CHAPITRE PREMIER

Ce jeudi de commençant avril, mon savant ami le maître Martial Canterel

m'avait convié, avec quelques autres de ses intimes, à visiter l'immense

parc environnant sa belle villa de Montmorency.

_Locus Solus_--la propriété se nomme ainsi--est une calme retraite où

Canterel aime poursuivre en toute tranquillité d'esprit ses multiples et

féconds travaux. En ce _lieu solitaire_ il est suffisamment à l'abri des

agitations de Paris--et peut cependant gagner la capitale en un quart

d'heure quand ses recherches nécessitent quelque station dans telle

bibliothèque spéciale ou quand arrive l'instant de faire au monde

scientifique, dans une conférence prodigieusement courue, telle

communication sensationnelle.

C'est à _Locus Solus_ que Canterel passe presque toute l'année, entouré

de disciples qui, pleins d'une admiration passionnée pour ses

continuelles découvertes, le secondent avec fanatisme dans

l'accomplissement de son œuvre. La villa contient plusieurs pièces

luxueusement aménagées en laboratoires modèles qu'entretiennent de

nombreux aides, et le maître consacre sa vie entière à la science,

aplanissant d'emblée, avec sa grande fortune de célibataire exempt de

charges, toutes difficultés matérielles suscitées au cours de son labeur

acharné par les divers buts qu'il s'assigne.

Trois heures venaient de sonner. Il faisait bon, et le soleil étincelait

dans un ciel presque uniformément pur. Canterel nous avait reçus non

loin de sa villa, en plein air, sous de vieux arbres dont l'ombrage

enveloppait une confortable installation comprenant différents sièges

d'osier.

Après l'arrivée du dernier convoqué, le maître se mit en marche, guidant

notre groupe, qui l'accompagnait docilement. Grand, brun, la physionomie

ouverte, les traits réguliers, Canterel, avec sa fine moustache et ses

yeux vifs où brillait sa merveilleuse intelligence, accusait à peine ses

quarante-quatre ans. Sa voix chaude et persuasive donnait beaucoup

d'attrait à son élocution prenante, dont la séduction et la clarté

faisaient de lui un des champions de la parole.

Nous cheminions depuis peu dans une allée en pente ascendante fort

raide.

A mi-côte nous vîmes au bord du chemin, debout dans une niche de pierre

assez profonde, une statue étrangement vieille, qui, paraissant formée

de terre noirâtre, sèche et solidifiée, représentait, non sans charme,

un souriant enfant nu. Les bras se tendaient en avant dans un geste

d'offrande,--les deux mains s'ouvrant vers le plafond de la niche. Une

petite plante morte, d'une extrême vétusté, s'élevait au milieu de la

dextre, où jadis elle avait pris racine.

Canterel, qui poursuivait distraitement son chemin, dut répondre à nos

questions unanimes.

«C'est le Fédéral à semen-contra vu au cœur de Tombouctou par Ibn

Batouta,» dit-il en montrant la statue,--dont il nous dévoila ensuite

l'origine.

*

* *

Le maître avait connu intimement le célèbre voyageur Échenoz, qui lors

d'une expédition africaine remontant à sa prime jeunesse était allé

jusqu'à Tombouctou.

S'étant pénétré, avant le départ, de la complète bibliographie des

régions qui l'attiraient, Échenoz avait lu plusieurs fois certaine

relation du théologien arabe Ibn Batouta, considéré comme le plus grand

explorateur du XIVe siècle après Marco Polo.

C'est à la fin de sa vie, féconde en mémorables découvertes

géographiques, alors qu'il eût pu à bon droit goûter dans le repos la

plénitude de sa gloire, qu'Ibn Batouta avait tenté une fois encore une

reconnaissance lointaine et vu l'énigmatique Tombouctou.

Durant sa lecture Échenoz avait remarqué entre tous l'épisode suivant.

Quand Ibn Batouta entra seul à Tombouctou, une silencieuse consternation

pesait sur la ville.

Le trône appartenait alors à une femme, la reine Duhl-Séroul, qui, à

peine âgée de vingt ans, n'avait pas encore choisi d'époux.

Duhl-Séroul souffrait parfois de terribles crises d'aménorrhée, d'où

résultait une congestion qui, atteignant le cerveau, provoquait des

accès de folie furieuse.

Ces troubles causaient de graves préjudices aux naturels, vu le pouvoir

absolu dont disposait la reine, prompte dès lors à distribuer des ordres

insensés, en multipliant sans motif les condamnations capitales.

Une révolution eût pu éclater. Mais hors ces moments d'aberration

c'était avec la plus sage bonté que Duhl-Séroul gouvernait son peuple,

qui rarement avait goûté règne aussi fortuné. Au lieu de se lancer dans

l'inconnu en renversant la souveraine, on supportait patiemment des maux

passagers compensés par de longues périodes florissantes.

Parmi les médecins de la reine aucun jusqu'alors n'avait pu enrayer le

mal.

Or à l'arrivée d'Ibn Batouta une crise plus forte que toutes les

précédentes minait Duhl-Séroul. Sans cesse il fallait, sur un mot

d'elle, exécuter de nombreux innocents et brûler des récoltes entières.

Sous le coup de la terreur et de la famine les habitants attendaient de

jour en jour la fin de l'accès, qui, se prolongeant contre toute raison,

rendait la situation intenable.

Sur la place publique de Tombouctou se dressait une sorte de fétiche

auquel la croyance populaire prêtait une grande puissance.

C'était une statue d'enfant entièrement composée de terre sombre--et

jadis fondée en de curieuses circonstances sous le roi Forukko, ancêtre

de Duhl-Séroul.

Possédant les qualités de sens et de douceur retrouvées en temps normal

chez la reine actuelle, Forukko, édictant des lois et payant de sa

personne, avait porté haut la prospérité de son pays. Agronome éclairé,

il surveillait lui-même les cultures, afin d'introduire maints fructueux

perfectionnements dans les méthodes caduques touchant les semailles et

la moisson.

Émerveillées de cet état de choses, les tribus limitrophes s'allièrent à

Forukko pour profiter de ses décrets et avis, non sans garder chacune

son autonomie avec le droit de reprendre à son gré une indépendance

complète. Il s'agissait là d'un pacte d'amitié et non de soumission, par

lequel on s'engagea en outre à se coaliser au besoin contre un ennemi

commun.

Au milieu d'un fol enthousiasme déchaîné par la déclaration solennelle

de l'immense union accomplie, on résolut de créer, en guise d'emblème

commémoratif apte à immortaliser l'éclatant événement, une statue faite

uniquement de terre prise au sol des diverses tribus conjointes.

Chaque peuplade envoya son lot, en choisissant de la terre végétale,

symbole de l'abondance heureuse qu'annonçait la protection de Forukko.

Avec tous les humus mélangés et pétris ensemble, un artiste en renom,

ingénieux dans le choix du sujet, érigea un gracieux enfant souriant,

qui, véritable rejeton commun des nombreuses tribus confondues en une

seule famille, semblait consolider encore les liens établis.

L'œuvre, installée sur la place publique de Tombouctou, reçut, en raison

de son origine, une dénomination qui traduite en langage moderne

donnerait ces mots: _le Fédéral_. Modelé avec un art charmant, l'enfant,

nu, le dos de ses mains tourné à plat vers le sol, avançait les bras

comme pour faire une offrande invisible, évoquant, au moyen de son geste

emblématique, le don de richesse et de félicité promis par l'idée qu'il

représentait. Bientôt séchée et durcie, la statue acquit une solidité

persistante.

Suivant l'espérance générale, un âge d'or commença pour les peuplades

fusionnées, qui, attribuant leur chance au Fédéral, vouèrent un culte

passionné à ce tout-puissant fétiche, prompt à exaucer d'innombrables

prières.

Sous le règne de Duhl-Séroul l'association des clans subsistait toujours

et le Fédéral inspirait le même fanatisme.

La présente folie de la souveraine empirant sans cesse, on résolut

d'aller en foule demander à la statue de terre l'immédiate conjuration

du fléau.

Vue et décrite par Ibn Batouta, une grande procession, prêtres et

dignitaires en tête, se rendit auprès du Fédéral pour lui adresser

longuement, selon certains rites, de ferventes oraisons.

Le soir même, un furieux ouragan passa sur la contrée, sorte de tornade

dévastatrice qui traversa rapidement Tombouctou, sans endommager le

Fédéral, abrité par les constructions environnantes. Les jours suivants,

de fréquentes averses résultèrent de la perturbation des éléments.

Cependant la vésanie aiguë de la reine s'accentuait, occasionnant à

chaque heure de nouvelles calamités.

Déjà on désespérait du Fédéral, lorsqu'un matin le fétiche présenta,

enracinée dans l'intérieur de sa main droite, une petite plante pressée

d'éclore.

Sans hésiter, chacun vit là un remède miraculeusement offert par

l'enfant vénéré pour guérir l'affection de Duhl-Séroul.

Promptement développé par des alternatives de pluie et d'ardent soleil,

le végétal engendra de minuscules fleurs jaune pâle, qui, recueillies

avec soin, furent, sitôt sèches, administrées à la souveraine, alors au

paroxysme de l'égarement.

Le phénomène retardataire se produisit incontinent, et Duhl-Séroul,

enfin soulagée, retrouva sa raison et son équitable bonté.

Ivre de joie, le peuple, par une imposante cérémonie, rendit grâce au

Fédéral et, soucieux d'enrayer les crises prochaines, résolut de

cultiver à l'aide d'un arrosage régulier, en la laissant par

superstitieux respect dans la main de la statue sans oser semer ses

germes nulle part, la plante mystérieuse qui jusqu'alors inconnue dans

la contrée n'autorisait qu'une seule hypothèse: transportée dans les

airs par l'ouragan depuis de lointaines régions, une graine, atteignant

en sa chute la dextre de l'idole, avait mûri dans la terre végétale

régénérée par la pluie.

Suivant la croyance unanime l'omnipotent Fédéral avait lui-même déchaîné

le cyclone, conduit la semence jusqu'à sa main et provoqué chaque ondée

germinatrice.

* * * * *

Tel était dans l'exposé d'Ibn Batouta le passage favori de l'explorateur

Échenoz, qui, une fois à Tombouctou, s'enquit du Fédéral.

Une scission survenue entre les tribus solidaires l'ayant privé de toute

signification, le fétiche, banni de la place publique et relégué comme

simple curiosité parmi les reliques d'un temple, avait depuis longtemps

sombré dans l'oubli.

Échenoz voulut le voir. Dans la main de l'enfant, intact et souriant, se

dressait encore la fameuse plante, qui, maintenant sèche et rabougrie,

avait jadis--l'explorateur réussit à l'apprendre--conjuré pendant

plusieurs années, jusqu'à produire une complète guérison, chaque

nouvelle crise de Duhl-Séroul. Possédant sur la botanique les notions

qu'exigeait sa profession, Échenoz reconnut en l'antique débris

horticole un pied d'_artemisia maritima_--et se rappela qu'absorbées en

quantité minime, sous la forme d'un médicament jaunâtre nommé

_semen-contra_, les fleurs séchées de cette radiée constituent, en

effet, un très actif emménagogue. Pris à une source unique et pauvre,

c'est justement à faible dose que le remède avait toujours agi sur

Duhl-Séroul.

Pensant que le Fédéral, vu son présent délaissement, pouvait être

acquis, Échenoz offrit un large prix aussitôt accepté--puis rapporta en

Europe la singulière statue, dont l'historique éveilla fort l'attention

de Canterel.

Or Échenoz était mort depuis peu, léguant le Fédéral à son ami, en

souvenir de l'intérêt porté par celui-ci à l'ancien fétiche africain.

*

* *

Nos regards, fixant le symbolique enfant, maintenant paré pour nous,

ainsi que la vieille plante, de la plus attrayante gloire, furent

bientôt sollicités par trois hauts reliefs rectangulaires, taillés, à

même la pierre, dans la portion inférieure du bloc élevé où s'évidait la

niche.

Devant nous, entre le sol et le niveau de la plate-forme que foulait le

Fédéral, les trois œuvres, finement coloriées, s'allongeaient

horizontalement l'une au-dessous de l'autre et, déjà très frustes par

endroits, donnaient le sentiment, ainsi que le bloc pierreux entier,

d'une fabuleuse antiquité.

Le premier haut relief représentait, debout sur une plaine gazonneuse,

une jeune femme extasiée, qui, les bras alourdis par une moisson de

fleurs, contemplait à l'horizon cette expression: _D'ORES_, esquissée

dans le ciel par d'étroits cirrus que le vent recourbait mollement. Les

teintes, bien que passées, subsistaient partout, délicates et

multiples,--encore nettes sur les nuages, pleins de rouges reflets

crépusculaires.

Plus bas le second tableau sculptural montrait la même inconnue, qui,

assise dans une salle somptueuse, profitait d'une couture béante pour

extraire d'un coussin bleu aux riches broderies certain fantoche costumé

de rose et privé d'un de ses yeux.

Près de terre le troisième morceau mettait en scène un borgne en

vêtements roses, qui, pendant vivant du fantoche, désignait à plusieurs

curieux un bloc moyen de veineux marbre vert, dont la face supérieure,

où s'enchâssait à demi un lingot d'or, portait le mot _Ego_ très

légèrement gravé avec paraphe et date. Au second plan un court tunnel,

muni intérieurement d'une grille fermée, semblait conduire à quelque

immense caverne, creusée dans les flancs d'une marmoréenne montagne

verte.

Dans les deux derniers sujets telles couleurs gardaient une certaine

force, notamment le bleu, le rose, le vert et l'or.

* * * * *

Interrogé, Canterel nous renseigna sur cette trilogie plastique.

Sept ans environ avant l'heure actuelle, ayant appris qu'une société se

formait en vue de mettre au jour la ville bretonne de Gloannic, détruite

et ensablée au XVe siècle par un formidable cyclone, le maître, sans nul

esprit de lucre, avait souscrit de nombreuses actions, dans le seul but

d'encourager une grandiose entreprise, apte à donner selon lui de

passionnants résultats.

Par la voix de leurs représentants, les plus grands musées des deux

mondes s'étaient bientôt disputé maintes choses précieuses, qui, dues à

des fouilles habiles faites en bonne place, venaient sans retard subir à

Paris le feu des enchères publiques.

Canterel, présent à chaque nouvel arrivage d'antiquités, s'était soudain

rappelé un soir, à la vue de trois hauts reliefs peints ornant de face

la base d'une grande niche vide récemment déterrée, cette légende

armoricaine contenue dans le Cycle d'Arthur.

* * * * *

Au temps jadis, dans Gloannic, sa capitale, Kourmelen, roi de

Kerlagouëzo,--contrée sauvage marquant l'extrême pointe occidentale de

la France,--sentit, jeune encore, décliner rapidement sa santé dès

longtemps précaire.

Kourmelen, depuis un lustre, était veuf de la reine Pléveneuc, morte en

donnant le jour à son premier enfant, la petite princesse Hello.

Ayant plusieurs frères envieux qui briguaient le trône, Kourmelen,

tendre père, songeait avec effroi qu'après son trépas, sans doute

prochain, Hello, appelée par la loi du pays à lui succéder sans partage,

serait, vu son jeune âge, en butte à maintes conspirations.

Dépourvue de joyaux, mais rachetant son défaut de luxe par une extrême

ancienneté, la lourde couronne d'or de Kourmelen, ayant, sous le nom de

_la Massive_, ceint de temps immémorial chaque front souverain de

Kerlagouëzo, était devenue, à la longue, l'essence même de la royauté

absolue, et privé d'elle nul prince n'eût pu régner un seul jour. Par

suite d'un ardent fétichisme, apte à prévaloir contre toute légitimité,

le peuple eût reconnu pour maître tel prétendant assez adroit pour

s'emparer de l'objet, prudemment enfermé en un lieu sûr muni de

sentinelles.

Un ancêtre de Kourmelen, Jouël le Grand, avait, en des âges lointains,

fondé le royaume de Kerlagouëzo ainsi que sa capitale et porté le

premier la Massive, fabriquée sur son ordre.

Mort presque centenaire après un règne glorieux, Jouël, divinisé par la

légende, s'était changé en astre du ciel et continuait à veiller sur son

peuple. Dans le pays, chacun savait le voir au milieu des constellations

pour lui adresser vœux et prières.

Confiant en la surnaturelle puissance de son illustre aïeul, Kourmelen,

miné par ses angoisses, l'adjura de lui envoyer en songe quelque

salutaire inspiration. Pour ôter à ses frères jusqu'au moindre espoir de

succès, il avait longuement songé à sceller hors de leurs atteintes,

dans telle mystérieuse cachette, la couronne révérée, indispensable à

toute intronisation. Mais il fallait qu'une fois en âge de défier ses

ennemis Hello, pour se faire proclamer reine, pût retrouver l'antique

cercle d'or,--et la prudence défendait de lui indiquer le repaire

choisi, tant la force ou la ruse arrachent facilement un secret à

l'enfance. Obligé de prendre un confident, le roi hésitait, ému par la

gravité du cas.

Jouël entendit la prière de son descendant et le visita en rêve pour lui

dicter une sage conduite.

Dès lors Kourmelen n'agit plus qu'en suivant les instructions reçues.

Faisant fondre sa couronne il obtint un lingot de banale forme oblongue

et se rendit au Morne-Vert, montagne enchantée qu'avait illustrée

autrefois un studieux voyage de Jouël.

Vers la fin de sa vie, parcourant son royaume avec sollicitude pour

contrôler le bien-être populaire et l'honnêteté de ses gouverneurs,

Jouël avait campé un soir dans une région solitaire entièrement nouvelle

pour ses yeux.

On avait dressé la tente royale au pied du Morne-Vert, mont chaotique,

surprenant par sa nuance glauque et ses reflets de marbre finement

veiné. Jouël, intrigué, en tenta l'ascension pendant que le repos

s'organisait, frappant sans cesse avec un pieu ferré, comme pour en

reconnaître la nature, le sol partout résistant. Certain coup l'étonna

en provoquant une vague résonance souterraine. Arrêté, il heurta

fortement divers points de l'emplacement suspect et perçut un écho

sourd, qui, se propageant dans les flancs de la montagne, dénotait la

présence d'une importante caverne.

Sentant là un abri enviable pour la nuit, qui s'annonçait froide, Jouël,

sans gravir davantage, fit chercher par ses gens quelque faille donnant

accès dans l'antre imprévu.

Contrarié par l'échec de toute investigation, le roi, songeant à

l'existence possible d'une ouverture ensablée, ordonna de déblayer,

au-dessous de l'endroit sonore, la montagne dont un fin gravier

envahissait la base.

Quelques travailleurs improvisés, s'armant d'instruments de fortune,

mirent à nu, presque d'emblée, le sommet d'une voûte, qu'ils dégagèrent

pour le passage strict d'un homme.

Jouël, pénétrant torche en main dans l'étroit couloir, eut vite

connaissance d'une caverne splendide, tout en marbre vert garni par un

étrange phénomène géologique d'énormes pépites d'or,--représentant à

elles seules une incalculable fortune, susceptible d'être décuplée par

celles que recélait à coup sûr l'épaisseur du massif.

Ébloui, Jouël voulut, en les réservant pour d'éventuelles époques de

ruineux malheurs, garantir de toute cupidité ces richesses fabuleuses,

présentement inutiles à un royaume heureux jouissant d'une calme

prospérité due au génie de son fondateur.

Taisant ses pensées, le roi se fit rejoindre par sa suite, et la nuit

s'écoula paisible dans l'hospitalière caverne.

Le lendemain, un va-et-vient s'établit avec le plus prochain village, et

des ouvriers se mirent à l'œuvre sous la conduite de Jouël. Libéré par

leurs soins de tout ensablement, l'étroit passage primitif devint un

spacieux tunnel, à mi-chemin duquel, après évacuation de la grotte, on

établit une importante grille à deux battants, dépourvue de serrure par

ordre formel du roi.

Alors, devant tous, Jouël, qui pratiquait la magie, prononça deux

solennelles incantations. Par la première, il rendait à jamais

l'extérieur du mont invulnérable aux plus durs outils--et fermait

impérieusement, par la seconde, l'épaisse et haute grille, immunisée en

même temps contre le bris et le descellement.

Puis le monarque fit aux assistants de précieuses révélations.

Actuellement ignorée de lui-même, impuissant à reconquérir, quand il

l'eût voulu, les richesses interdites, certaine phrase magique, relatant

un personnel événement surhumain appelé à illustrer sa mort, serait à

même d'ouvrir momentanément la grille à chaque impeccable énoncé. Une

seule fois au cours des siècles futurs, en cas de grands désastres

publics dont le déchaînement ou l'expectative pourrait nécessiter

l'appoint de ces trésors, Jouël aurait la faculté de dévoiler à l'un de

ses successeurs, au moyen d'un songe, le propos cabalistique. Il livrait

d'avance la substance du _sésame_ pour que maints téméraires, par leurs

essais périodiques, sauvassent l'important gisement de l'oubli forcé où

l'eût plongé un emprisonnement absolu.

Un mois plus tard, rentré à Gloannic après l'achèvement de sa tournée,

Jouël, par une nuit limpide, mourut chargé d'ans et de gloire,--et

soudain un astre neuf brilla au firmament.

Prompt à reconnaître là cet incident surnaturel récemment prédit par

Jouël pour l'heure de son trépas, le peuple, avec certitude, salua en

l'étoile imprévue l'âme même du défunt, prête à veiller éternellement

sur les destinées du royaume.

Sachant désormais quel fait devait exprimer la formule propre à livrer

les immenses biens du Morne-Vert, le nouveau souverain, ambitieux fils

de Jouël, prononça devant la grille ensorcelée force textes laconiques

rapportant de mille façons diverses la transformation du feu roi en

astre des cieux. Mais il n'atteignit pas le dire juste, car les battants

restèrent clos. Et ce fut toujours en vain que, dans la suite, de

semblables tentatives eurent lieu derechef.

* * * * *

Or, cette proposition rebelle, Kourmelen, pendant son rêve, l'avait

reçue des lèvres de Jouël, autorisé à en faire l'aveu par le menaçant

orage politique suspendu sur le royaume.

Au seuil du Morne-Vert, il l'émit en ces termes, dont les chercheurs, au

cours des siècles, s'étaient seulement approchés:

«_Jouël brûle, astre aux cieux._»

La grille s'ouvrit largement--puis se referma, franchie par le visiteur,

qui pénétra dans la grotte verte.

Par ordre de Jouël, dont il comprenait le mobile, Kourmelen venait

cacher là tout l'or de sa couronne. Où trouver une retraite plus sûre

que cet antre, depuis si longtemps inviolé en dépit de mille efforts?

Puis, au cas même où un intrigant eût à force d'essais déniché le

_sésame_ exact, la présence dans la caverne d'innombrables pépites, dont

la Massive transformée par sa fonte ne se distinguait en rien,

constituait une garantie contre l'usurpation redoutée. Seul, en effet,

vu le fétichisme populaire, un front ceint de la couronne ancestrale

reconstituée sans nul conteste avec son or primitif pourrait devenir

royal. Et quel moyen aurait-on d'identifier le lingot vénérable parmi

tant d'autres spécimens pareils à lui?

Extrayant sans trop de peine un long caillou à moitié pris dans la

surface d'un bloc isolé de marbre vert, Kourmelen obtint une cavité

parfaite où le précieux objet lourd entra juste, offrant dès lors le

même aspect que les multiples échantillons d'or partout sertis dans

l'ophite de la caverne.

Mais un trop strict anonymat du lingot eût enlevé toute possibilité de

règne à Hello même, qui, un jour, avant de lui rendre pour son front la

forme d'une couronne royale, serait forcée d'en prouver au peuple, grâce

à une marque irréfutable, la provenance presque divine.

Avec la pointe de son poignard, Kourmelen, toujours sur injonction de

Jouël, commença de signer sur la plate-forme du bloc vert en ne rayant

que finement le marbre.

Depuis l'origine, les rois de Kerlagouëzo apposaient sur les actes

importants, au lieu de leur nom, le mot _Ego_, qui renforçait leur

prestige en faisant de chacun, pendant son règne, le _moi_ suprême, à la

fois source et aboutissement de tout. L'écriture et la date rachetaient

cette uniformité syllabique en désignant doublement sur chaque pièce le

souverain en cause.

N'hésitant pas, en pareille occurrence, à choisir sa griffe

prédominante, Kourmelen grava son _Ego_ habituel--puis data, non sans

recouvrir aussitôt l'inscription entière d'une mince couche de sable.

Par cette dernière précaution, le roi, qui en outre, à son entrée, avait

pour agir gagné exprès la plus obscure région de la grotte, rendait

presque impossible, pour tout chercheur non averti ayant par chance

inouïe réussi à prononcer le vrai _sésame_, la découverte de l'indice

inhérent à l'épigraphe.

Kourmelen, avec les cinq vocables puissants, rouvrit, pour sortir, la

grille prompte à se refermer derrière lui.

Revenu de son expédition, il déclara publiquement, mais en taisant

chaque détail, que la Massive, maintenant fondue, reposait par ses soins

dans le Morne-Vert, dont Jouël, en songe, lui avait livré le magique mot

de passe. Il importait que le peuple, pour garder foi en l'avenir, sût

qu'enfoui en lieu sûr l'or sacré, dont la perte supposée l'eût réduit à

un dangereux désespoir, était prêt à donner encore sa sanction à de

futurs souverains.

Sentant déjà l'étreinte de la mort, Kourmelen, hâtivement, acheva

d'exécuter les ordres de Jouël, qui, avec maintes recommandations

annexes, lui avait enjoint de prendre sans crainte, pour remplir

l'indispensable office de confident universel, un certain Le Quillec,

bouffon de la cour.

Borgne et hideux, Le Quillec, pour outrer le grotesque de sa personne,

objet de la risée générale, s'habillait toujours en rose comme le plus

coquet damoiseau et, plein d'esprit dans la riposte, cachait sous son

enveloppe comique une âme droite et bonne, sincèrement dévouée au roi.

D'abord étonné d'un tel choix, Kourmelen, à la réflexion, admira la

sagesse de Jouël. Mandataire plus sûr que quiconque, Le Quillec, en tant

qu'être vil et bafoué indigne à tous les yeux d'avoir pu être élu comme

dépositaire d'un grand secret, serait en outre à l'abri de toute

insistance ou menace tendant à le faire parler.

Le roi, sans restrictions, révéla au bouffon la formule introductrice,

la place du lingot fameux et l'existence de la signature probante. Quand

arriverait le moment propice d'agir, Hello, avertie comme fille de race

souveraine et divine par un de ces signes célestes refusés aux simples

humains tels que Le Quillec, viendrait de son propre mouvement trouver

le borgne pour lui réclamer ses secrets. Ce jour-là seulement, afin

qu'une involontaire marque d'intérêt ou de faveur ne pût éveiller

prématurément les soupçons de l'entourage, l'étrange confident aurait

été désigné à l'orpheline,--par un moyen que devait ignorer Le Quillec

même, actuellement voué à une longue attente passive.

Congédiant le bouffon, Kourmelen prit dans une réserve de jouets

destinés à sa fille un fantoche habillé de rose dont il ôta un œil.

La reine Pléveneuc, pendant sa grossesse, avait brodé sans nulle aide un

luxueux coussin bleu, appelé dans sa pensée à soutenir près d'elle sur

sa couche, jusqu'au jour des relevailles, l'enfant qu'elle attendait.

Kourmelen s'était toujours efforcé d'inculquer à Hello le respect de

cette relique, dont la pauvre mère, surprise par la mort, n'avait pu

faire usage. Ouvrant une portion de surjet, il glissa le fantoche au

plus profond de la plume puis enjoignit à une camérière de recoudre

l'endroit béant, dû selon son dire à un accident.

Le roi apprit sans témoins à Hello, mise en demeure de garder le secret

de l'entretien, qu'un présent l'attendait enfermé dans le coussin bleu,

dont elle ne devrait explorer les flancs que sur un ordre céleste.

Jusqu'à la fin Kourmelen n'avait fait que suivre en tout les

prescriptions de Jouël, dont il louait en lui-même la prévoyante

pénétration. Destinée en effet à ne recevoir l'avertissement céleste

qu'armée par l'âge contre ses antagonistes, Hello, en fouillant le

coussin, qui vu sa provenance auguste ne risquait pas de se perdre,

serait forcée de chercher quelque symbole dans l'insolite offrande faite

à une adulte d'un simple jouet naïf. A la longue, l'habit rose et l'œil

absent du fantoche évoqueraient fatalement dans sa pensée en travail le

bouffon Le Quillec, qu'elle irait questionner. De plus, si, odieusement

pressurants, les princes collatéraux arrachaient à Hello encore enfant

et faible le secret du coussin bleu,--sans raison d'insister, vu

l'intégralité apparente de l'aubaine, jusqu'au si essentiel aveu du

signal céleste à attendre,--l'émersion hors de l'épais duvet, dépourvu

du précieux document espéré, d'une bizarre poupée amusante si bien

adaptée à l'âge de la destinataire, semblerait trahir uniquement le

tendre caprice d'un père soucieux de doubler l'attrait de son cadeau par

l'imprévu d'une ingénieuse cachette. L'objet, sans conséquence palpable,

serait évidemment remis à Hello, qui, se bornant alors à l'employer pour

ses jeux, se dirait brusquement plus tard, au jour de la manifestation

céleste, que l'heure venait seulement de tinter où elle eût dû sonder le

coussin. Aussitôt, voyant jurer la puérilité du don avec

l'épanouissement de sa jeunesse, elle tomberait dans de fécondes

réflexions et, se rappelant les deux saillantes particularités du jouet,

ferait le rapprochement voulu, prompt à la conduire vers Le Quillec.

* * * * *

Bientôt Kourmelen mourut. Ses frères, profitant de la minorité d'Hello

pour former des partis, déchaînèrent la guerre civile, chacun tâchant de

conquérir le pouvoir. Mais, faute de l'or sacré apte à reconstituer la

Massive, nul d'entre eux ne parvint à se faire admettre pour roi.

Vainement de nouvelles paroles furent essayées pour ouvrir l'inflexible

grille du Morne-Vert, surtout fascinant désormais en tant qu'habitacle

du lingot monarchique. Assaillie de questions par ses oncles comme

dépositaire probable de quelque révélation paternelle devant conduire au

but, Hello sut garder son secret tout entier.

L'anarchie, dès lors, mina le royaume, puisque Hello même, avant de

posséder la Massive, ne pouvait être reine.

Toujours affublé de rose, Le Quillec, nanti d'une pension viagère léguée

par Kourmelen, faisait rire à la promenade, en ripostant finement à

leurs quolibets, tels anciens habitués de la cour.

* * * * *

Le temps passa, et Hello, à dix-huit ans, se prit à songer sans trêve au

symptôme céleste prédit par son père, dans l'espoir qu'un moyen lui

serait alors offert de sauver le pays, définitivement ruiné par un laps

ininterrompu de chaos et de luttes intestines.

Un soir de juillet, comme la jeune princesse revenait seule, les bras

chargés de fleurs, vers un château ancestral où elle résidait chaque

été, maints somptueux reflets rouges, nés du soleil à peine disparu,

incendièrent de longs nuages couchés à l'horizon.

S'arrêtant pour admirer la féerie crépusculaire, Hello vit certains

flocons étroits se courber étrangement sous l'action de la brise jusqu'à

former en lettres vagues cette locution:

_D'ORES._

L'ensemble s'effiloqua bientôt dans les airs. Mais Hello, le cœur

battant, avait reconnu, à sa nature céleste, le préavis annoncé.

_Maintenant_ elle devait agir.

Rentrée au château, elle ouvrit le coussin bleu, envers qui ne s'était

démentie jamais sa plus dévotieuse sollicitude, trop justifiée par le

contact sanctificateur des mains maternelles pour avoir pu sembler

suspecte. D'abord désappointée en n'y trouvant que le fantoche, elle

médita longuement, incitée aux recherches pénétrantes par la discordance

établie entre le jouet et son âge.

Soudain, au ton de l'habit et à la vacuité de l'orbite, la jeune fille

devina, en l'énigmatique poupée, une évocation de Le Quillec.

Elle manda le bouffon au château et l'instruisit de tout.

A son tour Le Quillec lui transmit les secrets confiés à son honneur,

l'adjurant de gagner incontinent le Morne-Vert pour suivre avec un

docile empressement l'ordre des nuages,--ordre impérieux envoyé à bon

escient en un moment fort propice, où aucun des usurpateurs éventuels,

qui tous venaient de s'affaiblir mutuellement par des luttes à outrance,

n'eût pu entraver efficacement la marche de la reine légitime quand,

détenant le lingot-fétiche, elle soulèverait sur ses pas l'enthousiasme

universel.

Installée dans une vaste litière, Hello partit sur-le-champ, escortée du

bouffon, qui, exposant partout à dessein le but réel du voyage,

suscitait l'adjonction au cortège de maints fanatiques, impatients de

voir l'événement mémorable appelé à faire cesser l'ère d'anarchie et de

ruine.

La jeune princesse atteignit donc le Morne-Vert au sein d'une foule

immense, qui réjouissait Le Quillec, avide de témoins pour sa scène

d'identification.

Ouvrant la grille avec la phrase efficace prononcée secrètement à voix

basse, le bouffon marcha dans la grotte vers la place indiquée, pendant

qu'une portion de la multitude le suivait sur sa demande pour constater

en ses moindres gestes une parfaite absence de complicité.

Désigné par Le Quillec puis soulevé à bras nombreux, le bloc marmoréen

de Kourmelen fut transporté au dehors, et la grille, encore béante, ne

se referma, vu l'extrême brièveté de la visite, qu'après la sortie du

dernier envahisseur.

Le bouffon, ôtant la couche de sable dissimulatrice, fit voir à tous,

dans la face haute du bloc, la signature du feu roi, proche le lingot

dynastique, ainsi authentifié.

Hello se dirigea vers Gloannic, emportant le bloc vert, mis intact

auprès d'elle en un coin de sa litière. Au milieu d'ovations fiévreuses

déchaînées par le succès de l'expédition, son cortège populaire

grossissait à chaque étape. Vainement les prétendants, pour l'arrêter en

chemin, haranguèrent leurs soldats, qui, au su de l'insigne recouvrance,

vinrent tous, fascinés par la gloire magique du lingot, se ranger

d'eux-mêmes sous la bannière de l'heureuse princesse.

Portée en triomphe jusqu'à son palais, Hello, avec l'or reconquis, fit

créer à nouveau la Massive, qu'elle ceignit un jour publiquement aux

cris délirants de «Vive la reine!» Le soir venu, on vit l'astre Jouël

briller plus encore que de coutume.

La souveraine voulut ensuite relever le pays avec les millions de la

caverne, dont l'exploitation s'organisa promptement. Divulguée, la

formule de la grille favorisa l'entrée ou la sortie d'ouvriers armés de

pics, et bientôt, grâce à l'or extrait en masse des profondeurs internes

du marbre vert, le royaume prospéra.

Souriante enfin et chérie par son peuple, Hello combla Le Quillec de

bienfaits.

Dans un élan d'exaltation joyeuse, on fit exécuter une statue qui,

représentant la jeune reine couronne au front, fut placée comme celle

d'une sainte au fond de certaine spacieuse niche, sous laquelle trois

hauts reliefs en couleurs commémoraient la sublime aventure.

*

* *

Or, l'examen le prouvait, c'était cette niche même qu'avaient mise à nu

les plus récentes fouilles accomplies par la société dont Canterel était

actionnaire.

Une facile enquête démontra que la statue absente, brisée en mille

fragments, gisait, au moment de la trouvaille, sous l'obscur abri de la

niche, jadis projetée en avant par le lointain cataclysme enfouisseur.

Le maître convoita cette pièce vénérable, dont la seule existence

décernait à la légende une curieuse part de réalité. Enchérissant ferme,

il en fut, à la vente, l'heureux adjudicataire et, l'installant dans son

parc, laissa vide pendant six ans la guérite de pierre, faute de trouver

quelque statue digne par son âge et sa valeur d'un aussi précieux

gîte,--mérité dernièrement par l'antique et glorieux Fédéral, qui reçut

là un abri contre le vent et la pluie.

* * * * *

Après un dernier regard jeté sur la double curiosité, nous suivîmes

Canterel, déjà prêt à nous distancer dans l'allée ascendante.

Locus Solus · 第 8 / 15 题