I
L'hiver s'avançait. Les veneurs, en Hariale, rentraient après chaque
journée de chasse revêtus de crotte ou ruisselants d'eau, les lèvres
mortes et les doigts gourds, maudissant le beau cerf dédaigneux qu'ils
n'avaient point pris et sur qui la forêt jalouse s'était refermée; mais
parfois aussi rassasiés par le carnage de la curée, écoutant mourir la
dernière fanfare et cheminant deux à deux, trois à trois, victorieux,
paisibles.
Ils se séparaient aux crochets des routes, les uns regagnant leurs
demeures éparses, les autres tirant vers la gare, et ceux-ci se hâtant
davantage, car ils n'auront que le temps à Paris de se mettre en habit
et de courir vers les Paillard et les Durand. Mais tous, que ce soit au
son des tziganes ou devant les chenets, rêveront ce soir à la clairière
dévastée où l'on a dépecé la bête; ils se rappelleront la meute hors
d'haleine, et se reverront eux-mêmes plus semblables par la nuit
tombante à des soudards couverts de fourrures et d'oripeaux qu'à des
veneurs honnêtes: car les tuniques feuille-morte se sont rouillées sous
la pluie et la bise, l'or des galons est éteint, le velours jadis gris
des parements a passé, les grosses bottes se fendillent, le tricorne des
piqueurs est bossué, et parmi ces visages brûlés par le froid, ces
chevaux harassés, ces fouets usés, ces armes, le cerf eut bien l'air
tout à l'heure d'être venu donner au plein milieu d'un parti de
maraudeurs ou de bandits. Il n'avait vraiment manqué au tableau que
quelques vieux fusils, un étendard déchiré, et deux ou trois de ces
tambours trop hauts qui servent à faire rouler les dés pipés.
Et quelle métamorphose, à la chasse, de ces messieurs si corrects, si
indifférents partout ailleurs, quel changement sur leurs physionomies!
Tel qui ne va plus paraître au retour qu'un petit sot bien peigné,
avait à l'hallali la grâce d'un Méléagre. Tel autre père de famille qui,
dans son salon, ferait songer à quelque grave professeur de l'Université
d'Iéna, évoquera l'image en forêt du plus déterminé preneur de loups.
Mais un entre tous dont l'ardeur et la sombre mine vous eussent frappé,
c'était assurément Marc Thierry.
Celui-ci ne manquait plus un rendez-vous, quelque temps, quelque froid
qu'il fît. Il était fou de vénerie, ayant tout de suite ressenti le
besoin furieux de conquérir, de traquer et d'abattre la bête poursuivie,
de forcer la forêt, de la voler, de lui arracher son nourrisson vivace
et farouche, royal dix-cors ou daguet au front insolent. Il galopait
sans pitié, ne perdant guère les chiens de vue et faisant l'admiration
du piqueur Monjoye.
«--Ce monsieur Thierry, disait celui-ci, a compris la besogne.»
Certes, il avait compris! Mais il restait cependant toute une partie de
sa tâche où il réussissait moins bien, où sa chance l'abandonnait, où il
allait échouer peut-être. Ah, que c'était oublié maintenant, le projet
d'épouser Pauline Levaître! Et que si, dès le premier jour, Marc s'était
tourné vers Sylvie, accueillante, souriante et aisée, il se demandait
aujourd'hui s'il en obtiendrait jamais rien, il doutait de lui. Quel
supplice pour un homme, véritablement un homme--une bête enfin!
Lorsqu'à son arrivée dans l'équipage, après que Pauline venait de lui
infliger cet affront, Sylvie était survenue à point, ils avaient suivi
la chasse côte à côte, puis, pendant un long retour à travers la forêt,
causé presque en camarades. Marc racontait, non sans feu, ses prouesses
et ses succès, Sylvie ripostait par les siens, ils échangeaient leurs
triomphes. Ne prononçaient-ils pas de la même façon, d'ailleurs, ce mot
sacré «le public»? Marc Thierry n'avait même point daigné voir de quel
regard Pauline le suivit quand il s'en fut.
A la seconde chasse, tout alla bien encore. Mais à la troisième, Sylvie
avait décrit toute sa vie; déjà elle pensait à autre chose, Marc ne
l'amusait plus, c'en était fait de lui. «Eh bien, mon petit, lui
demandait parfois un peu impatiemment Amédée Paqueret, que devient-on en
Hariale?» Hélas, rien.
Au Ranch Bar: «Ce garçon-là végète, ma chère», disait avec mépris
Blanche de Rueil à son inséparable Adeline, qui répondait d'un air plus
magnanime qu'irrité: «Les Levaître l'abrutiront. Voilà tout ce qu'il y
gagnera.»
Et pendant ce temps, l'insidieux François de Caumais-Simier se poussait,
lui, sagement, correctement, endormant Sylvie à force de bonnes
manières, et finissant par apprivoiser Pauline à force de patience.
Puis, il y avait aussi, il y avait surtout ce maudit château de
Pontmorin, avec son écusson sculpté sur la porte, et le tas de meubles
branlants et de bibelots qui s'y trouvait, et la vieille marquise qui
vous y recevait, et cet odieux portrait à fraise d'un certain Simier que
la reine Elisabeth aima, et devant lequel on se pâmait ridiculement.
Sans parler de quelques douzaines de lettres à large sceau, de chartes
et de bulles, dont François disait d'un ton insupportable: «Des papiers
de famille, des chiffons....» Sans oublier non plus le récit que vous
faisait la marquise de la vie et des aventures de ce fameux Jean de
Simier, de cet ancêtre éternel, écrasant, assommant! Un hardi
gentilhomme, d'ailleurs: conseiller du duc d'Alençon et son ambassadeur
en Angleterre, séduisant la reine, affolant la cour, quatre fois
assassiné, toujours sauf, ayant tué sa femme et son frère avec cela...
Et la vieille dame vous racontait complaisamment ces horreurs de sa
voix élégante et cassée, insistant sur l'énergie de ce forban parfumé,
faisant bien remarquer la haute mine et le rire impudent qu'il eut,
ajoutant qu'il avait aimé les arts et que la merveille du château, la
petite Diane d'ivoire, venait de lui.
Oh, que Marc l'eût bien envoyée à la rivière, cette statuette qu'on ne
cessait de lui vanter! Polie et achevée par quelque élève inconnu de
Donatello, rapportée d'Italie en France, elle s'élevait sur son socle,
svelte, forte et pure, avec son arc étincelant à la main. Une grâce
divinement grave habitait son visage. C'était l'image même, avait
affirmé Jacques Fouvier, de la Diane que jadis Pline le jeune, chassant
un jour loin de Rome, entrevit, de la déesse qui, pour ce veneur pensif,
«n'errait pas moins que Minerve sur les montagnes». On la regardait avec
déférence, on n'osait y toucher. Elle semblait la protectrice du logis.
Aussi Marc la haïssait-il tout spécialement.
Le château de Pontmorin se trouvait à égale distance de la forêt du
Mahouleux et du Bois du Roy, sur la lisière d'Hariale, non loin des
étangs où le cerf venait à l'eau le plus souvent. Or, un jeune homme
aussi industrieux que François n'était pas, on l'imagine, pour avoir
négligé l'avantage d'une telle position. C'étaient d'abord un veneur ou
deux qu'il y avait priés à déjeuner les jours de chasse; puis on s'était
mis à y goûter; puis enfin les réceptions étaient devenues régulières.
Tout l'argent que les usuriers pouvaient encore prêter sur la Diane
d'ivoire et les tapisseries devait ainsi passer en frais de table, mais
c'était la plus sage des prodigalités, car on disait maintenant à
l'équipage: «Vous n'étiez pas à Pontmorin aujourd'hui?» comme on eût
dit: «Que vous est-il donc arrivé?»
Et François parvenait tout doucement à être de la sorte le personnage le
plus influent en Hariale après Sylvie. Gaston Levaître y perdait encore
en prestige, et Pauline s'en voyait moins assidûment recherchée,
puisqu'il n'y avait plus un prétendant qui ne pensât: «Caumais-Simier
l'épousera, parbleu, c'est évident.» Et de fait, il y paraissait bien.
Marc observait cela comme tout le monde.
Comme tout le monde, oui, mais de plus loin pourtant, car on ne
l'invitait pas à Pontmorin, on se détournait de lui, on affectait
l'oubli--un lourd et cordial oubli. Une fois même, le cerf s'étant
arrêté au pied du château, dans la douve débordée, François avait fait
entrer chez lui toute la chasse et prié le baron de vouloir bien donner
la curée dans sa cour. Et tandis que l'on commençait à dépecer:
«--Tiens, monsieur Thierry, dit François avec bonhomie, comme s'il
s'apercevait soudain de cette présence infime, mais je n'ai pas eu
jusqu'ici le plaisir de vous voir chez moi, il me semble.... Un oubli,
un simple oubli.»
Marc était revenu, brûlant de dépit. Quoi! seul, sans appui, sans
fortune, et tandis que le bruit fait autour de son nom s'éteignait déjà,
lutter contre un équipage tout entier, contre cette poupée de François,
son marquisat, ses ancêtres, son château de famille, son château, son
château.... Marc se fût cru sauvé si Pontmorin eût disparu.
Le soir, au Ranch Bar, il apprit que Bob Milton, l'obstiné duelliste,
venait pour la vingtième fois peut-être, d'envoyer une paire de témoins
à quelqu'un. Mais pour le coup, l'affaire s'annonçait considérable, car
l'adversaire n'était rien moins que l'héritier d'Illyrie.
«--Cela t'étonne, mon vieux? lui dit Bob. Mais j'ai raison, vois-tu,
absolument raison. Cet imbécile a parlé contre les duels, en Illyrie,
dans un banquet d'étudiants, et s'est permis de me blâmer, de me nommer!
Je le provoque. Il ne me répondra pas, mais il y aura du bruit dans la
presse, il y aura scandale. Et l'on saura là-bas, comme on le sait ici,
qu'il ne faut jamais m'ennuyer, que je riposte toujours. Aussi, tiens,
vois comme chacun me fait bon visage: c'est qu'on a peur. Dans la vie,
ne te retiens pas, va. Traite tes pareils comme du bétail. Au fond, les
hommes sont étonnamment lâches. Quand ils t'empêchent de passer, tape
dedans. Si quelque obstacle te gêne, casse-le....»
En s'éveillant le lendemain matin, Marc trouva une petite carte
impertinente de François, qui l'invitait à déjeuner pour la prochaine
chasse. Il se rendit à Pontmorin au jour dit, et le marquis de
Caumais-Simier put ainsi goûter le plaisir de le recevoir sans honneur,
de lui désigner une place de figurant au bas bout de la table, de lui
laisser constater bien à l'aise que ni la baronne Levaître, ni Pauline,
ni même Gaston n'assistaient au repas, qu'il n'y avait là que le fretin
de l'équipage, tout ce dont on ne se soucie qu'à la fin des fins. En
outre, il fallait manger vite, le temps pressait, ces dames eussent pu
attendre au carrefour de la Biche d'Ambre où était le rendez-vous. Bref,
on se trouva au salon, les tasses de café en main, avant que d'y avoir
pensé.
«--Le jockey Marc Trell vient d'acheter le château de la Rochepaille,
disait quelqu'un.
--Et quel âge a-t-il, ce millionnaire?
--Dix-neuf ans.
--Parfait, répondait la marquise. Jadis, on eût fait dîner un jockey à
l'office. Mais bientôt les palefreniers et les acrobates feront frapper
monnaie.»
François affecta de changer la conversation: «Voyons, maman, allons-nous
en, êtes-vous prête? Il faut partir, ou l'on attaquera sans nous.» Le
temps de revêtir sa fourrure, et la marquise monte dans la victoria, les
invités enfourchent leurs chevaux, qui attendaient en tournant dans la
cour, puis on se met en route, au petit trot.
Mais bientôt: «J'ai, déclare Marc, laissé mes gants au salon. Allez
toujours: je retourne les prendre et vous rejoindrai.»
Ce fut une vieille servante qui accourut au bruit que fit le grand
cheval rouan en entrant sous la voûte, en passant sous le détestable
écu des Simier.
«--Monsieur a oublié quelque chose?
--Oui, mes gants.
--Que monsieur ne descende pas, je vais les chercher. Où monsieur les
a-t-il mis?
--Non, j'irai moi-même, cela sera plus vite fait. Qu'on tienne seulement
mon cheval pendant ce temps-là.
--Mais, monsieur, le cocher conduit madame, le valet de chambre vient de
partir en carriole pour le village. Je suis là toute seule à déjeuner.
--Ne vous inquiétez pas, il ne bougera point. Il est très sage quand on
le tient en main. Prenez-le ici, comme ceci....»
Marc escalade donc l'escalier, ouvre la porte du salon, s'arrête....
C'était une pièce toute garnie de tapisseries, jadis tendres et fraîches
sans doute, mais aujourd'hui bien vieilles, bien gâtées, montrant leur
trame et d'ailleurs dépareillées, car si Alexandre le Grand y défaisait
Darius sur deux panneaux, on y voyait sur le troisième une crèche, un
enfant Jésus, l'âne et le b½uf en extase, S. Joseph qui se réveillait,
et ces trois déguisés de rois mages dont le cortège se déroulait encore
tout le long d'une portière, jusqu'à la cheminée. Présidant à ces pieux
ébats comme à ces fêtes guerrières, la statuette divine s'érigeait à la
place d'honneur, et tandis qu'un reflet du foyer teignait en pourpre
l'or fin de son arc: «Barbare, que viens-tu faire?» semblaient dire à
l'intrus ses yeux peints, sa lèvre hautaine.
Mais celui-ci s'en souciait peu. Rapidement, il avise ses gants, les met
dans sa poche, et, se saisissant des pincettes, choisit dans la cheminée
la plus rougeoyante des bûches; puis, après avoir doucement renversé le
garde-feu, il dépose avec soin ce tison brûlant sous le plus proche
fauteuil. Ce meuble bas et dont l'étoffe traînait, se trouvait tout à
côté de la portière aux rois mages: c'était parfait. Il ne restait plus
qu'à parsemer les cendres sur le tapis et le garde-feu, comme si la
bûche avait roulé. Là... Marc se recule pour examiner son travail, et
satisfait, sort, referme la porte, descend posément l'escalier, se met
en selle, et s'éloigne sans hâte, au petit galop, tranquille, résolu,
simple. Il avait accompli ce qu'il avait voulu. Et maintenant, où diable
le cerf s'était-il sauvé? Voilà ce qui importait.
La chasse fut particulièrement dure ce jour-là. L'animal fuyait aux
quatre coins de la forêt, rusait, se cachait parmi des troupeaux de
biches; il y eut des changes, on revint sur ses pas, on tourna sur
soi-même. Il allait faire nuit. Les chiens suivaient follement tout le
gibier qu'ils rencontraient. Le maître d'équipage était exaspéré: «Eh!
cria-t-il à un bûcheron qui courait, où allez-vous? Holà, voyons, qu'y
a-t-il? Vous finirez par couper les chiens, sacrebleu!
--Mais, monsieur le baron, il y a le feu là-bas, regardez...»
Une lueur en effet, comme d'une grosse topaze rose, commençait de
poindre à l'horizon. François, qui se trouvait là, se mit au trot
instinctivement lorsqu'il vit de quel côté la lueur s'élevait. On le
suivit.
«--Ah! monsieur, s'écria un garde qui passait, c'est à Pontmorin,
paraît-il!» François blêmit, poussa son cheval. Les veneurs
s'échelonnèrent le long du chemin. On approcha d'un village: «Vite,
monsieur le marquis, c'est chez vous...» François partit comme une
flèche.
Tout le pays courait maintenant, femmes, enfants, gars laissant
l'ouvrage commencé, vieux se hâtant sur le sol inégal, c'était comme une
déroute par les champs, par les prés et le long des taillis déjà
sombres, vers l'incendie qui peu à peu envahissait le ciel et
repoussait la nuit.
Cependant, en Hariale, bien loin de Pontmorin, le piqueur Monjoye,
abandonné de tous, hurlait toujours, et ne cessait d'appuyer ses chiens.
«--A la voie, mes beaux, criait-il, à la voie, aoh, aoh, aoh... Ah, vous
êtes toujours là, monsieur Thierry? Vous ne quittez jamais, au moins,
vous... Eh quoi, leur feu, cela ne nous regarde point! D'ailleurs,
monsieur le baron n'a pas donné l'ordre d'arrêter. Et puis une chasse,
une fois commencée, c'est comme la messe, il la faut mener jusqu'au
bout.
--Jusqu'au bout, Monjoye, jusqu'au bout!»
Ils prirent leur cerf à deux lieues de là, dans un carrefour obscur, et
le farouche Monjoye sonna triomphalement, pour eux tout seuls, les
fanfares réglementaires.