entre elles et les
réticulaires marques frontales, qui, on le découvrait en les examinant
bien, constituaient toutes, sauf les dernières d'en bas, à droite, des
runes de forme bizarre, inclinées de maintes façons et jointes les unes
aux autres; deux mots du texte sans espaces créé ainsi par les
pseudo-mailles étaient placés chacun entre des guillemets gravés de la
même manière que le reste.
La chose qu'avait remarquée subitement tout à l'heure le jeune homme
épié par nous n'était autre, évidemment, que le rapport mystérieux
associant les signes du front et ceux du bord de la coiffure.
Maintenant il avisait sur la table une petite ardoise, pourvue d'un
crayon à mine blanche, et s'en servait pour transcrire en lettres de
notre alphabet le texte frontal, constamment effleuré par son index
gauche, qui lui en désignait tour à tour chaque morceau.
Lorsqu'il eut fini, nous ne pûmes guère, de notre poste, distinguer sur
l'ardoise que deux mots: «BIS» et «RECTO», qui, plus lisibles que les
autres pour être exclusivement composés de majuscules, devaient
correspondre, vu les places respectives qu'ils occupaient dans
l'ensemble, aux deux termes que des guillemets signalaient dans
l'original.
Se conformant à quelque injonction contenue dans les lignes qu'il avait
écrites à l'instant, le jeune homme, traversant la pièce, prit dans la
bibliothèque un important volume, dont le dos montrait, à la suite d'un
titre fort long, ce sous-titre: «Tome XXIV--Roture».
Après être venu se rasseoir à la table, en face du crâne, que sa main
recula pour faire du champ libre, il posa le livre devant lui et
l'ouvrit à la première page, constituée par plusieurs alinéas bien
distincts, imprimés sur du riche papier de couleur bise. Ensuite il se
mit à compter les lettres d'un d'entre eux, en les touchant légèrement
l'une après l'autre avec la pointe du crayon blanc. Parfois, arrivant à
quelque nombre déterminé, il reproduisait sur le bas de l'ardoise la
lettre touchée en dernier lieu--puis continuait l'opération, après
s'être un instant, comme pour y puiser une indication nécessaire,
désigné à lui-même, du bout fraîchement utilisé de son crayon blanc, tel
point de la transcription du texte frontal.
On remarquait à l'endroit choisi par lui dans le livre, imprimés avec du
caractère très gras qui les faisait trancher sur le reste de l'alinéa en
jeu, d'une part ce fragment: «..._cédille figurant un aspic_...» et
d'autre part celui-ci: «..._évêque portant la subtunique_...»
Quand le jeune homme eut terminé son nouveau travail, une série de
lettres blanches, qui, ayant été moulées une à une, se montraient toutes
fort nettes, composait, au bas de l'ardoise, ces trois mots: «Vedette en
rubis», qui se suivaient sans que les deux espaces voulus existassent
entre eux.
Sur la table, un écrin tout ouvert contenait un curieux objet d'art, un
peu plus haut que large, qui n'était autre qu'un fac-similé d'affiche
théâtrale, grand comme les cartes de visite du plus important modèle. Il
consistait en une plaque d'or dans laquelle s'incrustaient
d'innombrables petites pierres précieuses qui en garnissaient toute la
surface. Des émeraudes claires formaient le fond, alors que le texte
était fait d'émeraudes sombres. Douze noms de grosseurs variées, en
caractères de saphirs, ressortaient chacun sur un partiel fond
rectangulaire en diamants, dont les dimensions s'appropriaient aux
siennes. Au-dessus d'eux flamboyait un nom fait de maints rubis, qui, se
détachant sur une bande en diamants suffisamment spacieuse pour lui, les
écrasait tous par sa taille prédominante. On lisait, avant d'atteindre
le titre, qu'il s'agissait d'une centième.
Bientôt, l'objet d'art dans la main gauche, le jeune homme examinait
avec minutie, à travers une loupe prise sur la table, la _vedette en
rubis_.
Au bout d'un temps assez long, semblant avoir fait une remarque, il
enfonça, par une pesée risquée avec l'ongle, un des innombrables rubis,
qui se releva aussitôt lâché.
Ne conservant plus entre les doigts que l'objet d'art, il essaya,
l'ongle appuyé de nouveau sur le rubis à ressort, diverses
manœuvres,--dont une aboutit soudain au glissement, vers la droite, de
la surface aux pierreries, mince couvercle à coulisses qui laissa voir,
dans l'intérieur de la plaque, très évidée, quelques feuilles de papier
presque impalpables formant une liasse pliée en quatre.
Il prit et déploya ces feuilles, couvertes de fin texte manuscrit, puis
en commença la lecture, après avoir, de sa place même, lancé dans la
cheminée sa cigarette finie.
Aux manières qu'il eut bientôt on put deviner que chaque ligne le
faisait pénétrer plus avant dans les profondeurs de quelque hideux
secret insoupçonné.
C'était avec difficulté, en tremblant, qu'il tournait les pages, sans
cesse plus avidement dévorées par lui.
Parvenu au bout de l'écrit, il s'immobilisa, en proie à une inconsciente
stupeur.
Puis une réaction se produisit, et, se tordant les mains, il parut
envahi par un flot de pensées effroyables.
Enfin, reconquérant son calme, il se prit, les coudes sur le bord de la
table, à réfléchir longuement, le front appuyé dans ses paumes.
Il sortit de sa méditation avec la froide assurance que donne la
possession d'un plan immuablement arrêté.
Le verso de la dernière feuille manuscrite portait en son milieu, tracée
fort gros sous la ligne finale du texte, cette signature:
«François-Jules Cortier», que ne suivait aucun post-scriptum.
Trempant une plume dans l'encre, le jeune homme se mit, en serrant, à
écrire sur la demi-page blanche que ce verso lui offrait. Après l'avoir
noircie presque entièrement, il signa ce nom: «François-Charles Cortier»
en forçant son écriture--puis, sous le premier _c_, non pourvu encore
d'annexe, dessina vite dans la position voulue, avec l'aisance que
procure une longue routine, un serpent recourbé qui servit de cédille.
En reportant, avec un brusque soupçon, les yeux sur l'autre signature,
on découvrait que celui qui en était l'auteur avait aussi, en guise de
cédille, exécuté avec sa plume un serpent exigu.
L'encre une fois sèche, le jeune homme, après en avoir refait une
liasse, replia en quatre toutes les feuilles ensemble puis les serra
dans leur cachette d'or, dont le couvercle à pierreries, toujours engagé
dans ses coulisses, fut refermé par un soigneux effort de son
pouce--jusqu'au probant bruit sec final, que nous perçûmes un peu malgré
l'absence de tout nouvel œil-de-bœuf.
Bientôt la mignonne affiche précieuse, exactement remise en place,
brilla comme au début dans son écrin ouvert.
Après être allé ranger dans la bibliothèque le livre dont il s'était
servi, le jeune homme, revenant à la table, frotta du bout de l'index,
pour n'y rien laisser subsister, la surface entière de l'ardoise--puis
retransporta la tête de mort, qui, par ses soins, finit, toujours
coiffée de sa toque, par faire derechef, sous son globe de verre, le
principal ornement de la cheminée.
Un instant plus tard, sa main droite, fouillant une de ses poches, en
ressortait armée d'un revolver, tandis que l'autre défaisait promptement
tous les boutons de son gilet.
Appuyant, à l'endroit du cœur, le canon sur la chemise, il pressa la
détente, et, saisis par le bruit du coup de feu qui retentit
incontinent, nous le vîmes tomber raide sur le dos.
A ce moment Canterel nous emmena, pendant que l'aide, ouvrant
brusquement la porte, pénétrait dans la chambre.
La femme du peuple et son fils, qui n'avaient pas perdu un détail de la
scène, se tenaient maintenant embrassés avec émotion.
*
* *
Nous continuâmes, dans le sens ordinaire, à longer le mur transparent,
derrière lequel n'apparaissait plus que du terrain libre, qui semblait
attendre de nouveaux personnages.
Parvenu à l'extrémité de l'immense cage, Canterel tourna une première
fois à gauche--puis une deuxième, après avoir suivi d'un bout à l'autre
la paroi de verre, longue d'une dizaine de mètres, qui formait là un
angle droit avec chacun des deux murs principaux; maintenant, nous
marchions lentement auprès du maître, dans la direction de l'esplanade,
contre celui de ces deux derniers murs en vitres qui, pour nous, était
encore nouveau.
S'arrêtant bientôt, Canterel, le doigt tendu vers l'intérieur de la
cage, nous désigna, dressée à trois pas du vitrage qui nous empêchait de
l'atteindre et garnie de diverses manettes, une importante masse
cylindrique en métal sombre, pouvant mesurer deux pieds de diamètre sur
cinq d'élévation. Le maître nous apprit que c'était là un appareil
électrique de sa façon, dont la mission consistait à rayonner, sitôt
qu'il fonctionnait, un froid d'une grande intensité. Six autres
appareils, identiques à ce dernier, constituaient avec lui, sur toute la
longueur intérieurement disponible et suivant une symétrie parfaite, une
rangée parallèle au nouveau mur fragile, dont le milieu était marqué par
une vaste porte vitrée à deux battants, actuellement close, montrant une
structure exactement conforme à celle du restant de la cage.
Après nous avoir révélé que le concours des sept grands appareils
cylindriques suffisait à établir dans la cage entière une basse
température continuelle, Canterel revint un moment sur ses pas--puis,
laissant en arrière la transparente encoignure contournée en dernier
lieu, se mit, avec notre groupe, à continuer de suivre l'allée de sable
jaune, qui, rigoureusement rectiligne jusqu'à certain coude obtus assez
lointain, faisait, à l'endroit que nous foulions, obliquer régulièrement
ses deux bords l'un vers l'autre afin de reprendre sa largeur normale.
Pendant que chaque pas nous éloignait davantage de la géante cage de
verre et de l'esplanade, le maître éclairait notre esprit par ses
paroles sur tout ce que nos yeux et nos oreilles venaient de percevoir.
*
* *
Voyant quels réflexes merveilleux il obtenait avec les nerfs faciaux de
Danton, immobilisés dans la mort depuis plus d'un siècle, Canterel avait
conçu l'espoir de donner une complète illusion de la vie en agissant sur
de récents cadavres, garantis par un froid vif contre la moindre
altération.
Mais la nécessité d'une basse température empêchait d'utiliser l'intense
pouvoir électrisant de l'aqua-micans, qui, se congelant rapidement, eût
emprisonné chaque trépassé, dès lors impuissant à se mouvoir.
S'essayant longuement sur des cadavres soumis à temps au froid voulu, le
maître, après maints tâtonnements, finit par composer d'une part du
_vitalium_, d'autre part de la _résurrectine_, matière rougeâtre à base
d'érythrite, qui, injectée liquide dans le crâne de tel sujet défunt,
par une ouverture percée latéralement, se solidifiait d'elle-même autour
du cerveau étreint de tous côtés. Il suffisait alors de mettre un point
de l'enveloppe intérieure ainsi créée en contact avec du vitalium, métal
brun facile à introduire sous la forme d'une tige courte dans l'orifice
d'injection, pour que les deux nouveaux corps, inactifs l'un sans
l'autre, dégageassent à l'instant une électricité puissante, qui,
pénétrant le cerveau, triomphait de la rigidité cadavérique et douait le
sujet d'une impressionnante vie factice. Par suite d'un curieux éveil de
mémoire, ce dernier reproduisait aussitôt, avec une stricte exactitude,
les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes
marquantes de son existence; puis, sans temps de repos, il répétait
indéfiniment la même invariable série de faits et gestes choisie une
fois pour toutes. Et l'illusion de la vie était absolue: mobilité du
regard, jeu continuel des poumons, parole, agissements divers, marche,
rien n'y manquait.
Quand la découverte fut connue, Canterel reçut maintes lettres émanant
de familles alarmées, tendrement désireuses de voir quelqu'un des leurs,
condamné sans espoir, revivre sous leurs yeux après l'instant fatal. Le
maître fit édifier dans son parc, en élargissant partiellement certaine
allée rectiligne afin de se fournir un emplacement favorable, une sorte
d'immense salle rectangulaire, simplement formée d'une charpente
métallique supportant un plafond et des parois de verre. Il la garnit
d'appareils électriques réfrigérants destinés à y créer un froid
constant, qui, suffisant pour préserver les corps de toute putréfaction,
ne risquait cependant pas de durcir leurs tissus. Chaudement couverts,
Canterel et ses aides pouvaient sans peine passer là de longs moments.
Transporté dans cette vaste glacière, chaque sujet défunt agréé par le
maître subissait une injection crânienne de résurrectine. L'introduction
de la substance avait lieu par un trou mince, qui, pratiqué au-dessus de
l'oreille droite, recevait bientôt un étroit bouchon de vitalium.
Résurrectine et vitalium une fois en contact, le sujet agissait, tandis
qu'auprès de lui un témoin de sa vie, emmitouflé à souhait, s'employait
à reconnaître, aux gestes ou aux paroles, la scène reproduite,--qui
pouvait se composer d'un faisceau de plusieurs épisodes distincts.
Durant cette phase investigatrice, Canterel et ses aides entouraient de
près le cadavre animé, dont ils épiaient tous les mouvements afin de lui
porter parfois un secours nécessaire. En effet la réédition exacte de
tel effort musculaire fait pendant la vie pour soulever quelque lourd
objet--alors absent--entraînait une rupture d'équilibre qui, faute
d'intervention immédiate, eût provoqué une chute. En outre, au cas où
les jambes, n'ayant qu'un sol plat devant elles, se fussent mises à
monter ou à descendre un escalier imaginaire, il eût fallu empêcher le
corps de tomber soit en avant, soit en arrière. Une main prompte devait
se tenir prête à remplacer tel mur inexistant où fût venue s'appuyer
l'épaule du sujet, disposé par moments à s'asseoir dans le vide si des
bras ne l'eussent reçu.
Après identification de la scène, Canterel, se documentant
soigneusement, effectuait en un point de la salle de verre une
reconstitution fidèle du cadre voulu, en se servant le plus souvent
possible des objets originaux eux-mêmes. Dans les cas où il y avait des
paroles à entendre, le maître faisait pratiquer, à un endroit favorable
du vitrage, un très petit œil-de-bœuf, simplement fermé à la colle par
un disque en papier de soie.
Livré à lui-même et habillé conformément à l'esprit de son rôle, le
cadavre, trouvant en place meubles, points d'appui, résistances
diverses, affaires à soulever, s'exécutait sans chutes ni gestes
faussés. On le ramenait à son point de départ après l'achèvement de son
cycle d'opérations, qu'il recommençait indéfiniment sans nulle variante.
Il retrouvait l'immobilité de la mort dès qu'on lui retirait, en la
saisissant par un minuscule anneau mauvais conducteur, la tige de
vitalium, qui, introduite à nouveau dans son crâne, sous l'abri
dissimulateur des cheveux, lui faisait toujours reprendre son rôle au
point initial.
Quand les scènes l'exigeaient, le maître payait des figurants pour y
tenir tels emplois. Le corps enveloppé de forts tricots sous le costume
réclamé par leur personnage et le chef garanti par une épaisse perruque,
ils étaient à même de séjourner dans la glacière.
Tour à tour les huit morts suivants, amenés à _Locus Solus_, subirent le
traitement nouveau et revécurent des scènes qui résumaient divers
enchaînements de faits.
*
* *
1º Le poète Gérard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul,
dans sa folle douleur, l'espoir de la résurrection factice promise par
Canterel.
Pendant les quinze dernières années écoulées, Gérard avait publié avec
succès à Paris une série de remarquables poèmes, où il excellait à
rendre la couleur locale des contrées les plus diverses.
La nature de son talent le contraignant à voyager sans cesse, le poète
emmenait à ses côtés par le monde, pour éviter de continuelles
séparations déchirantes, sa jeune femme Clotilde--qui, ainsi que lui,
maniait passablement chacune des principales langues européennes--et son
fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante.
Traversant un jour en berline les sauvages défilés calabrais de
l'Aspromonte, Gérard subit l'attaque d'une troupe de brigands, menés par
le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d'audace envers maints
voyageurs qu'il rançonnait chèrement.
Atteint d'un coup de poignard à la jambe gauche dès son premier essai de
résistance, Gérard fut capturé ainsi que Florent, alors âgé de deux ans.
Grocco avertit aussitôt Clotilde, laissée libre, qu'elle ne pouvait
sauver les deux captifs de la mort qu'en lui apportant, avant une date
qu'il fixa pour leur exécution capitale, une somme de cinquante mille
francs. Puis il prit dans sa ceinture une écritoire munie de feuilles
timbrées et força le poète, auquel pas un mot de la sentence n'avait
échappé, d'établir en faveur de Clotilde une procuration apte à
faciliter tous déplacements de fonds.
Conduits avec leurs bagages sur le sommet d'un mont abrupt, Gérard et
Florent furent écroués dans une ancienne chapelle faisant partie d'une
vieille forteresse abandonnée où Grocco campait tant bien que mal.
Le poète, à la réflexion, n'entrevit aucune chance de salut. Grocco, le
prenant à grand tort pour un oisif riche en train de voyager par goût,
avait fixé bien trop haut le prix de la rançon, dont le cinquième à
peine se trouvait susceptible d'être réalisé par Clotilde. Et, quand
l'argent n'arrivait pas, jamais le fameux bandit ne retardait d'un seul
instant l'heure d'une exécution.
Pourtant, après de longues méditations, Gérard découvrit un moyen
hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de
quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, était à même de
réunir sans peine, le poète gagna son geôlier, un certain Piancastelli,
qui, passant pour le plus astucieux de la bande, résolut de tenter un
coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta.
Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, étrangère à
toute discipline, allait à son gré aux villes proches pour y effectuer
divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlèverait secrètement
Florent pour le rendre à Clotilde en échange de la somme convenue,
qu'elle rapporterait à Piancastelli. Dès lors, les deux complices, pour
éviter toutes représailles, quitteraient promptement le repaire de
Grocco.
Le poète renonçait à sa propre évasion pour assurer celle de son fils.
Fréquemment Grocco passait devant la chapelle, située au niveau du sol,
et, par la fenêtre, apercevait Gérard, dont le départ eût à l'instant
provoqué une poursuite acharnée. Au contraire, en demeurant à son poste,
le père ne pouvait manquer de protéger la fuite de l'enfant, fuite
chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et
difficile.
Craignant de voir ceux qu'il faisait prisonniers établir, en vue de lui
échapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur
interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.
Piancastelli, bravant pour quelques moments ce décret, mit le reclus en
mesure de prescrire par lettre à Clotilde la remise d'une somme
déterminée à l'inconnue qui lui rendrait Florent.
Le lendemain, avant l'aube, Marta, munie de la lettre, partit avec
l'enfant dissimulé sous son manteau.
Mais, ce jour-là, Grocco, apprenant soudain l'imminent passage d'un
groupe de riches voyageurs bons à capturer, emmena en expédition
Piancastelli, dont il prisait fort, pour toute occasion d'importance,
l'aide et les conseils.
Un nouveau geôlier, Luzzatto, fut donné à Gérard, qui trembla dès lors à
la pensée de voir l'évasion de Florent découverte et comprise,--car il
était grand temps de rattraper Marta.
En apportant le premier repas, Luzzatto, par bonheur, ne s'était pas
soucié de Florent, qu'il devait croire endormi encore dans certain petit
grabat mis en un coin de pénombre. Mais le père songeait que ce
remplaçant, à sa prochaine visite, remarquerait sûrement l'absence de
l'enfant et que tout se saurait, hélas! avant que Marta ne fût à l'abri
des poursuites.
Gérard chercha un subterfuge propre à conjurer le danger.
Contre un des murs de la chapelle où on le détenait, gisait en plusieurs
morceaux, parmi les vestiges d'un autel, une statue grandeur nature de
la Vierge, près de laquelle, séparé des bras maternels qui le
soutenaient jadis, l'Enfant Jésus était demeuré intact.
Le poète résolut d'utiliser cet enfant de pierre pour donner le change à
Luzzatto.
Afin d'adoucir la plaie que sa jambe gauche offrait depuis l'attaque de
la berline, il avait reçu de Grocco un onguent dont la teinte se
confondait sans heurt avec celle de la chair.
Il prit l'enfant divin et, recouvrant d'une couche d'onguent visage,
oreilles et cou, l'étendit dans le grabat de Florent. Satisfait de
l'illusion obtenue, il ne songea plus qu'à dissimuler entièrement les
cheveux de pierre. Seul un petit bonnet blanc pouvait sembler naturel.
Mais comment fabriquer un pareil article? Gérard, suivant une habitude
adoptée pour tous ses voyages, n'avait sur lui que du linge de couleur,
qui, assez voyant, eût fourni un bonnet suspect.
Une fenêtre seulement éclairait la chapelle. Munie d'une forte grille
mise là jadis contre les envahisseurs nocturnes, elle marquait le fond
d'une étroite alcôve extérieure créée par un enfoncement de la façade.
Contre un des coins de ce retrait s'entassaient maintes bribes de
rebut,--rognures, croûtes, trognons ou épluchures.
A tout hasard, le détenu, en vue de son projet, chercha quelque élément
propice dans cette réserve, que la grille, formant un peu ventre vers le
dehors, lui permettait d'examiner.
Apercevant au sommet du tas force épluchures de poires, il se souvint
que, la veille, un des bandits avait volé dans une charrette de paysan
un plein panier de crassanes dont tout le camp s'était régalé. Il tenait
le fait de Piancastelli, qui lui avait servi un de ces fruits à souper.
Gérard, traversé par une idée soudaine, recueillit, en passant le bras
entre deux barreaux, tous les filaments blancs constituant le
prolongement des queues, dont il les sépara. Otant les pépins et leur
entourage, il eut d'épais cordons primitifs, bientôt divisés
soigneusement en de nombreux fils minces, dont ses doigts novices,
tissant et nouant sans relâche, firent, à force de persévérance, un
bonnet acceptable. Parée de cette coiffure et couverte jusqu'au cou, le
visage vers le mur, la statue donna l'illusion d'un enfant véritable.
L'onguent imitait bien la chair, et le bonnet semblait être en linge.
Le poète eut soin de restituer au tas mis par lui à contribution tout le
compromettant résidu tombé de ses mains pendant sa tâche.
Quand Luzzatto vint avec le repas de midi, Gérard, domptant une terrible
émotion, le pria de faire silence, pour respecter, dit-il, le sommeil de
Florent, souffrant depuis le matin. Le geôlier, jetant un coup d'œil
vers le coin sombre du grabat, fut dupe du stratagème. La même scène se
renouvela le soir avec succès à l'entrée du souper.
Dans la première partie de la nuit, des bruits de serrure éveillèrent
Gérard. La nouvelle expédition de Grocco avait dû réussir, car on
enfermait des prisonniers dans les salles voisines.
Le lendemain, Piancastelli, reprenant ses fonctions de geôlier, admira
l'expédient du poète, dont le récit calma en lui d'obsédantes
inquiétudes éprouvées depuis le précédent matin. Par prudence la statue
fut maintenue intacte à sa place, pour leurrer, le cas échéant, tels
visiteurs inattendus.
Marta revint après cinq jours d'absence. Clotilde, découverte sans
peine, lui avait remis, en échange de Florent, la somme stipulée--plus
une tendre lettre pour Gérard, parlant de mille audacieux projets de
délivrance.
Un matin, chargé par Grocco de se renseigner sur la prochaine présence
dans l'Aspromonte d'une opulente voyageuse, Piancastelli, dont la
mission devait durer deux jours, vit là une occasion de quitter le camp
pour jamais avec Marta et l'argent.
Gérard approuva son dessein et lui fit de reconnaissants adieux.
Grâce à l'habileté du poète, soucieux d'assurer à Piancastelli une
désertion sans entraves, Luzzatto, redevenu geôlier, prit pour Florent,
pendant un jour encore, la statue du grabat; mais ses soupçons
s'éveillèrent le lendemain, et, s'approchant de la couchette, il comprit
tout. Grocco, averti, fit une enquête et devina le rôle joué par
Piancastelli et Marta, qui, maintenant hors d'atteinte sans idée de
retour, échappaient à ses représailles.
* * * * *
Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et
certaine, Gérard chercha quelque moyen d'écrire malgré la défense de
Grocco.
Le jour même du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait
une côte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous à l'envi leurs
mains pleines de fleurs fraîches cueillies, Gérard avait acheté un
bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitôt une rose dans l'ensemble,
s'était plu à la passer au revers du donateur. Prisonnier, le poète
avait pieusement conservé ce doux souvenir de celle qu'il n'espérait
plus revoir.
Gérard, songeant maintenant à employer comme plume une des épines de
cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de
laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en
possession d'un instrument commode.
On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvés
dans son bagage; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commençait
et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoutée le relieur--et
offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prêtes à recevoir un travail
important.
Gérard savait que son sang, amené par une piqûre de l'épine, eût pu lui
servir d'encre; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant
malgré lui son linge ou ses habits.
Il se dit que, réduite en poudre, une matière durable, telle qu'un métal
par exemple, pourrait, en colorant des caractères tracés à l'eau, seul
liquide disponible, donner, après asséchement naturel, un texte lisible
et stable.
Mais quel métal pulvériser?
Tout en acier, les barreaux de la fenêtre étaient inattaquables, et la
chapelle, dont seuls des verrous extérieurs fermaient la porte, montrait
une complète nudité. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcérer on avait
pris à Gérard bijoux et monnaies, une antique pièce d'or de touchante
provenance était restée inaperçue.
Pendant un été passé jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait
souvent, non loin d'une ruine féodale, sous d'épais ombrages constituant
un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bêche
pour entourer de fossés une forteresse de sable due à son labeur, elle
fit sauter une pièce d'or, qui fut reconnue, à l'examen, pour un _écu à
la chaise_ du XIVe siècle. Fière de sa trouvaille, Clotilde voulut
porter en bracelet l'écu pendu à une chaînette d'or. Jeune fille, elle
continua de mettre le frêle bijou, dont on allongea la chaînette. En
recevant sa bague de fiançailles elle en fit présent à Gérard, pour
qu'il ceignît à son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait
pas quittée. Nuit et jour le poète garda au bras l'émotionnante relique,
dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la présence,
grâce à l'abri de la manchette.
Tenus par deux traverses courbes scellées dans le mur, les barreaux de
la fenêtre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en
usant l'écu, fournir une poudre d'or.
Cet écu, si précieux pour le couple au point de vue affectif, serait
ainsi détérioré. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur
spéciale en jeu ne pourrait qu'être accrue par des marques intimement
liées au chant du cygne de son poète, dont elle rachèterait sans nul
doute à Grocco les bijoux et le bagage complet.
Vu la fragilité présumable des futurs caractères, que le moindre
frottement devait suffire à brouiller, Gérard, pour profiter du solide
abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans
les détacher du volume. Son œuvre, en outre, parviendrait plus sûrement
ainsi à Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vérifierait à
coup sûr la présence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que
toute autre.
Pour éviter de dégrader le volume, qui, représentant un prix élevé,
méritait mieux que de simplement servir à procurer quelques pages
vierges, le prisonnier résolut d'associer étroitement ses vers à la
prose de l'auteur. Étranger à l'ouvrage, le futur poème eût déparé
l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en découlait.
Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le
déchirement expulseur, cette intimité substantielle donnerait aux
strophes autographes des chances d'infinie durée en assurant à
l'écriture précaire l'éternelle protection de la reliure. De plus, le
poète embellirait ainsi son œuvre, tant le livre, intitulé _Erebi
Glossarium a Ludovico Toljano_, était fait pour alimenter et conduire la
plainte suprême d'un condamné.
Après toute une vie consacrée à l'étude profonde et spéciale de la
mythologie, Louis Toljan, fameux érudit du XVIe siècle, avait clairement
réuni en deux remarquables dictionnaires, nommés l'un _Olympi
Glossarium_, l'autre _Erebi Glossarium_, les innombrables matériaux sans
cesse accumulés par lui durant trente années de patientes recherches.
Là, classés par ordre alphabétique, dieux, animaux, sites ou objets
touchant aux deux surnaturels séjours ont leur nom escorté d'un texte
copieux, où documents et anecdotes, citations et détails s'entassent
judicieusement.
Tout mot étranger à l'Olympe d'une part et de l'autre à l'Érèbe est
exclu de la nomenclature.
Imprimés en latin et tenus aujourd'hui encore pour un précieux monument,
ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus guère que dans telles
illustres bibliothèques publiques. Mais depuis longtemps chez les
Lauwerys, écrivains de père en fils, on se transmettait un exemplaire du
deuxième,--exemplaire intact que Gérard, avec admiration, feuilletait
quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot «Érèbe» se
rapporte là au complet ensemble des Enfers.
Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, où donc puiser
mieux qu'à cette source, dont le seul séjour des morts avait fourni les
éléments?
Gérard traça le plan d'une ode, où, poétiquement dotée de survie
païenne, son âme, arrivant dans l'Érèbe, aurait maintes visions, qui
toutes, en vue de la fusion souhaitée, seraient inspirées par tels
passages du livre.
Pour produire, le poète, rebelle à tout travail méthodiquement régulier,
procédait toujours par efforts intenses mais éphémères, se privant de
repos, de sommeil et de nourriture jusqu'à l'achèvement de sa tâche;
après quoi un terrible épuisement le contraignait à s'interdire pour
longtemps la moindre pensée créatrice. Doué d'une infaillible mémoire,
il terminait tout mentalement avant de prendre la plume.
En soixante heures consécutives, dont chaque seconde fut employée,
Gérard composa, suivant les règles adoptées, son ode, qu'il termina au
début d'une aurore.
Il recueillit alors soigneusement, à la fenêtre, une dose de poudre d'or
que lui donna l'écu, rayé longuement par le piquant inférieur d'un des
barreaux d'acier.
Puis, avec l'épine trempée dans l'eau de sa cruche, il commença d'écrire
son ode sur la blancheur convenue, saupoudrant de poussière d'or, après
chaque strophe, tous les caractères, encore frais.
Peu à peu couverte jusqu'en bas, la véritable première page du
dictionnaire, bientôt sèche, montra un clair texte doré, quand Gérard
eut, en économe, récupéré, au moyen de deux glissades bien conduites,
les grains de poudre non captés par l'eau.
Remplissant de la même façon le verso de la feuille liminaire puis les
deux faces de la dernière, le poète acheva son ode et signa.
* * * * *
Jaloux de puiser encore, dans quelque autre absorbante occupation,
l'oubli de pensées cruelles qu'il sentait prêtes à l'assaillir de
nouveau, Gérard, incapable pour longtemps, après son gigantesque effort,
de toute besogne productrice, résolut de se rejeter sur de ternes
exercices mnémoniques.
Le dictionnaire de l'Érèbe offrait maints récits attachants bons à se
mettre en mémoire, mais dangereux pour le cerveau surmené de Gérard,
qui, après chaque formidable accès de travail, allait jusqu'à se
défendre tout contact avec les livres imprégnés d'imagination.
Avide, plutôt, de texte froidement scientifique, il choisit dans son
stock d'ouvrages _l'Éocène_, étude savante concernant la seule période
géologique désignée par le titre. Poète, il aimait feuilleter souvent
cette œuvre, à cause d'une remarquable série de planches en couleurs qui
transportaient dans les abîmes du passé planétaire l'esprit saisi de
vertige enivrant. Il songea qu'apprendre là, en se cachant les gravures,
des alinéas sans étincelle lui octroierait contre ses obsessions un
dérivatif exempt de péril.
Mais Gérard sentait bien que, pour triompher d'une tâche aussi ardue, il
lui fallait une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu'au
dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.
A la fin du livre s'éternisait, partout sur deux colonnes, une fine
nomenclature alphabétique de tous les sujets traités,--animaux, végétaux
ou minéraux,--chacun fournissant, à la suite de son nom, l'indication
des pages qui l'étudiaient.
Cinquante journées, en comptant la présente, le séparant encore de la
date immuable de sa mort, Gérard chercha si une page de l'index
n'offrait pas juste le même nombre de mots cités. Sur le haut de la
quinzième, qui répondait à ses désirs, il écrivit, avec son habile
procédé, ces mots: «Jours de cellule», dont le dernier était justifié
par la rigueur de son incarcération.
Deux mots nouveaux, «Actif» et «Passif», furent tracés, pour servir de
titres, l'un, à l'endroit, au-dessus de la première colonne, l'autre, à
l'envers, au-dessous de la seconde. En effaçant quotidiennement à partir
du début de la page, toujours avec l'épine, l'eau et la poudre d'or, un
des cinquante noms appelés désormais à représenter ses cinquante
dernières journées de réclusion, Gérard verrait à la fois augmenter son
_actif_, constitué par le nombre de jours accomplis, et diminuer son
_passif_, ou somme des jours encore à faire.
Il s'imposerait, à chaque rature, la tâche d'apprendre par cœur, entre
son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biffé dans les
pages désignées par l'index.
Ainsi mis par lui-même, de façon saisissante, en possession de la
stricte obligation voulue, le prisonnier, commençant sur l'heure, se
conforma, sans fléchir, à sa ligne de conduite, trouvant à souhait
l'oubli dans ses arides exercices de mémoire.
Trois semaines avant la date fatale, il crut rêver, en recevant dans ses
bras Clotilde, qui folle de joie, apportait au camp la somme
libératrice. Jadis fort liée avec elle au couvent, une certaine Éveline
Bréger, d'origine modeste, avait, grâce à sa grande beauté, fait un
splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui était restée dans
l'ignorance de son changement de fortune, Éveline, en feuilletant un
périodique, avait lu les détails du drame de la berline, suivis de notes
biographiques sur Gérard--et sur sa femme, dont on nommait la famille.
Son cœur s'était ému des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, à
qui généreusement elle avait envoyé le montant de la rançon exigée.
Remis en liberté sur-le-champ, le poète obtint de Grocco, qui se montra
bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants
souvenirs de sa captivité, l'enfant de pierre à l'étrange bonnet, les
deux livres parés d'écriture d'or et la tige à unique épine. Quant à
l'écu, toujours ignoré, il pendait ainsi qu'auparavant à son poignet.
* * * * *
Or, c'étaient les principaux épisodes de cette réclusion, si marquante
dans son existence, que Gérard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence
de la résurrectine et du vitalium.
Le décor voulu fut édifié dans la glacière et complété par les
accessoires-souvenirs, que le poète avait religieusement gardés jusqu'à
sa fin, provoquée par une affection rénale. On n'oublia pas d'établir un
autel en ruines et une gisante statue cassée de la Vierge ayant les bras
posés à souhait.
Pour donner le champ libre au défunt, on dut enlever à l'Enfant Jésus
l'onguent et le bonnet qui le paraient depuis si longtemps puis effacer
des deux livres les fragiles caractères d'or.
Dès lors, le cadavre agit de temps à autre devant Clotilde en larmes.
Adolescent déjà, Florent assistait près de sa mère à la troublante
résurrection, qui procurait aux deux affligés quelques instants de douce
illusion.
On ôtait de nouveau, après chaque séance, à la tête de pierre son enduit
rose et sa coiffure, aux deux livres leur texte doré.
*
* *
2º Mériadec Le Mao, décédé à quatre-vingts ans.
Vite reconnue par Rozik Le Mao, sa veuve, la scène qu'il accomplit était
de fort touchant caractère.
Les époux Le Mao avaient passé toute leur vie en Bretagne, dans leur
ville natale, Plomeur, qui, pleine encore de couleur locale et fidèle
aux vieilles traditions, garde notamment en vigueur une curieuse coutume
concernant la célébration des noces d'or.
Là, tout couple arrivant à compter cinquante années de chaîne conjugale
va en cérémonie, au jour anniversaire de son lointain hymen, entendre
une messe à Sainte-Ursule, la plus ancienne église de la localité.
Au milieu de l'office, le prêtre, après une courte allocution, extrayant
d'un précieux coffret de métal un grand et vieil étau en feutre couleur
fer du plus simple modèle, descend vers les deux époux, qui se lèvent,
puis, les postant l'un en face de l'autre, fait s'étreindre leurs mains
droites, pour mettre aussitôt le tout bien uni qu'elles composent entre
les mâchoires ouvertes du faux outil.
Tous trois en fer véritable, l'écrou, la vis et le ressort, celui-ci
très faible, assurent le fonctionnement de l'ensemble.
Tourné par le prêtre, l'écrou, attirant la vis, rapproche les mâchoires,
qui, formant en bas, par l'effet d'une jointure à chape, un angle
variable, viennent dès lors, sans douleur vu leur mollesse, infliger aux
deux patients une pression symbolisant leur solide union cinquantenaire.
Libérés au bout d'un moment, les conjoints se rassoient, et la messe
s'achève.
Servant de temps immémorial à chaque célébration de noces d'or, l'objet
s'appelle «Étau indu», à cause de l'insolite caractère amoureux de son
immixtion si tardive dans la vie des vieilles gens. Son nom complet
brille explicitement, en lettres de grenats, sur une des faces du
coffret qui le renferme.
* * * * *
Mariés jeunes, les Le Mao, avec tout le cérémonial d'usage, avaient
récemment fêté leurs noces d'or à Plomeur, et Mériadec s'était permis,
par tendre espièglerie, de tourner lui-même à l'aide de sa main gauche,
avec une force et une insistance inusitées, l'écrou du faux étau,
semblant vouloir par là resserrer encore ses liens conjugaux.
Peu après, atteint de péricardite, Mériadec, venu à Paris pour
consulter, était mort entre les bras de Rozik.
Et les moments revécus par lui à _Locus Solus_ étaient ceux où l'étau
avait rempli son rôle.
Sur demande circonstanciée, la vieille église de Plomeur consentit à
prêter l'étau et son coffret. Rozik, touchée de voir quelle scène entre
toutes prédominait, à chaque réveil factice, dans la mémoire du mort,
voulut braver malgré son âge le froid de la glacière et jouer elle-même
son personnage, pour sentir à nouveau sa main pressée par la main aimée.
Un figurant à perruque tonsurée fit le prêtre.
*
* *
3º L'acteur Lauze, mort à cinquante ans de congestion pulmonaire--et
amené par sa fille Antonine, encore presque enfant.
Poussée par un culte fervent pour le talent de son père vers le désir
d'une résurrection momentanée qu'elle considérait, avec raison, comme
ayant maintes chances d'être uniquement inspirée par les planches,
Antonine vit bientôt le cadavre jouer de nouveau pendant un instant,
comblant ainsi ses désirs, le premier rôle d'un drame retentissant
intitulé _Roland de Mendebourg_, nom d'un personnage historique dont la
vie, bien choisie pour remplir cinq actes, est à bon droit illustre.
Roland de Mendebourg naquit en 1148 d'une noble famille du Bourbonnais,
province où, à cette époque, suivant un singulier usage, tout enfant de
marque passait à son apparition entre les mains d'un astrologue, qui,
cherchant quelle étoile présidait à sa venue au monde, employait un
procédé spécial pour lui en graver le nom dans la nuque sous forme de
monogramme. Usant de précautionneuse douceur, l'homme de science, avec
des instruments _ad hoc_, introduisait une à une très avant dans la peau
de l'arrière-cou, perpendiculairement à celle-ci, de minuscules
aiguilles prodigieusement fines, longues d'une ligne à peine et
aimantées à leur pointe,--en s'arrangeant pour qu'à la fin leur masse
touffue, visible sous l'épiderme, constituât la figure voulue, dès lors
fixée à jamais. Le but de l'opération était de mettre le sujet en
contact incessant, pendant sa vie entière, avec l'astre désigné, qui, au
moyen de ses effluves magnétiques, attirés par les pointes aimantées,
devait le protéger et le guider.
On choisissait la nuque comme emplacement pour qu'en la grande majorité
des cas les effluves, tombant du ciel, eussent à traverser le cerveau
avant d'aboutir aux aiguilles--et versassent ainsi de précieuses clartés
dans le siège de la pensée.
* * * * *
Roland de Mendebourg, dès ses premiers vagissements, fut conduit chez
l'astrologue Oberthur, qui, le déclarant né sous l'influence de
Bételgeuse, lui grava comme monogramme dans la nuque, en se servant de
l'alphabet gothique, un signe réunissant ces trois lettres: _B_, _T_,
_G_.
Des relations s'étant créées, à l'occasion de cet événement, entre les
Mendebourg et Oberthur, celui-ci fut, plus tard, chargé d'instruire
Roland, qui acquit auprès de lui un goût marqué pour les sciences.
A vingt-cinq ans, maître de ses biens, Roland, marié selon son cœur et
père de deux garçons, goûtait un calme bonheur dans le château fort de
ses aïeux, lorsqu'un événement grave amena sa ruine.
Sans contrôle il confiait la gérance de son domaine à son vieil
intendant Dourtois, qui, depuis près d'un demi-siècle, servait sa
famille avec la plus stricte honnêteté. Pour toutes sommes à régler ou
dispositions à prendre, Dourtois recevait de Roland des blancs-seings à
remplir librement.
Toujours, à l'heure du coucher, Dourtois faisait dans le château une
tournée d'inspection, afin de vérifier la fermeture de chaque issue. Un
soir, après l'accomplissement de ce devoir, il découvrit, en réintégrant
sa chambre, les traces d'un incendie restreint, dont la cause lui parut
claire. Campée sur une hauteur, l'imposante demeure des Mendebourg
subissait parfois de violents coups de vent; une cire allumée, mise sur
une table de chêne devant la fenêtre, avait dû enflammer les rideaux,
gonflés jusqu'à elle par quelque souffle brusque, assez puissant pour
s'immiscer par les joints des battants vitrés; des rideaux, le feu avait
gagné la table, vite brûlée, puis, ne rencontrant que des murs de pierre
et un sol en dallage, s'était de lui-même éteint.
Or Roland avait, ce jour-là, donné un blanc-seing à Dourtois, qui
s'était hâté de mettre la pièce sous clé dans un tiroir de la table en
chêne.
Convaincu que le précieux parchemin s'était consumé avant d'avoir pu
tomber en des mains étrangères, l'intendant s'inquiéta peu de
l'événement et, le lendemain, narra tout à Roland, qui lui remit un
nouveau blanc-seing.
En fait, l'embrasement était l'œuvre d'un valet paresseux et vil nommé
Quentin, spécialement préposé au service de Dourtois. Ayant, un jour, vu
l'intendant remplir un blanc-seing du maître, Quentin s'était dit qu'une
pièce de ce genre, dérobée intacte, pourrait le conduire à la fortune.
Sans cesse aux aguets depuis lors, il avait aperçu, la veille, Dourtois
en train de serrer dans la table un parchemin d'aspect reconnaissable.
Forçant le tiroir à la première absence de l'intendant, il s'était saisi
du blanc-seing, non sans allumer ensuite, pour assurer sa paix en
dissimulant le vol, un incendie rationnellement imputable à quelque
attaque du vent.
Pour toute signature le parchemin portait un cob dessiné par Roland.
Au IXe siècle, beaucoup de seigneurs, ne sachant lire ni écrire,
apprenaient tant bien que mal à camper un grossier dessin, qui leur
servait à signer les actes importants. Ils parvenaient plus facilement,
en effet, à créer avec la plume telle forme familière à leur vue que le
froid assemblage de lettres composant leur nom. Si pauvre qu'il fût, le
croquis identifiait, mieux encore que ne l'eût fait un fragment
d'écriture, la main exécutrice. Choisis par ces illettrés à blason que
guidaient leurs goûts respectifs, les sujets de vignettes variaient à
l'infini: personnages, bêtes ou choses concernant la guerre ou la
vénerie, les arts, les sciences ou la nature. Tel sujet, une fois adopté
puis officiellement enregistré, constituait à jamais pour toute la
famille du seigneur en jeu, dans la suite des générations, une typique
signature que les filles conservaient immuable au delà du
mariage,--chaque membre se distinguant par son faire personnel dans
l'accomplissement du dessin, dont le tracé, même s'il savait écrire, lui
était imposé au bas de tous les actes marquants, auxquels l'apposition
de son nom dûment paraphé n'eût octroyé aucune valeur.
Plus tard, l'usage de l'écriture se généralisant peu à peu, les familles
en cause, à diverses époques, obtinrent chacune la suppression de son
seing spécial; certaines, fort rares,--notamment celle des Mendebourg,
que le cas en question concernait,--étaient pourvues encore du leur au
XIIe siècle.
Or le lointain Mendebourg illettré auquel on devait le choix du sujet de
vignette brillait, entre tous, comme cavalier hors ligne rempli de
gracieuse maîtrise en selle--et, fort petit, ne montait jamais que
certains chevaux moyens de race anglaise déjà nommés _cobs_ de son
temps. D'emblée, sa préférence, pour l'adoption d'une signature, s'était
portée sur le type de ses montures favorites. Roland, après tant
d'autres Mendebourg, ne pouvait donc valider un acte qu'en dessinant un
cob au-dessous du texte.
Ce détail était connu de Quentin, qui voulait transformer à son profit
la précieuse feuille volée en une donation entièrement autographe des
biens globaux de Roland, car il savait qu'en justice une écriture
étrangère eût servi de base à de dangereuses plaidoiries invoquant un
abus de blanc-seing.
Le valet acheta, moyennant la moitié des futurs bénéfices, le concours
d'un certain Ruscassier, chef d'un groupe de maraudeurs qui depuis peu
saccageaient le pays. Il s'agissait de capturer Roland, qui faisait
chaque jour, en lisant quelque ouvrage de science, une solitaire
promenade en forêt, puis de l'amener, par un subterfuge, à écrire en
bonne place le texte convoité. On eût pu tenter, même sans le vol
préalable, de s'emparer ainsi de lui pour le contraindre, sous menace de
torture et de mort, à rédiger l'acte voulu en signant de son cob; mais,
sachant que Roland eût enduré supplices et trépas plutôt que de ruiner
ses enfants en abandonnant tous ses biens, Quentin avait tenu à user de
ruse.
Le cob du blanc-seing se trouvait juste sous le milieu de la feuille,
que Quentin plia en deux de façon très coupante, afin de fixer ensuite
l'une contre l'autre, avec une colle transparente, les deux moitiés
haute et basse du verso.
L'ensemble offrait, dès lors, l'aspect d'une épaisse et courte feuille
simple, sur le vierge côté bien offert de laquelle, pour sauver sa vie,
Roland écrirait docilement, en le signant de son nom, un acte qu'il
croirait nul. En séparant ensuite avec une lame les deux parties
collées, facilement lavables, on aurait, en redressant le parchemin, une
pièce en règle, grâce au cob favorablement situé,--pièce dont Roland,
proverbialement plein de scrupuleuse loyauté, ne songerait pas un
instant, Quentin en était sûr, à contester la valeur.
Appréhendé au cours d'une de ses studieuses marches sous bois, Roland
fut conduit au campement des maraudeurs. Quentin se garda de paraître,
car le captif, songeant qu'un de ses familiers ne pouvait ignorer la
particularité du cob, eût, en le voyant, flairé le piège véritable.
S'adressant à Roland en le nommant, Ruscassier lui donna le choix entre
la mort et l'immédiate autoruine, désignant le fameux parchemin, préparé
avec une écritoire sur un ballot servant de table.
Comme on s'y attendait, le prisonnier, pour avoir la vie sauve, subit
sans peine des exigences qu'il jugeait sans portée réelle et,
s'agenouillant devant le ballot, se dit prêt à écrire.
Sur une injonction précise, dont Quentin était l'instigateur, Roland,
qui, ayant des enfants, ne pouvait légalement faire abandon de ses
richesses, reconnut, par cédule, devoir à Ruscassier huit cent mille
livres, somme représentant, selon des dires autorisés, la totalité de
son avoir. D'avance, dans un écrit en bonne forme, Ruscassier avait
déclaré que Quentin possédait moitié de la créance.
Roland signa son nom au bas de l'acte, en tête duquel, guetté par
Ruscassier, il avait dû, pour se soumettre à une catégorique
prescription de la loi, tracer, en manière de titre, le mot «Cédule».
Après avoir juré, par contrainte, qu'il s'abstiendrait du moindre essai
de représailles contre les auteurs du complot, Roland recouvra sa
liberté.
Le lendemain, assis à sa table de travail, il annotait un de ses auteurs
scientifiques préférés, lorsqu'on lui annonça Ruscassier. Introduit sur
son ordre, celui-ci réclama son dû, en parlant de la cédule, qu'il
tenait à la main.
Roland voulut, pour prendre une innocente revanche, faire avec quelque
moquerie à son oppresseur de la veille, dont il escomptait joyeusement
la déconvenue, les révélations concernant le cob traditionnel.
Continuant ses annotations sans même tourner la tête vers Ruscassier,
qui, debout devant la porte refermée, se trouvait juste à sa droite, il
dit ironiquement:
«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...
--Un cob,» répondit Ruscassier.
Sur ce dernier mot, qui lui notifiait sa ruine complète et celle des
siens, Roland tourna la tête vers son interlocuteur avec une formidable
violence et ressentit aussitôt, accompagnée d'un rapide et instinctif
geste de secours, une fugitive douleur dans la nuque à l'endroit précis
de la triple lettre aimantée. Sans en faire cas, il se leva pour
marcher, livide, jusqu'à Ruscassier et vit son cob authentique sur le
terrible parchemin, qui, bien redressé sans traces de pli ni de colle,
lui apparut clairement comme l'un des blancs-seings confiés à Dourtois.
Quoi qu'il en fût, mise sous un texte écrit de sa main, cette
signature--que depuis sa fondation, vieille de trois cents ans, aucun
des siens n'avait jamais reniée--constituait à son gré un engagement
formel, auquel, selon les prévisions de Quentin, il comptait faire
aveuglément honneur, sans même invoquer le cas d'obtention par violence.
Congédiant Ruscassier avec promesse de paiement rapide, il manda
Dourtois.