Cependant le jeune Hector, ponctuel serviteur de Marc Thierry, remettait
le lendemain matin à son maître deux télégrammes.
«--Monsieur, lui disait-il sévèrement, n'a donc pas vu celui-ci qui est
arrivé hier avant le dîner, et que j'avais posé sur le plateau?»
Marc ne voulut pas avouer à son domestique qu'ayant reconnu l'écriture
de son père, il s'était bien gardé d'ouvrir le petit bleu, par crainte
de gâter sa nuit. Car il vivait avec le proviseur dans les plus fâcheux
termes, et d'autre part il tenait à ne pas déranger son sommeil
réglementaire, puisqu'il se trouvait en pleine période d'entraînement:
le match dont sa s½ur Marguerite avait si malencontreusement parlé la
veille pouvant être conclu d'un moment à l'autre.
Marc gisait donc sur son lit, les cheveux en désordre et les sourcils
froncés. Enfin: «Donne», dit-il à Hector. Il tutoyait son domestique
sans que celui-ci s'en montrât choqué: bien loin même de juger cette
coutume peu démocratique, le jeune Hector s'en prévalait auprès de ses
relations, et se figurait de bonne foi, surtout depuis le triomphe de
Roubaix, être au service d'une sorte de prince Rodolphe, capable de
mater d'une seule main les plus redoutables chourineurs, capable
d'enlever des reines et des princesses, capable surtout de lui
administrer, le cas échéant, une extraordinaire volée. Aussi
respectait-il son maître et l'admirait-il en tout; aussi veillait-il
avec un zèle religieux sur ses performances, et s'entendait-il à
prendre, dès qu'il le fallait, les plus opportunes décisions: «Monsieur,
déclarait-il, n'aura plus de café: c'est assez comme cela. J'ai dit à
cette dame que Monsieur était en voyage, qu'il reviendrait samedi, après
le match. Monsieur prendra-t-il sa douche, à la fin? Monsieur veut se
refroidir, monsieur est fou.»
Le second des deux télégrammes, signé Paqueret, portait ces simples
mots: «Venez vite. Il y a pour vous un gros coup à jouer. Vous pouvez
faire fortune.» A la bonne heure! Voilà qui était parler. Quant à
l'ordre de son père, Marc le lut avec non moins d'humeur que d'ennui.
Allons, encore des explications, encore une scène, encore un départ
furieux et des portes claquées... Résumant toutes ses impressions en un
seul mot, que je ne veux écrire, puis décidant brusquement de se
débarrasser au plus vite de cette visite au lycée François Ier, Marc
saute à bas de son petit lit de fer et quitte la cellule blanchie à la
chaux qui lui sert de chambre à coucher pour entrer dans la salle
confortable et chaude qu'est son cabinet de toilette.
Notre athlète mettait beaucoup de temps à s'habiller: boxer longuement
avec un ballon, puis agiter des massues pesantes, se doucher, se faire
frictionner, barboter dans des cuvettes, se raser, se polir, se
vêtir--c'est un long et fastidieux travail. Bref, la matinée était déjà
fort avancée lorsqu'il pénétra sous la voûte du lycée François Ier.
Le concierge de cet établissement connaissait Marc, et ne l'aimait
guère. On apprécie peu, sur la rive gauche, les muscadins qui portent
beau, à moins qu'ils ne soient officiers. Et encore ne faut-il être
qu'officier d'infanterie ou d'artillerie, si l'on veut plaire au
boulevard Saint-Michel: les hussards ou les dragons y sont tenus pour de
la soldatesque. En outre, Marc n'avait point de moustaches, ce qui
produit toujours mauvais effet. Ce fut par conséquent avec sa mine la
plus glaciale que le concierge répondit: «M. le Proviseur est chez lui,
mais je ne sais s'il reçoit.»
«Cela s'annonce au mieux, pensa Marc. Charmant accueil.»
D'ailleurs cet homme venait de lui souhaiter véritablement la bienvenue
si l'on compare le ton de ses paroles avec celui dont M. le Proviseur
dit à son fils: «Ah, te voilà. Eh bien, assieds-toi, j'ai à te parler.»
La scène s'acheva vivement. Aussi bien nul dialogue, pour hostile ou
pacifique qu'il fût, ne pouvait-il durer longtemps entre un père et un
fils qui ne se comprenaient pas, qui ne parlaient point la même langue,
qui se méprisaient mutuellement de tout leur cur.
«--Il y a, fit M. Thierry, un mois que je ne t'ai vu. Depuis ce temps
il t'a plu de compromettre ton nom par une scandaleuse réclame, et je
t'ai fait venir pour te signifier qu'il est grand temps que ce bruit
cesse.
--Mais d'abord, mon père, cette réclame n'est ni scandaleuse, ni
honteuse, puisqu'elle n'est pas payée par moi. En outre si, à propos
d'un ouvrage récent, tous les journaux faisaient ton éloge...
--Je te sais gré de comparer mes ouvrages avec tes tours de bateleur et
tes exploits de lutteur de foire! Je ne veux du reste pas insister sur
ce rapprochement dont l'inconvenance, j'espère, t'échappe complètement.
Tu m'assures que la réclame qu'on te fait n'est point payée...
--Et avec quel argent la paierais-je? Si mes exploits de foire ont
intéressé tout Paris, je n'y puis rien. Chacun son métier; toi, tu
diriges des études; moi, je gagne des championnats. On répétera plus
tard: Marc Thierry fut un athlète remarquable. Cela me paraît bien.
Voilà.
--On répétera: ce fut un saltimbanque et un baladin. Tu as déjà sur la
conscience, pourtant, un procès en cour d'assises: il me semble que cela
devrait te suffire. Sais-tu qu'avec tout ce ridicule si choquant, pour
ne pas dire plus, que tu verses sur nous, tu nous fais un tort immense!
Songes-tu, te rappelles-tu seulement que tu as une s½ur et qu'elle doit
se marier? Qu'est-ce encore que ce pari de douze mille francs, et où
prends-tu cet argent, s'il te plaît?
--Cela me regarde. J'ai vingt-cinq ans, je suis majeur et me conduis
comme je l'entends. En outre, il ne s'agit pas de conclure un pari, mais
de déposer un enjeu. En langage de sport, cela n'a pas la même
signification.
--Des mots! Marc, écoute-moi bien: si tu donnes suite à ce projet...»
Marc se leva: «Mon père, si tu n'as pas autre chose à me dire ...
--Si! s'écria M. Thierry outré de colère. J'ai à te dire: sors d'ici! Je
ne veux plus rien avoir de commun avec un gredin de ton espèce, et te
dispense de remettre les pieds jusqu'à nouvel ordre dans un lycée que ta
présence honore peu!»
Le proviseur avait lancé d'un trait cette apostrophe ... Et en vérité,
son accent ne fut point sans beauté. N'oublions pas qu'il défendait
contre un gladiateur, l'austère barbon, ce qu'il croyait le droit et la
dignité de la pensée. Mais devant un ministre, il eût baissé de ton. Et
au besoin, devant un député.
Marc sortit du lycée plein de rancune. Cependant: «Ne le savais-je pas?
Ne l'avais-je pas prévu?» se répétait-il à satiété. Mais on ne console
jamais ni les autres, ni soi-même.
Et puis en somme, quoi! il se trouvait sur le pavé. Le minuscule
héritage de sa mère était depuis longtemps dissipé jusqu'au dernier écu.
Il vivait d'expédients, sous la dépendance de certains journaux, athlète
professionnel plutôt qu'amateur, à l'extrême limite du moins. Son père
devait être sa dernière ressource: celle-ci perdue, il ne lui restait
plus que... que Paqueret, parbleu! Marc héla un fiacre: «Boulevard des
Italiens, cocher, au _Pneu_, vous savez?
--Connais, monsieur.»
Là, quelle différence de réception, quel enthousiasme, quelle
cordialité! «M. le directeur attend monsieur. Je vais le prévenir.» Et
les rédacteurs: «Cela va? Et l'entraînement? Les nouvelles sont
excellentes, vous savez, et même (chut, je vous le confie sous toutes
réserves) je crois bien que le patron marche pour les douze mille.»
Amédée Paqueret terminait impatiemment une affaire de publicité pour la
_Race Pure_ quand on vint lui annoncer Marc à voix basse: «Monsieur, je
réfléchirai, dit-il subitement au courtier stupéfait. Revenez demain.»
Et dès que Marc fut entré: «Mon billet vous aura surpris, mon cher
enfant. Mais c'est que je viens de prendre une décision très importante
pour vous, pour votre avenir. Cependant, il me faut votre adhésion. Si
vous voulez, j'accepte pour vous le match avec Sam Hawson dès ce soir.
Je dépose l'enjeu et le _Pneu_ lance la nouvelle.»
Marc était devenu pâle. «Mais, balbutia-t-il, l'enjeu... c'est une
grosse somme.» Effilant sa barbiche et souriant à son effet, Amédée
Paqueret ajouta posément: «Si vous gagnez, vous garderez les douze mille
francs.»
Ah, pour le coup, Marc se ressaisit, et peu s'en fallut même qu'il ne se
fâchât. En matière de sport, il n'admettait point qu'on plaisantât.
--«Je parle très sérieusement, continua Paqueret, imperturbable.
Ecoutez-moi de même. Ne vous étonnez en rien de ma résolution, ne m'en
remerciez pas non plus. Je ne vous oblige nullement. Je fais presque une
affaire. Suivez mon raisonnement, en effet. Après le triomphe de
Roubaix, si vous êtes vainqueur de Sam Hawson, Paris va vous porter aux
nues. Pendant un an l'on vous adorera, et rien ne vous sera plus facile
que de faire un mariage opulent. Alors, vous me rembourserez. Si vous
perdez, je vous fais mousser pendant six mois, et vous retrouverez la
somme dans un autre match, moins sérieux. D'ailleurs...»
Marc hésitait. Il supputait sa chance avec loyauté.
--«D'ailleurs, continua Paqueret, si vous êtes encore vainqueur, vous
devenez un demi-dieu, mon garçon, et vous valez votre pesant d'or. On
vous prêtera ce que vous voudrez. Personnellement, j'engage la caisse du
_Pneu_ et de la _Race Pure_. Allons, est-ce que j'annonce?... Songez que
vos risques sont nuls, après tout. Vous ne compromettez pas vos fonds...
--Comment ferais-je?
--Ni ceux de votre père...
--Il vient de me défendre sa porte...
--Alors?
--Alors... Sam Hawson, euh... c'est une terrible partie.
--En avez-vous peur?
--J'accepte.
--Bravo!» s'écria joyeusement Paqueret. En même temps, le vieux Don
Quichotte sonnait: «Je fais publier sur-le-champ que le défi de Sam
Hawson est relevé.»
Puis, au bout d'un instant, il ajouta: «A propos, je parlais de vous
l'autre jour chez la baronne Levaître.
--Sylvie Montreux?
--Oui. Ne soyez point surpris si vous recevez une invitation aux chasses
d'Hariale. Sylvie veut vous connaître.
--Mais... mon équipage est mince.
--Battez Sam Hawson, mon petit. Après, vous achèterez des chevaux.»