Le feu dura jusqu'à sept heures. Au début, ce fut magnifique: l'incendie
rutilait et ronflait dans les ténèbres avec furie, on savait qu'il n'y
avait plus personne au château, et toute la chasse demeurait là,
assistait au spectacle comme si on l'y eût priée par invitations. On se
disait d'un air compatissant: «Quelle horreur, croyez-vous!» mais on
pensait: «C'est de toute beauté, et je vais raconter cela ce soir à
Paris.» Une animation extraordinaire régnait; on s'agitait, on parlait
haut.
Quelque poutre même étant tombée au plus fort du sinistre, une gerbe de
flammes jaillit jusqu'au ciel, et ce fut à peine si l'on se retint de
pousser un de ces «ah» d'extase dont on salue les pièces inattendues
dans les feux d'artifice.
Enfin les secours s'organisèrent peu à peu, et les invités se
rappelèrent soudain l'heure du train, car on commençait à leur faire
tenir des tonneaux d'arrosage et porter des seaux pleins. D'ailleurs, le
feu s'éteignait visiblement, et bientôt même il s'apaisa tout à fait. La
pauvre marquise, entourée par Sylvie et Pauline, ne pouvait prononcer
une parole. Quant à François, il avait vite recouvré son sang-froid, et
se contentait maintenant d'évaluer les pertes.
«Le salon seul, disait-il, la salle-à-manger et une partie de l'étage
supérieur ont brûlé. La moitié du château, en somme, reste debout. Mais
elle est désormais inhabitable. Je pense que la compagnie d'assurances
paiera. En tous cas, elle ne nous rendra ni la statuette, hélas, ni
surtout le portrait de mon aïeul Jean, qui pour moi valait tout le
reste.» Il crânait.
Sylvie et Pauline ne revinrent qu'à neuf heures du soir à
Hariale-sous-Bois, ramenant en voiture la marquise de Caumais-Simier.
François restait à Pontmorin, et coucherait chez des paysans. On tenta
vainement en arrivant de faire manger la malheureuse dame, qui avait
aimé son logis comme un autre enfant. Elle se réfugia dans sa chambre,
anéantie.
Après le dîner, Jacques Fouvier se fit annoncer. Il venait prendre des
nouvelles.
«--François ne veut pas l'avouer, lui dit Sylvie, mais Pontmorin faisait
le plus clair de leur avoir. Estimiez-vous leurs collections, monsieur
Fouvier?
--Oui, madame, en ceci qu'elles étaient surtout vénérables. En effet,
j'ai vu partout d'aussi beaux meubles, moins délabrés, moins réparés et
d'un goût plus rare: mais les leurs portaient aux serrures les armes des
Simier. Rien n'indiquait que le portrait brûlé fût un Clouet, on pouvait
même douter qu'on eût bien là l'image de Jean de Simier: mais c'était un
portrait d'ancêtre. Consolons-nous encore des archives détruites; je les
ai parcourues, et n'y trouvai que de menus titres de propriété, des
brevets, des lettres autographes utiles à la seule histoire de la maison
de Simier. Quant aux tapisseries, je les regrette, sinon pour
elles-mêmes, car le dessin n'en était pas des meilleurs, et aussi bien
les vers n'en avaient-ils presque rien laissé: mais du moins parce
qu'au bas de l'une d'elles on lisait SANNAZAR CANT., «Sannazar en fut le
poète.» C'était en effet la scène de la crèche telle que ce candide
auteur l'a chantée: l'enfant Jésus vient de naître, et saint Joseph qui
n'en sait rien s'éveille bonnement bien longtemps, après que le b½uf et
l'âne ont déjà rendu leurs hommages au bambin sacré. Pieux et touchant
épisode, qui scandalisa pourtant d'excellents esprits!
Mais la perte, madame, la perte irréparable, c'est la Diane... Ah, n'en
doutez pas, cette petite idole se souvenait et pensait. Elle parlait du
siècle charmant où quelque orfèvre florentin l'avait si finement tirée
d'un pur ivoire. Elle portait sans faiblir un peu de la grande âme qui
poussait dans les bois l'antique déesse. S'il est vrai que celle-ci ne
les a point quittés, que son regard y veille encore et qu'on y voit
briller son sourire par les nuits de lune, il faut la craindre, elle se
vengera. Sa colère est longue et certaine...»