CHAPITRE II

A mesure que nous montions, la végétation devenait plus rare. Bientôt le

sol acheva de se dénuder de toutes parts, et, au terme du trajet, nous

eûmes connaissance d'une grande esplanade très unie et entièrement

découverte.

Nous fîmes quelques pas vers un point où se dressait une sorte

d'instrument de pavage, rappelant par sa structure les _demoiselles_--ou

_hies_--qu'on emploie au nivellement des chaussées.

Légère d'apparence, bien qu'entièrement métallique, la _demoiselle_

était suspendue à un petit aérostat jaune clair, qui, par sa partie

inférieure, évasée circulairement, faisait songer à la silhouette d'une

montgolfière.

En bas, le sol était garni de la plus étrange façon.

Sur une étendue assez vaste, des dents humaines s'espaçaient de tous

côtés, offrant une grande variété de formes et de couleurs. Certaines,

d'une blancheur éclatante, contrastaient avec des incisives de fumeurs

fournissant la gamme intégrale des bruns et des marrons. Tous les jaunes

figuraient dans le stock bizarre, depuis les plus vaporeux tons paille

jusqu'aux pires nuances fauves. Des dents bleues, soit tendres, soit

foncées, apportaient leur contingent dans cette riche polychromie,

complétée par une foule de dents noires et par les rouges pâles ou

criards de maintes racines sanguinolentes.

Les contours et les proportions différaient à l'infini,--molaires

immenses et canines monstrueuses voisinant avec des dents de lait

presque imperceptibles. Nombre de reflets métalliques s'épanouissaient

çà et là, provenant de plombages ou d'aurifications.

A la place occupée actuellement par la hie, les dents, étroitement

groupées, engendraient, par la seule alternance de leurs teintes, un

véritable tableau encore inachevé. L'ensemble évoquait un reître

sommeillant dans une crypte sombre, vautré mollement au bord d'un étang

souterrain. Une fumée ténue, enfantée par le cerveau du dormeur,

montrait, en manière de rêve, onze jeunes gens se courbant à demi sous

l'empire d'une frayeur inspirée par certaine boule aérienne presque

diaphane, qui, semblant servir de but à l'essor dominateur d'une blanche

colombe, marquait sur le sol une ombre légère enveloppant un oiseau

mort. Un vieux livre fermé gisait à côté du reître, qu'illuminait

faiblement une torche plantée droite dans le sol de la crypte.

Le jaune et le brun régnaient dans cette singulière mosaïque dentaire.

Les autres tons, plus rares, jetaient des notes vives et attirantes. La

colombe, faite de superbes dents blanches, avait une pose de rapide et

gracieux élan; participant à l'équipement du reître, des racines

habilement agencées composaient d'une part certaine plume rouge ornant

un chapeau sombre affalé près du livre, de l'autre un grand manteau

pourpre agrafé par une boucle de cuivre due à d'ingénieux attroupements

d'aurifications; un complexe amalgame de dents bleues créait une culotte

azurée, qui s'enfonçait dans de larges bottes en dents noires; les

semelles, très visibles, comprenaient un agrégat de dents noisette,

parmi lesquelles de nombreux plombages figuraient des clous

régulièrement espacés.

C'était sur la botte gauche que la _demoiselle_ se trouvait présentement

arrêtée.

En dehors du tableau, les dents gisaient de tous côtés avec la plus

complète incohérence, plus ou moins clairsemées sans aucun résultat

pictural. Autour de la limite fictive marquée à la ronde par les dents

les plus distantes de la région centrale, s'étendait une zone vide,

bordée elle-même par une corde grêle fixée de loin en loin au sommet de

minces piquets hauts de quelques centimètres. Nous étions tous rangés

devant cette barrière polygonale.

* * * * *

Soudain la hie s'enleva d'elle-même dans les airs et, poussée par un

souffle modeste, se posa non loin de nous, après une directe et lente

excursion de quinze à vingt pieds, sur une dent de fumeur brunie par le

tabac.

Canterel, nous entraînant d'un signe, enjamba la corde, franchit la

limite déserte et s'approcha de l'instrument aérien. Nous le suivîmes

tous, très attentifs à ne pas déplacer les dents éparses, dont

l'apparent désordre était sans nul doute le résultat laborieux d'études

approfondies.

De près, l'oreille percevait plusieurs tic tac, émis par la

_demoiselle_, qui brillait au soleil.

Sans nous marchander les plus séduisants commentaires, Canterel attira

notre attention sur les divers organes de l'appareil.

Juste au sommet de l'aérostat, laissée à nu par le filet formant là une

sorte de col sans relief, une soupape automatique d'aluminium comprenait

une ouverture circulaire à obturateur voisine d'un petit chronomètre au

cadran visible.

Sous le ballon, les cordages verticaux et ténus composant la partie

inférieure du filet, entièrement fait de soie rouge fine et légère,

agrippaient, en guise de nacelle, par des trous forés dans son bord

droit et très bas, un plateau rond d'aluminium, qui, ressemblant à un

couvercle renversé, contenait une substance jaune d'ocre étalée en

couche mince sur son fond horizontal.

Le dessous du plateau était centralement rivé au sommet d'un étroit

poteau d'aluminium cylindrique et vertical constituant le corps même de

l'objet.

Une longue tige, pareillement en aluminium, plantée de côté dans la

région supérieure du poteau, s'élevait obliquement vers le ciel, plus

haut que le plateau circulaire, et finissait en se ramifiant triplement.

Chacune de ses trois branches soutenait debout à son extrémité un

chronomètre assez grand, auquel s'adossait un miroir rond de même

circonférence; les trois cadrans, s'ignorant l'un l'autre, se trouvaient

orientés extérieurement dans trois sens divergents, alors que les trois

disques de verre étamé faisaient face à un commun espace médian et,

respectivement, regardaient à peu près l'ouest, le sud et l'est.

Actuellement le premier miroir recevait directement l'image du soleil et

la dardait en plein sur le second, qui la renvoyait vers le

plateau-nacelle, tandis que le troisième ne semblait jouer aucun rôle.

Chaque miroir tenait à son chronomètre par quatre tiges horizontales

délicatement dentées, fichées individuellement en haut, en bas, à droite

et à gauche dans le revers de son pourtour; ces tiges, dans les trois

cas, traversaient le chronomètre de part en part et pointaient de

l'autre côté, en marge périphérique du cadran, un peu inférieur comme

diamètre à l'ensemble du mouvement d'horlogerie.

Actionnées par d'invisibles roues dentées en rapport avec le mécanisme

des chronomètres, les tiges, par une grande variété de progressions et

de reculs, pouvaient donner aux miroirs toutes sortes d'inclinaisons;

l'avant de chacune se composait d'une petite boule métallique

emprisonnée aux deux tiers par une sphère creuse incomplète adaptée au

dos du miroir en jeu; ce mode d'attache se prêtait facilement aux

déplacements du disque réfléchissant dans les sens les plus divers.

Chaque jour le triple système suivait le soleil dans sa course, du lever

au coucher. Pendant la matinée le miroir tourné à l'est recueillait en

premier l'ensemble des feux étincelants; après le passage de l'astre au

méridien il devenait inactif et son vis-à-vis prenait son rôle. Militant

depuis l'aurore jusqu'au soir, le miroir contemplant le sud reflétait

toujours en deuxième, pour les braquer dans une direction invariable,

les effluves radieux que lui décochaient sans interruptions l'un ou

l'autre des brillants disques voisins.

Sur le milieu de la tige oblique triplement ramifiée à sa fin s'élevait

un court support droit, presque aussitôt divisé en deux branches courbes

formant une moitié de circonférence aux cornes pointées vers le zénith.

Ce demi-cercle, perpendiculaire à l'idéal plan vertical dans lequel se

trouvait la tige oblique, pouvait servir de cadre partiel à une

puissante lentille ronde qui, assimilant son diamètre horizontal au

sien, était fixée intérieurement par deux pivots à la portion culminante

des branches courbes.

Placée avec précision sur le chemin du faisceau lumineux répercuté en

second par le plus lointain miroir, la lentille était couchée

parallèlement aux rayons qui l'inondaient.

Un chronomètre de dimension minime, dont le cadran ornait extérieurement

la partie haute d'une des branches courbes, avait pour mission de faire

virer la lentille à tels moments strictement déterminés, grâce à une

subtile accointance entre son mouvement et le pivot contigu.

Assurant la stabilité de l'ensemble, une tige métallique horizontale,

terminée comme un demi-haltère par un contrepoids en boule, était vissée

dans le poteau d'aluminium du côté juste opposé à la lentille et aux

miroirs.

Une immense aiguille aimantée, semblant provenir de quelque géante

boussole, traversait perpendiculairement le poteau à mi-hauteur et,

présentant la même longueur de part et d'autre, servait, par son

magnétisme, à toujours maintenir, durant les vols, l'ustensile aérien

dans une orientation immuable. Sa pointe nord était placée droit

au-dessous du miroir inspectant le sud, alors que son piquant méridional

coïncidait de façon similaire, mais à moindre distance, avec le

contrepoids sphérique.

Comme base, trois petites griffes d'aluminium, courbes et tout unies,

rappelant en miniature les pieds d'un meuble, supportaient le bord

inférieur du poteau; chacune appuyait son extrémité sur le sol, en

donnant à la hie une assiette suffisante, et montrait extérieurement,

tout au bas de sa courbe régulière et sortante, le cadran d'un

chronomètre exigu à peine plus large qu'elle-même.

A mi-hauteur des trois griffes étaient respectivement ancrés, de façon

interne et convergente, trois minces clous horizontaux, dont la pointe

s'enfonçait très légèrement dans le pourtour d'une minuscule rondelle en

métal bleu, ainsi campée isolément et à plat dans l'espace, juste sous

l'axe du poteau. Une deuxième rondelle, de même format, mais dont le

métal offrait une teinte gris clair, stationnait directement au-dessus

de l'autre, à un millimètre d'intervalle, et se trouvait suspendue à une

fine tige verticale, qui, tenant par un bout au centre de sa surface

supérieure, disparaissait dans le poteau.

Un peu plus haut que le niveau d'attache des griffes, l'extrême portion

inférieure du poteau enchâssait, en un point de sa périphérie, le cadran

d'un dernier chronomètre.

* * * * *

Nous ayant laissé le temps nécessaire à un examen approfondi de la

_demoiselle_, Canterel revint sur ses pas suivi de notre groupe, et

quelques secondes plus tard nous étions tous postés comme précédemment

au bord de la corde, que nous avions franchie de nouveau.

Le bruit d'un faible choc attira bientôt nos regards vers le bas de

l'appareil; entre les trois griffes, la rondelle grise, s'abaissant sous

une poussée de sa tige, avait rapidement rejoint l'autre, et toutes deux

restaient maintenant collées étroitement. A l'instant précis de leur

réunion, la dent brune placée au-dessous d'elles avait quitté le sol et,

obéissant à quelque mystérieuse aimantation, s'était plaquée contre le

verso de la rondelle bleue. Pour l'oreille, les deux heurts, semblant

simultanés, s'étaient confondus en un seul.

Peu après, un éclair jaillit de la lentille, qui, ayant accompli

brusquement un quart de tour en pivotant sur l'axe de son diamètre

horizontal, coupait désormais perpendiculairement le faisceau lumineux

émis, suivant une obliquité descendante, par le miroir braqué au sud.

Par suite de cette manœuvre, les rayons, traversant le verre spécial, se

concentraient avec puissance sur l'aire intégrale de la substance jaune

étalée sous l'aérostat dans le plateau circulaire; quelques-uns des fins

cordages inférieurs du filet rayaient d'une ombre imperceptible ce

soudain miroitement. Sous l'effet d'intense chaleur ainsi produit la

matière ocreuse devait dégager un gaz léger pénétrant dans le ballon par

son ouverture évasée, car l'enveloppe se bombait graduellement. La force

ascensionnelle fut bientôt suffisante pour enlever l'appareil entier,

qui bondit doucement dans les airs, pendant que la lentille, effectuant

un nouveau quart de tour dans le même sens, obscurcissait l'amalgame

jaune en cessant d'y concentrer les rayons solaires.

Le vent avait changé pendant notre station par delà l'obstacle de la

corde, et la _demoiselle_ fut ramenée vers le tableau dentaire; mais ce

second trajet formait un angle assez ouvert avec le premier, et c'était

sur le plus sombre coin de la crypte où sommeillait le reître que

l'instrument se dirigeait.

En bas, pendant le vol, une des griffes s'allongea d'elle-même grâce à

une aiguille interne qui descendit d'un demi-centimètre.

Bientôt le ballon se dégonfla sensiblement, et l'appareil, s'abaissant,

établit ses deux griffes sans rallonge sur un ensemble de dents foncées

appartenant à l'une des berges de l'étang souterrain, tandis que

l'aiguille révélée depuis peu s'installait à même le sol au milieu d'un

espace resté vide. Au moment de l'atterrissage nous avions vu, sur le

sommet de l'aérostat, la soupape encore béante, qui, ayant laissé fuir

la quantité de gaz voulue, se refermait sans bruit à l'aide de son

obturateur, simple disque d'aluminium capable tour à tour de se cacher

puis de réapparaître en tournant, sans changer de plan, sur certain

pivot intéressant un point de son bord extrême. Par déduction analogique

nous comprenions maintenant comment le premier voyage de la hie s'était

perpétré au moyen de la lentille et de la soupape, dont les agissements

respectifs avaient alors échappé à nos yeux novices.

Entre les trois griffes la rondelle grise venait de se relever,

entraînée par sa tige, et de nouveau un millimètre d'écart la séparait

de la bleue. Aussitôt, prouvant que de ce fait l'aimantation était

détruite, la dent chargée de nicotine qui avait suivi l'appareil dans

les airs quitta le revers de la rondelle bleue et tomba sur le sol, où

elle combla en partie un point inachevé de la mosaïque. La teinte de la

nouvelle débarquée s'harmonisait avec celle des dents voisines, et le

tableau se trouvait un peu avancé par ce minime apport remisé en bonne

place.

La lentille exécuta un quart de tour dans le sens habituel, et les

émanations de la substance ocreuse, lumineusement échauffée, enflèrent

la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait

derechef et que l'aiguille-rallonge réintégrait la griffe qui lui tenait

lieu d'étui. La brise avait gardé son dernier cap, et la _demoiselle_

poursuivit sa course en ligne droite jusqu'à une solitaire et lointaine

racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manœuvre de la soupape la

fit descendre et se poser.

*

* *

Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'être de

l'étrange véhicule aérien.

Le maître avait poussé jusqu'aux dernières limites du possible l'art de

prédire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement

sensibles et précis lui faisait connaître dix jours à l'avance, pour un

endroit déterminé, la direction et la puissance de tout souffle d'air

ainsi que la venue, les dimensions, l'opacité et le potentiel de

condensation du moindre nuage.

Pour mettre en saisissant relief l'extrême perfection de ses pronostics,

Canterel imagina un appareil capable de créer une œuvre esthétique due

aux seuls efforts combinés du soleil et du vent.

Il construisit la _demoiselle_ que nous avions sous les yeux et la

pourvut des cinq chronomètres supérieurs chargés d'en régler toutes les

évolutions,--le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que

les autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de

gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'aérostat, grâce à la

substance jaune, qui, due à une préparation spéciale, exhalait sous tout

ascendant calorique une certaine quantité d'hydrogène. C'était le maître

lui-même qui avait inventé la composition ocreuse, dont les effluences

allégeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur

elle les rayons de l'astre radieux.

De cette manière, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre

aide que celle du soleil plus ou moins dégagé, pouvait, en profitant de

tel courant atmosphérique prévu longtemps d'avance, accomplir un trajet

précis.

Le maître chercha dès lors quelle matière employer pour l'enfantement de

son œuvre d'art. Seule une fine mosaïque lui semblait apte à provoquer

un difficultueux et fréquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait

que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation

intermittente, pussent être tour à tour attirés puis laissés par la

portion inférieure de la hie. Canterel, finalement, résolut d'utiliser

une découverte qui, faite par lui seul quelques années auparavant, avait

toujours donné dans la pratique d'excellents résultats.

Il s'agissait d'un curieux système permettant d'extraire les dents sans

aucune souffrance, en évitant l'emploi dangereux et nocif de tout

anesthésiant.

A la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux métaux fort

complexes, qui rapprochés l'un de l'autre créaient à l'instant même une

aimantation irrésistible et spéciale, dont le pouvoir s'exerçait

uniquement sur l'élément calcaire composant les dents humaines.

L'un de ces métaux était gris, l'autre avait des reflets bleu d'acier.

Taillant dans chacun d'eux une rondelle d'un millimètre de rayon, il

avait fixé la grise à un fin manche rigide un peu oblique à son plan--et

enfoncé dans le pourtour de la bleue, à distances symétriquement égales,

la pointe de trois courtes tiges horizontales divergentes, tenant par

leur autre extrémité à la circonférence supérieure d'un petit cylindre

pourvu d'une mince poignée. Le moment venu, employant séparément ses

deux mains, il introduisait le cylindre dans la bouche du patient,

appuyait ses bords inférieurs, épais et non coupants, sur les deux dents

avoisinant de part et d'autre celle à enlever--puis amenait la rondelle

grise, qu'il collait exactement sur la bleue. L'aimantation se

produisait aussitôt, si brusque et si puissante que la dent malade,

obéissant à l'appel, quittait son alvéole sans donner à l'intéressé le

temps de percevoir la moindre secousse torturante--et se précipitait

vers la rondelle bleue en pénétrant dans le cylindre, qui, entièrement

de platine ainsi que les trois tiges, montrait une résistance à toute

épreuve. Lorsqu'il s'agissait du maxillaire inférieur, le cylindre se

posait normalement, la rondelle bleue en haut; dans le cas, au

contraire, où la mâchoire dominatrice se trouvait en jeu, la manœuvre,

bien que pareille, exigeait le renversement complet du cylindre et de la

rondelle grise. Pour les bouches dégarnies, si d'un côté le soutien

faisait défaut à cause d'une dent manquante, le maître, en vue d'un

emploi fort simple, choisissait dans un lot varié de parallélipipèdes

droits en ivoire plein celui qui, par sa hauteur, pouvait fournir la

meilleure suppléance; le cylindre, s'installant d'une part sur une dent,

de l'autre sur l'ivoire, offrait ainsi l'opposition voulue. Quand un

vide complet environnait la dent morbide, doublement isolée, deux

parallélipipèdes devenaient nécessaires. En présence de deux

dents-supports d'inégale grandeur, Canterel recourait à un assortiment

de petits carrés ivoirins d'épaisseurs diverses, dont un seul, mis sur

la plus basse, établissait, pendant l'instant critique, une parfaite

similitude de niveau.

Par une conséquence voulue de la combinaison atomique particulière qui

l'engendrait, l'aimantation s'exerçait seulement du côté intérieurement

assombri au début par le cylindre, dans le champ strict d'un impeccable

tube imaginaire de longueur indéfinie, dont l'axe eût traversé le centre

des deux rondelles et dont le diamètre eût égalé le leur. La rondelle

grise ne risquait donc pas d'attirer jusqu'à elle une des dents de la

mâchoire hors de cause, et la bleue ne projetait son action que sur une

portion de la dent visée, sans troubler aucunement les voisines; cette

action circonscrite, vu son extraordinaire intensité, suffisait à donner

le résultat cherché, complètement indolore par le fait de sa soudaineté.

La dent une fois extraite et adhérente à la rondelle bleue, Canterel

décollait aussitôt la grise, craignant que l'aimantation,

qui--expérimentalement il en avait acquis la certitude--eût persisté

malgré l'obstacle, ne bouleversât par accident une partie saine de la

denture à la suite d'un faux mouvement de l'opéré ou de lui-même.

Le procédé, bientôt connu, avait amené à _Locus Solus_ une foule de

visiteurs à fluxion, qui tous s'en retournaient ravis de la manière

prompte et confortable dont on venait d'arracher la cause de leur mal

sans qu'ils eussent ressenti le moindre à-coup pénible.

Pêle-mêle le maître entassait au rebut les dents descellées par son art,

et l'occasion lui avait toujours manqué pour s'occuper de cette

embarrassante réserve, dont la destruction s'était trouvée constamment

ajournée.

Après l'éclosion de son nouveau projet il bénit ces retards successifs,

qui mettaient à sa portée un élément utilisable et pratique.

Il prit le parti de consacrer son stock de dents à l'exécution de sa

mosaïque. Leurs nuances et leurs contours différaient suffisamment pour

se prêter à cette fantaisie, et un complexe enrichissement serait fourni

par l'ensanglantement plus ou moins vif des racines joint aux reflets

brillants des aurifications et des plombages.

Le maître fixa délicatement à la partie inférieure de sa hie, entre

trois griffes servant de supports, deux nouvelles rondelles pareilles à

celles qu'il employait pour ses opérations dentaires. Mais cette fois il

avait réglé la composition des deux métaux de manière à fonder une

aimantation beaucoup moins autoritaire; il ne s'agissait en effet que de

cueillir des dents simplement jonchées à terre, sans avoir à les

extirper de leurs alvéoles; en véhiculant leur léger butin d'un point à

un autre, deux rondelles aussi fortes que les primitives auraient happé,

pendant le trajet aérien, toutes les dents du sol qu'eût effleurées leur

champ d'appel, chaque dernière venue sautant verticalement pour se

coller sous la précédente; cet inconvénient capital n'était pas à

craindre, les rondelles neuves, identiques aux premières comme taille et

comme ton individuel, n'ayant que juste le pouvoir nécessaire pour héler

de très près une dent exempte de résistance. Un chronomètre placé au bas

du poteau d'aluminium devait, en actionnant certaine tige verticale,

déterminer à tour de rôle, pour tels moments précis, le rapprochement ou

l'écartement des deux métaux et rendre ainsi l'aimantation

intermittente.

Canterel aurait acquis des résultats analogues en adoptant pour sa

mosaïque des morceaux de fer doux diversement colorés, qu'un

électro-aimant eût sans peine captés puis lâchés par l'effet d'un

courant discontinu.

Mais ce procédé nécessitait dans la hie volante l'installation

difficultueuse d'un alourdissant système de piles plein de graves

inconvénients.

Le maître préféra donc sa première idée, qui, en exploitant de façon

inédite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le

séduisait en outre par l'imprévu que donnerait au curieux tableau

projeté l'emploi de fragments découpés et teintés par le hasard seul à

l'exclusion de toute volonté artistique et préméditante.

Après avoir complété la _demoiselle_ par l'adjonction de la géante

aiguille de boussole, Canterel se vit encore en présence d'une condition

indispensable à remplir. Il fallait que l'appareil nomade pût conserver

une verticalité parfaite durant ses villégiatures sur les divers

districts de l'œuvre future. Or, plus la mosaïque avancerait, plus les

trois griffes-soutiens risqueraient de détruire l'équilibre général en

rencontrant des dents comme points d'appui; la hie, en se penchant,

compromettrait grièvement l'orientation si précise des miroirs à

évolution régulière, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.

Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel évida la

portion basse des trois griffes et mit à chacune d'elles un chronomètre

de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient

certaine aiguille interne à pointe arrondie en mesure de s'abaisser

temporairement.

Quand une griffe porterait sur une dent faisant déjà partie intégrante

de la mosaïque, les deux autres seraient d'avance rallongées par leur

aiguille respective dont le bout atteindrait le sol; parfois deux

griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son

aiguille.

Les fines tiges annexées sortiraient plus ou moins suivant le niveau des

dents, très variables d'épaisseur. En effet, molaires et palettes, dents

d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couchées, un nombre

immense de hauteurs différentes, nombre accru par l'individualité de

chaque mâchoire. Ce fait ne nuirait pas au résultat final, la vigueur

picturale de la mosaïque n'ayant pas à souffrir d'une simple inégalité

de surface; mais Canterel se verrait forcé d'en tenir un grand compte

supplémentaire pour le réglage chronométrique des trois aiguilles; entre

une mâchelière d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux

extrêmes, le dénivellement serait relativement considérable, et, selon

qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes

feraient accomplir à leur appendice intérieur un trajet long ou court

pour gagner le sol; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient

simultanément deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait

recours à son aiguille; pendant les derniers jours, quand les trois

griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isolée,

s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un

ou deux des appendices mobiles malgré l'absence complète de tout contact

avec la terre.

Étant données ces diverses particularités, la mise au point des trois

plus bas chronomètres ne manquerait pas d'exiger un travail

exceptionnellement ardu. Par bonheur, le maître, sous le rapport des

aiguilles-rallonges, n'aurait à s'inquiéter que de l'emplacement même de

la future mosaïque et non des entours, où, l'espace ne lui étant pas

ménagé, il sèmerait les dents de telle sorte que la _demoiselle_, pour

ravir chacune, pût appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol.

Esclave de l'orientation des courants atmosphériques susceptibles d'être

utilisés, Canterel, du moins, élirait à sa guise, sur une ligne droite

indéfinie, le point d'arrivée de chaque migration aérienne tendant vers

l'extérieur du tableau dentaire; il n'aurait pour cela qu'à faire agir

plus ou moins tôt le chronomètre de la soupape. Cette latitude lui

permettrait d'éviter, même pour le début de l'expérience, toute espèce

de tassements sur le vaste champ appelé à se dégarnir peu à peu, et dans

la partie préhensive de sa tâche la hie n'emploierait jamais les

aiguilles de ses griffes.

* * * * *

Pour l'œuvre d'art à exécuter, Canterel voulut choisir un sujet tant

soit peu fuligineux, à cause des tons bruns et jaunâtres qui

domineraient forcément dans les matériaux de la mosaïque; une scène

pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement éclairée

devait à son idée fournir l'élément le plus propice, et il se rappela

certain conte scandinave qu'Ezaïas Tegner intitule _den Rytter_[1] dans

sa _Frithiofs Saga_, conte populaire et moral qui, répondant

parfaitement à ses vues par son principal épisode, a inspiré la

traduction suivante au folkloriste français Fayot-Roquensie.

[1] _Le Reître._

* * * * *

Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement

épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron

Skjelderup.

Gjörtz manda auprès de lui le reître Aag, forban sans scrupules, qui,

pourvu qu'on le payât bien, ne reculait devant aucune besogne.

En termes ardents, le suzerain exposa l'irrésistible amour qui lui

étreignait le cœur--et promit une fortune au reître pour le jour béni

où, grâce à un discret enlèvement, il lui amènerait seule et sans

défense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rêves.

Afin d'éviter toute compromission, Gjörtz se masquerait avec un loup

pour assouvir son désir. Sachant qu'une plainte adressée au roi

l'exposerait aux plus terribles représailles, il voulait priver Christel

de preuves et même de soupçons.

Aag se mit en campagne et alla se loger proche la résidence du baron

pour guetter l'occasion favorable.

Un soir, embusqué dans le parc du château qu'il épiait sans cesse, le

reître vit Christel, que les hasards d'une promenade solitaire

conduisaient de son côté. Au moment opportun, il s'élança d'un bond sur

l'infortunée jeune femme, dont ses mains ne purent arrêter le premier

cri. Skjelderup entendit cette exclamation de détresse et, appelant

plusieurs serviteurs à son aide, arriva en temps voulu pour délivrer sa

conjointe et s'emparer de l'agresseur.

Par ordre du châtelain, ivre de fureur, Aag fut à l'instant même

entraîné au fond d'une crypte énorme qui, s'étendant sous le parc, avait

précisément son entrée secrète au milieu d'un massif avoisinant le lieu

de l'attentat.

Cette retraite, depuis longtemps inutilisée, communiquait jadis avec les

souterrains du château pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse,

servir de refuge ignoré à un personnel nombreux, en laissant toujours

l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.

Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prisonnier,

Skjelderup fit planter debout dans le sol, composé d'une terre glaise

facilement pénétrable, certaine branche résineuse cueillie puis allumée

au moment de la descente.

Un étang croupissait dans la grotte, saturée de gaz malsains et

d'humidité.

Abandonnant le reître dans le repaire silencieux destiné à lui servir de

tombe, le baron remonta par le même chemin, suivi de ses serviteurs,

qui, devant lui, scellèrent l'entrée de la crypte à l'aide d'immenses

pierres rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul; ces

matériaux provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient

non loin de là une des allées du parc. Depuis plus d'un demi-siècle la

communication souterraine avec le château était comblée par des éboulis,

et rien ne pouvait soustraire le condamné à la mort lente et cruelle qui

l'attendait loin de tout secours humain.

* * * * *

Après avoir essayé vainement de remuer les pierres rouges entassées sur

l'ouverture qui lui avait livré passage, le reître fit le tour de sa

vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emblée tout espoir

d'évasion.

Au cours de son exploration il avait ramassé dans un coin obscur certain

vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige à peu près complet

d'un stock de volumes lamentables jetés là au rebut et presque anéantis

par la moisissure ou par les rats.

Revenu près de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en-tête suivant:

_Recueil des Kaempe Viser, publié pour la reine Sophie par Sorenzon

Wedel.--1591._

Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les pensées lugubres

qui l'assaillaient, Aag, s'étendant sur le sol, ouvrit le livre au

hasard et tomba sur cette légende naïve, intitulée _Conte de la Boule

d'Eau_.

* * * * *

Autrefois vivait près d'Eidsvold le prince Rolfsen, connu pour sa

grandeur d'âme et sa loyauté.

Maître d'immenses richesses, Rolfsen chérissait sa fille Ulfra, pure

adolescente aux vertus proverbiales; par contre il s'était vu forcé de

répudier ses onze fils, jeunes gens perfides, remplis d'instincts vils

et cruels.

A la mort de Rolfsen, la sage Ulfra, bien qu'elle fût la plus jeune,

entra en possession de tous les biens de son père, qui l'avait nommée

son héritière unique.

Les onze frères, fous de rage, allèrent trouver la fée malfaisante

Gunvère et la prièrent de faire périr Ulfra au moyen de quelque

sortilège.

Gagnée incontinent à la mauvaise cause des solliciteurs, la fée, avec

regret, déclara sa puissance trop limitée pour provoquer directement le

trépas de la jeune fille. Elle pouvait seulement la métamorphoser en

colombe pendant l'espace d'une année, au cours de laquelle les onze

frères lui donneraient facilement la mort s'ils réussissaient à la

découvrir dans le _Fuglekongerige_--ou _Royaume des Oiseaux_,--lieu de

retraite au sein duquel se passerait tout son temps d'exil.

Les jeunes gens acceptèrent l'offre de Gunvère, qui, après avoir nasillé

une formule magique, leur annonça qu'Ulfra, soudainement changée en

colombe, venait de prendre son vol en leur laissant le champ libre pour

l'accaparement de ses trésors.

Avec mille recommandations la fée leur remit une cage contenant un linot

qui, une fois lâché, devait les conduire, en voletant, jusqu'au royaume

des oiseaux--puis leur apprit un mot cabalistique propre à les préserver

d'un péril mortel au moment de toucher au but.

En effet, le Fuglekongerige était gardé par un génie terrible qui, sous

la forme d'une sphère d'eau aérienne, de moyenne grosseur, en

interdisait l'accès aux chasseurs aventureux.

Tout être vivant effleuré par l'ombre de l'étrange boule mourait à

l'instant. Le danger persistait durant la nuit, où, dans le ciel

toujours pur d'un climat privilégié, la lune ou les étoiles produisaient

une clarté suffisamment brillante pour être occultée de façon

appréciable.

Articulé à voix haute, le vocable magique livré par Gunvère forcerait le

globe liquide à fuir au loin.

Les onze frères quittèrent la fée, qui leur recommanda de faire

diligence, car, s'ils ne lui ôtaient l'archée, Ulfra, au bout d'une

année, désertant le Fuglekongerige à tire-d'aile, retrouverait sa forme

première pour occuper de nouveau son rang et jouir de sa fortune au

détriment des spoliateurs.

Avant tout, les jeunes gens allèrent prendre possession des richesses

paternelles, que la disparition de leur sœur venait de laisser vacantes.

Oubliant que Gunvère leur avait enjoint de se hâter, ils menèrent

pendant près d'un an accompli une vie de folle bombance, jetant l'or à

pleines mains et profitant du présent joyeux sans souci de l'avenir.

Quelques jours seulement avant la date fatale, se souvenant brusquement

du danger qui les menaçait, ils se mirent en route en lâchant le linot,

dont la cage, depuis la première heure, avait toujours été munie

régulièrement de grains nourrissants et variés.

A la suite de l'oiseau, qui, sûr de son chemin, voletait dans une

direction fixe, ils fournirent plusieurs longues étapes et eurent enfin

connaissance d'un bois immense plein de bruissements de plumes et de

pépiements. Le linot s'arrêta, leur indiquant ainsi qu'ils venaient

d'atteindre le Fuglekongerige.

Il faisait grand jour, et le soleil étincelait dans un ciel radieux.

Tout à coup les onze frères, terrifiés, virent apparaître la sphère

d'eau annoncée par la fée; ils cherchèrent vainement le mot

préservateur, depuis longtemps oublié au milieu d'innombrables orgies.

La boule approchait, dessinant sur le sol une ombre pâle qui d'abord

éclipsa le linot, réduit par la fatigue à sautiller péniblement sans

faire usage de ses ailes. L'oiseau, comme foudroyé, tomba mort avant

d'avoir pu exhaler une plainte.

Dès lors une chasse effroyable commença. Les jeunes gens, ployés par

l'épouvante, cherchaient à fuir le fléau aérien qui les poursuivait avec

acharnement. La lutte ne pouvait durer, tant le globe fluide mettait

d'agilité à déjouer les feintes brusques tentées par les condamnés pour

se soustraire à l'ombre mortelle.

Mais, depuis quelques instants, une colombe, s'élevant hors du

Fuglekongerige, avait pris sa course à plein vol vers le lieu découvert

où se jouait la scène angoissante.

Planant au-dessus de la sphère pour éviter l'obscurcissement meurtrier,

la nouvelle venue, en baissant le bec, but avidement jusqu'à la dernière

goutte l'eau vagabonde et terrible.

Les onze frères, comprenant qu'ils se trouvaient en présence d'Ulfra,

mirent un genou en terre, émus et repentants.

La colombe, se faisant guide à la place du linot, les entraîna sur la

route du retour, où ils la suivirent docilement.

Le domaine familial une fois en vue, les temps maléfiques étant révolus,

la douce Ulfra reprit sa forme féminine--et prononça quelques paroles de

touchante conciliation, en tendant les bras à ses frères, dont elle

avait su pénétrer les ténébreux agissements.

Les jeunes gens, amendés, vécurent désormais auprès de leur sœur, qui,

rentrée en possession de son immense avoir, les combla de tendresse et

de libéralités.

* * * * *

Au fond de la grotte où le baron Skjelderup venait de l'enterrer vivant,

Aag avait conquis un peu d'oubli dans sa lecture.

Se voyant gagné par le sommeil, il posa le volume auprès de lui et, le

corps à l'abandon, ne tarda pas à s'endormir.

Un rêve, inspiré par le texte récemment assimilé, lui montra bientôt les

onze frères de la légende fléchis de terreur par la sphère d'eau, dont

l'ombre estompait mortellement le linot conducteur,--tandis qu'au loin

une neigeuse colombe s'élançait pour porter secours à ses persécuteurs.

Peu à peu la colombe s'accentua davantage, et le reître se sentit frôlé

par elle. Ouvrant les yeux, il vit à ses côtés Christel, qui lui

pressait la main pour l'éveiller.

En quelques mots la jeune femme lui conta les événements qui avaient

suivi l'apposition des pierres rouges sur l'orifice de la crypte.

Obsédée par la pensée de la mort affreuse réservée à son agresseur,

Christel avait pris dans la bibliothèque du château puis transféré

jusqu'à sa chambre une réunion de vieux manuscrits émaillés de plans et

d'indications concernant la construction fort ancienne du domaine des

Skjelderup.

Elle espérait trouver dans ces documents le signalement révélateur de

quelque passage clandestin, suffisamment praticable pour lui permettre

d'arriver seule jusqu'au reître, en évitant les risques d'indiscrétion

que lui eût fait courir toute aide étrangère.

De minutieuses recherches lui apportèrent la réalisation de ses désirs.

Après avoir gravé dans sa mémoire chaque terme d'un long paragraphe

complexe et précis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves

du château et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible

masqué par une des nombreuses aspérités de certain mur sombre et

rugueux.

Bientôt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manière, monta

d'elle-même assez haut puis s'arrêta, soutenue au-dessus de son alvéole

par quatre épaisses tiges verticales; l'ouverture mise à nu était

comblée par une nappe d'eau.

Christel poussa un nouveau ressort, plus à droite, dans la même région

du mur, et, dès lors, l'eau, en baissant, découvrit quelques marches

aboutissant à un couloir souterrain. La jeune femme descendit et

s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glacée

qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.

Elle déboucha ainsi dans la crypte du reître, juste sous l'affleurement

habituel de l'étang, dont un décroissement initial, dû au second ressort

manœuvré, avait amené le vidage du tunnel. En marchant avec précaution

sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol même de

l'antre--et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd

sommeil.

* * * * *

Bouleversé par ce récit, Aag fut frappé, malgré lui, du rapport établi à

la dernière seconde par son rêve entre Christel et cette blanche colombe

dont il s'était cru effleuré en percevant l'attouchement libérateur qui

l'avait éveillé. Dans les deux cas l'innocence lâchement persécutée

venait victorieusement secourir l'instrument même de ses maux ou de ses

périls.

Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Christel, non sans lui faire

signe de la suivre, avait regagné, par la même saillie déclive, le

passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'étang.

Après un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystérieuse

dissimulée dans les caves du château.

En faisant jouer successivement tout au bas du mur, à droite puis à

gauche, deux ressorts encore inemployés coïncidant verticalement avec

les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux, qui,

atteignant leur ancien arasement, prouvèrent que l'étang de la grotte

s'était de nouveau empli jusqu'au bord,--ensuite la descente de la

dalle, dont la masse régulière combla hermétiquement l'étroite percée

occulte. La jeune femme admirait la prévoyance avec laquelle

l'architecte avait jadis ménagé ce passage secret, utile à quelque fuite

désespérée même au temps où une simple porte--exempte d'éboulis mais

susceptible d'être facilement condamnée par un envahisseur

perspicace--séparait seule la crypte du château. En pensée elle voyait

le mécanisme caché, dont les documents de la bibliothèque feuilletés

quelques heures auparavant lui avaient montré le fonctionnement grâce à

diverses coupes de sous-sol commentées par un texte précis: un boyau

souterrain reliait l'étang de la caverne au lac Mjösen, qui s'étendait

juste au même niveau à trois kilomètres à l'est; le second ressort,

pendant tout le temps où on appuyait sur lui, lâchait le jet d'une

conduite hydraulique dans l'intérieur d'un récipient qui, une fois

alourdi, descendait en formant contrepoids; actionné par ce fait, un

délicat système de bielles et de leviers obstruait le boyau, ouvrant en

même temps un déversoir foré à deux mètres de profondeur dans une des

parois de l'étang, qui aussitôt se vidait partiellement dans un puits

naturel; c'est alors que la communication devenait praticable entre la

crypte et le château, par suite de l'abaissement des eaux. Le troisième

ressort, pressé avec vigueur, enfonçait de force et temporairement le

résistant obturateur à refoulement automatique de certain orifice ménagé

dans le bas du récipient, qui, promptement délesté de tout son liquide,

remontait jusqu'à sa place primitive,--pendant que bielles et leviers,

détruisant leur premier travail, bouchaient le déversoir du puits et

libéraient le boyau, par lequel le lac Mjösen emplissait de nouveau

l'étang. C'était d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids à

eau tour à tour gorgé puis tari que le premier et le quatrième ressort

remuaient la dalle.

Entraînant le reître par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux clés

dont elle s'était munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle

du parc et accorda en même temps à son agresseur la liberté complète et

le pardon.

Au lieu de saisir une occasion si tentante de perpétrer l'enlèvement qui

devait lui rapporter une fortune, Aag, influencé par l'amendement des

onze frères dépeints dans les Kaempe Viser, se jeta aux genoux de

Christel pour lui exprimer son repentir et sa reconnaissance.

Puis il se sauva dans la nuit, pendant que la jeune femme réintégrait

silencieusement ses appartements.

* * * * *

Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaitée,

Canterel choisit dans son parc une place très découverte, remarquable

par l'instabilité de direction observée dans les souffles la parcourant.

Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux

va-et-vient que la _demoiselle_ aurait à effectuer pour l'exécution du

tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la région

qu'il se promettait d'utiliser--puis attendit patiemment l'apparition

dans ses pronostics d'une future période de deux cent quarante heures

qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportât ni pluie ni

tempêtes. L'expérience ne pouvait en effet se concevoir par un vent

excessif, et une averse plus ou moins fouettante eût dérangé maintes

combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'aérostat et en ternissant

miroirs et lentille.

Le moment venu, il amena sur la place ventilée la hie aérienne ainsi

qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis

la découverte de ses deux métaux attractifs.

Là, ses prévisions météorologiques sous les yeux, il se livra pendant

une nuit complète à un terrible labeur, distinguant sans erreurs les

multiples coloris subtils de ses matériaux dentaires grâce à l'étrange

et prodigieuse lumière d'un phare spécial, qui, inventé par lui depuis

peu, avait révolutionné le monde des ateliers et académies en permettant

à n'importe quel peintre de travailler après l'apparition des étoiles

avec la même sûreté qu'en plein jour. Exprès il s'était assigné le soir

comme point de départ des vingt tours de cadran prophétiques, afin de

ménager à ses complexes préparatifs de longues heures noires forcément

nulles pour la _demoiselle_, qui, en commençant sa tâche dès l'aube

subséquente pour la terminer au serein du dixième jour, emploierait sans

en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de

prédictions.

Attentif à ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait à combiner

l'éclosion de son œuvre d'art, les regards fixés de temps à autre sur un

modèle exécuté à l'huile, d'après ses indications, par un portraitiste

avisé, qui avait distribué chaque teinte en quantité plus ou moins

grande suivant le nombre de dents ou de racines la représentant.

Laissant libre l'emplacement de la future mosaïque, il semait sciemment

aux alentours les éléments dentaires de toutes nuances, pour les rendre

prêts à être happés aux différents pèlerinages de la hie.

D'avance, les dents étaient judicieusement orientées selon le sens exact

que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de même que

les racines, toujours séparées de la couronne, séance tenante, par une

section faite avec une petite scie _ad hoc_.

Conjointement à ces absorbantes semailles, Canterel établissait, au

millième de seconde près, les futurs embrayages délicats de certain

mécanisme supplémentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu

les neuf chronomètres, qui, une fois remontés, marcheraient deux cent

trente-trois heures pleines, ère de précaution un peu supérieure--vu la

phase solaire de l'année--au temps que vivrait l'aventure entre la

première aube et le dernier crépuscule.

Une brise devant naître à telle fraction de minute et se diriger dans

tel sens, la lentille, mue par son chronomètre spécial, concentrerait

les rayons solaires sur la substance jaune--et garderait plus ou moins

longtemps sa position calorifique suivant la pureté de l'atmosphère et

la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle à la courbe

de son évolution, puis, surtout, suivant l'opacité relative et la durée

d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la

partie de sa besogne concernant la lentille, le maître tint compte, une

fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matière

ocreuse quelques-unes des soies du filet.

Le réglage chronométrique de la soupape demandait une grande

application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie

pendant ses temps de repos, et un dégonflement partiel serait parfois

nécessaire indépendamment des pérégrinations aériennes, dans le seul but

d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilité plus résistante. Cette

particularité aurait un contre-coup direct sur le travail de la

lentille, obligée d'éblouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune

pour compenser les pertes d'hydrogène.

En bas, la tâche des deux rondelles consacrées à l'attirance puis au

lâchage des dents était plus facile à mettre au point. En revanche,

l'arrangement des trois chronomètres dédiés aux rallonges internes des

griffes astreignit Canterel à d'effrayants calculs. Quant aux miroirs,

leurs déplacements, parfaitement réguliers, ne viseraient qu'à suivre le

soleil dans sa course; mécaniquement leur orientation générale

changerait un peu chaque jour, à cause de la modification quotidienne

apportée dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du

plan de l'équateur sur celui de l'écliptique.

L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever

du soleil--et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les

chronomètres seraient ordonnés d'avance jusqu'au dernier jour inclus.

Les cadrans, laissés visibles à dessein, permettraient de savoir

constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation,

continuaient bien tous à donner la même et vraie heure.

Canterel termina ses apprêts au chant du coq et emplit alors l'aérostat

d'une provision équilibrante et fondamentale d'hydrogène, obtenue

routinièrement sans rien emprunter à la substance ocreuse. En tirant

parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achèverait sa

mosaïque à la brune du dixième jour, reproduisant strictement, en plus

grand, le modèle fait à l'huile, sauf quatre minces bandes extérieures

qui manqueraient individuellement à chacun des côtés, sans porter par

leur insignifiante absence, choisie à bon escient de préférence à toute

autre, nul préjudice à l'ensemble du sujet. Forcément inemployées, les

dents d'abord destinées à l'extrême bordure du tableau furent supprimées

en tant que déchet, et le maître, qui avait annoncé publiquement ses

projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des témoins

pussent venir à toute heure assister aux légères promenades de

l'instrument et contrôler le défaut absolu de tricherie. Une corde

tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle

polygonal, propre à maintenir les visiteurs à une distance suffisante

pour éviter aux souffles d'air la moindre gêne appréciable. Enfin la

_demoiselle_ fut posée au-dessus d'une œillère isabelle, où elle

attendit le moment d'utiliser _motu proprio_ la première haleine

favorable.

L'expérience, touchant presque à sa fin, durait maintenant depuis sept

jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grâce à la merveilleuse

adaptation de ses chronomètres, avait toujours transféré dents ou

racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succédaient assez

vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent; souvent

aussi, la brise s'éternisant dans une direction constante, l'appareil

attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps à

autre, des étrangers se présentaient par petits groupes, et, depuis que

Canterel parlait, plusieurs personnes s'étaient discrètement approchées

pour épier la prochaine ascension de l'aérostat.

*

* *

Comme le maître achevait sa conférence improvisée, un bruit sec, déjà

connu de nous, attira notre attention vers les trois griffes supportant

la _demoiselle_. Subissant la poussée de sa tige, actionnée par le

mécanisme supplémentaire du chronomètre enchâssé dans le bas du poteau,

la rondelle grise, descendant de nouveau, venait de se coller contre la

bleue, sous laquelle adhérait maintenant, enlevée à l'instant par

l'aimantation soudaine, la racine qui tout à l'heure avait servi de but

à l'appareil.

La lentille pivota comme de coutume pour créer un supplément

d'hydrogène--puis tourna une seconde fois pendant que la hie s'envolait,

dérobant la racine.

Un souffle assez lent chassa la _demoiselle_ vers la plume déployée sur

le chapeau du reître; la soupape fonctionna juste à la seconde propice,

et l'appareil, en se posant, lâcha par écartement des rondelles sa proie

mince et légère, achevant ainsi une place rose pâle qui, subtilement

dégradée, formait le bord de la plume, dont l'arête médiane était faite

de racines écarlates. Les griffes ayant trouvé trois supports corallins

de hauteur pareille, aucune des fines rallonges intérieures n'était

sortie.

Presque aussitôt la lentille exécuta une nouvelle manœuvre génératrice

de pouvoir ascensionnel--suivie d'un deuxième quart de tour;

invariablement ses évolutions partielles avaient lieu dans le sens

adopté pour les aiguilles de montre.

La hie, continuant en droite ligne dans l'axe de sa dernière traversée,

alla tomber, grâce à la soupape, sur une merveilleuse canine plus

blanche qu'une perle, qui, au dire de Canterel, provenait de

l'éblouissante denture d'une ravissante Américaine.

Au moment où s'effectua l'aimantation due au rapprochement des

rondelles, un nuage rapide couvrit le disque entier du soleil, amenant

différentes perturbations dans les couches d'air, où circulèrent des

courants nouveaux.

La lentille se remit vivement dans sa position active.

Le passage du voile de brume était prévu depuis l'origine par Canterel,

qui avait réglé en conséquence les embrayages du chronomètre en jeu. La

station militante du verre concentrateur se prolongea donc beaucoup plus

que les deux fois précédentes, où, vu l'ardeur du soleil exempt de

toutes vapeurs, quelques secondes avaient suffi pour faire naître une

copieuse ration d'hydrogène.

La manœuvre allégeante terminée, la _demoiselle_ prit un silencieux

essor et, grâce à une saute de vent soudaine, s'abattit sur la colombe

du rêve, dont l'extrémité d'une aile fut complétée par la blanche

laniaire logée en bonne place. Cette fois, obéissant à son chronomètre,

l'aiguille interne d'une des griffes s'était grandement abaissée à la

fin du parcours pour appliquer sa pointe inoffensive sur le sol; grâce à

elle l'équilibre se trouvait sauvegardé, les autres griffes s'appuyant,

plus haut, sur deux dents de niveau pareil.

L'aérostat, que la soupape venait de dégonfler, fut rempli puis soulevé

par une intervention durable de la lentille, et, pendant que

l'aiguille-rallonge rentrait mécaniquement dans sa griffe, l'instrument,

persévérant dans la même direction, alla s'emparer, au loin, d'une dent

bleue fort régulière, semblable à celle qui, d'après les chroniques du

second empire, déparait isolément le splendide appareil masticateur de

la comtesse de Castiglione, constituant ainsi l'unique et sensationnelle

imperfection de cette beauté sans égale.

A ce moment, le nuage, glissant assez vite, cessa de voiler le soleil,

qui reconquit toute sa puissance.

Cette réapparition marqua la fin des courants contraires qui s'étaient

manifestés pendant l'éclipse passagère, et la brise reprit à peu près

son ancienne orientation.

La lentille n'eut pas besoin d'un long effort pour provoquer l'envol de

l'errante machine, qui bondit gracieusement jusqu'à la culotte du

reître, où la fit choir un brusque agissement de la soupape.

Ici les griffes trouvèrent trois points d'arrivée très étagés,

qu'établissaient le sol et deux dents outremer d'épaisseur différente;

mais, d'avance, sous l'influence respective de leurs chronomètres, deux

aiguilles avaient plongé inégalement, et maintenant la plus longue

touchait terre tandis que l'autre portait sur la dent de moindre cubage.

Le nouvel acompte indigo tomba juste où il fallait, et le ballon,

promptement doué d'un supplément de force, poursuivit son trajet

rectiligne jusqu'à une mâchelière noire, énorme et hideuse, autour de

laquelle la _demoiselle_ campa doucement ses griffes, toutes trois,

depuis un instant, uniformément dépourvues d'aiguille visible.

Annonçant, d'après ses souvenirs, qu'une interminable attente serait

nécessaire pour assister à la prochaine déambulation automatique,

Canterel nous entraîna d'un pas lent vers une autre région de l'immense

place.

Locus Solus · 第 9 / 15 题