II

Le feu dura jusqu'à sept heures. Au début, ce fut magnifique: l'incendie

rutilait et ronflait dans les ténèbres avec furie, on savait qu'il n'y

avait plus personne au château, et toute la chasse demeurait là,

assistait au spectacle comme si on l'y eût priée par invitations. On se

disait d'un air compatissant: «Quelle horreur, croyez-vous!» mais on

pensait: «C'est de toute beauté, et je vais raconter cela ce soir à

Paris.» Une animation extraordinaire régnait; on s'agitait, on parlait

haut.

Quelque poutre même étant tombée au plus fort du sinistre, une gerbe de

flammes jaillit jusqu'au ciel, et ce fut à peine si l'on se retint de

pousser un de ces «ah» d'extase dont on salue les pièces inattendues

dans les feux d'artifice.

Enfin les secours s'organisèrent peu à peu, et les invités se

rappelèrent soudain l'heure du train, car on commençait à leur faire

tenir des tonneaux d'arrosage et porter des seaux pleins. D'ailleurs, le

feu s'éteignait visiblement, et bientôt même il s'apaisa tout à fait. La

pauvre marquise, entourée par Sylvie et Pauline, ne pouvait prononcer

une parole. Quant à François, il avait vite recouvré son sang-froid, et

se contentait maintenant d'évaluer les pertes.

«Le salon seul, disait-il, la salle-à-manger et une partie de l'étage

supérieur ont brûlé. La moitié du château, en somme, reste debout. Mais

elle est désormais inhabitable. Je pense que la compagnie d'assurances

paiera. En tous cas, elle ne nous rendra ni la statuette, hélas, ni

surtout le portrait de mon aïeul Jean, qui pour moi valait tout le

reste.» Il crânait.

Sylvie et Pauline ne revinrent qu'à neuf heures du soir à

Hariale-sous-Bois, ramenant en voiture la marquise de Caumais-Simier.

François restait à Pontmorin, et coucherait chez des paysans. On tenta

vainement en arrivant de faire manger la malheureuse dame, qui avait

aimé son logis comme un autre enfant. Elle se réfugia dans sa chambre,

anéantie.

Après le dîner, Jacques Fouvier se fit annoncer. Il venait prendre des

nouvelles.

«--François ne veut pas l'avouer, lui dit Sylvie, mais Pontmorin faisait

le plus clair de leur avoir. Estimiez-vous leurs collections, monsieur

Fouvier?

--Oui, madame, en ceci qu'elles étaient surtout vénérables. En effet,

j'ai vu partout d'aussi beaux meubles, moins délabrés, moins réparés et

d'un goût plus rare: mais les leurs portaient aux serrures les armes des

Simier. Rien n'indiquait que le portrait brûlé fût un Clouet, on pouvait

même douter qu'on eût bien là l'image de Jean de Simier: mais c'était un

portrait d'ancêtre. Consolons-nous encore des archives détruites; je les

ai parcourues, et n'y trouvai que de menus titres de propriété, des

brevets, des lettres autographes utiles à la seule histoire de la maison

de Simier. Quant aux tapisseries, je les regrette, sinon pour

elles-mêmes, car le dessin n'en était pas des meilleurs, et aussi bien

les vers n'en avaient-ils presque rien laissé: mais du moins parce

qu'au bas de l'une d'elles on lisait SANNAZAR CANT., «Sannazar en fut le

poète.» C'était en effet la scène de la crèche telle que ce candide

auteur l'a chantée: l'enfant Jésus vient de naître, et saint Joseph qui

n'en sait rien s'éveille bonnement bien longtemps, après que le b½uf et

l'âne ont déjà rendu leurs hommages au bambin sacré. Pieux et touchant

épisode, qui scandalisa pourtant d'excellents esprits!

Mais la perte, madame, la perte irréparable, c'est la Diane... Ah, n'en

doutez pas, cette petite idole se souvenait et pensait. Elle parlait du

siècle charmant où quelque orfèvre florentin l'avait si finement tirée

d'un pur ivoire. Elle portait sans faiblir un peu de la grande âme qui

poussait dans les bois l'antique déesse. S'il est vrai que celle-ci ne

les a point quittés, que son regard y veille encore et qu'on y voit

briller son sourire par les nuits de lune, il faut la craindre, elle se

vengera. Sa colère est longue et certaine...»

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