I
Le grand projet d'Amédée Paqueret venait à peine d'éclore depuis
quelques jours dans sa cervelle aventureuse que M. Ernest Antonin,
professeur de troisième au lycée François Ier, se présentait chez M.
Rodolphe Thierry, proviseur du même lycée. M. Antonin semblait à la fois
fort mécontent et profondément affligé! Il portait sous son bras une
liasse épaisse de journaux et de revues illustrées.
«--Qu'est-ce donc que cela, mon ami? fit M. Thierry avec le plus amène
sourire. Les feuilles publiques se seraient-elles par hasard souciées
de notre cher lycée? Ne craignez rien; vos intérêts et ceux de vos
collègues me sont précieux à trop juste titre, et s'il le faut, je me
ferai moi-même échotier, je répondrai:
_Si quid opus fuerit, scis me non esse rogandum_...»
M. le proviseur se trouvait en verve ce matin-là. Il eût encore cité
quelques textes et parlé avec bonhomie de son cher lycée, de ses chers
collègues, de leurs chers élèves et des chères études--car à mesure
qu'un homme avance dans l'enseignement, son langage gagne en onction, et
le nombre des choses qui sont chères à un professeur croît en raison
directe du traitement qu'il touche; mais M. Antonin, qui tourmentait
impatiemment d'une main grasse sa petite barbe en pointe, coupa tout net
l'éloquence de son supérieur hiérarchique:
«--C'est, monsieur, de votre fils qu'il s'agit.»
Ah, quel prompt et merveilleux effet produisirent ces simples mots sur
M. Thierry! Gaîté, douceur, bienveillance, tout disparut aussitôt, et
son visage chenu devint semblable à celui de ces sévères Démosthène ou
de ces Sénèque chagrins que l'on voit reproduits dans les manuels
d'histoire ancienne.
«--Hélas, mon fils, mon fils.... m'aura causé plus d'un déboire dans sa
courte vie. Il fait beaucoup parler de lui, non sans scandale ni
ridicule, malheureusement. C'est une grande amertume, voyez-vous, mon
pauvre Antonin, que d'être trompé par son propre sang....»
M. Antonin était un garçon plein d'avenir, qui témoignait en toutes
choses d'un esprit vague et généreux: et ainsi passait-il pour fort
éloquent; mais il ne méprisait pas cependant à ce point les faits précis
et les notions exactes qu'il ignorât la réputation détestable qu'avait
laissée dans le monde pédagogique feu madame Thierry, née Sophie
Péryannis, grecque d'origine et mère de l'athlète Marc Thierry.
L'Université en effet ne s'était pas fait faute d'attribuer à cette
regrettée Sophie un nombre d'amants presque fabuleux. La vérité, c'est
qu'elle en avait pris quelques-uns, par hygiène, et que vers la
naissance de Marc, principalement, elle nourrissait de bonnes relations
avec un gaillard de belle prestance, grand ami de son beau-frère Oswald
Thierry. Or l'éloquent Antonin savait toute cette histoire, qu'il
jugeait répugnante; aussi ne s'attendrit-il pas outre mesure sur les
doléances de M. Thierry au sujet de «son propre sang.» D'ailleurs, le
temps pressait: Ernest Antonin prétendait à la main de mademoiselle
Marguerite Thierry; il recherchait l'alliance de cette famille
considérable dans la république universitaire; mais si ce maudit Marc se
mêlait maintenant de jeter du discrédit jusque sur les siens--attention!
Le désintéressement et l'honneur étaient deux vertus sublimes dont
Ernest Antonin discourait avec des transports de génie, mais qu'il ne
ravalait point au niveau de sa vie privée.
Le jeune professeur tint donc impitoyablement à son chef le petit
discours suivant: «Mon cher maître, croyez que je partage vos douleurs
plus sincèrement que personne. Mais enfin, quelques scrupules que j'en
éprouve, et en m'autorisant uniquement du lien qu'il me serait si doux
de former un jour avec votre famille, je vous dirai: prenez garde,
surveillez votre fils Marc, il vous nuira; bien mieux, il vous a déjà
nui. Tant qu'il n'a fait que remplir de son nom, que dis-je! de votre
nom les gazettes de sport, soit.... Tant qu'il n'a fait même que mener
une vie oisive, tapageuse et--permettez-moi cette parole vive--peu en
rapport avec la dignité des siens, passe encore.... Mais aujourd'hui,
voici que ses équipées servent d'aliment à tous les quotidiens du
boulevard; il n'y a pas un journal, pas une gazette illustrée qui
n'aient publié sa biographie et son portrait: et je ne veux même pas à
ce propos insister sur l'inconvenance de ces portraits où votre fils est
figuré le torse nu comme un saltimbanque. Est-il même décent que
mademoiselle Marguerite puisse remarquer dans les kiosques et à toutes
les devantures de libraires l'image de son frère en tenue de gladiateur?
Non, ce perpétuel défi n'a que trop duré. Je m'excuse beaucoup, mon cher
maître, de vous parler d'une façon si pressante, mais rappelez-vous que
lors de son procès en cour d'assises, Marc faillit déjà compromettre
votre haute situation universitaire. Grâce à Dieu, votre éminente
personnalité, ainsi que le crédit des vôtres, vous mirent alors à
l'abri. Cependant il faut tout craindre de la malignité des envieux, et
il n'y aurait en somme rien d'impossible à ce que le Ministre finît par
se plaindre très sérieusement. Tenez, parcourez de grâce cette provision
de papiers publics, et vous serez édifié au sujet des prouesses de M.
votre fils, de la réclame honteuse qu'on lui organise et du bruit qu'il
mène à Paris.»
M. Thierry était atterré, car il vivait dans un tremblement continuel.
Les personnes qui n'ont jamais pénétré en un milieu soumis à quelque
Ministre se feront difficilement une idée de ces terreurs-là. Mais quoi!
Bussy-Rabutin, en 1664, disait avec vilenie à Louis XIV: «Il y a trois
semaines que je ne fais que languir. Votre Majesté ne daignait me
regarder; j'aime autant qu'elle me fasse mourir, Sire, si elle ne me
regarde pas.» Rien ne change, et de nos jours, le proviseur du lycée
François Ier ne languissait pas moins bassement à la pensée qu'il
pût, par la faute de son exécrable fils, déplaire «en haut lieu.»
Il essaya pourtant d'atténuer la gravité des événements: «Tout cela,
soupira-t-il, est bien inquiétant, bien déplorable. Je comprends votre
juste émotion, mon cher Antonin, et je trouve même ici qu'elle fait
votre éloge. Pourtant, n'exagérez-vous pas un peu? Les stupides et
coupables exploits de Marc ont-ils vraiment un tel retentissement en
dehors de quelques journaux spéciaux?
--Voici, répondit Antonin, le _Scapin_, la _Quotidienne_, le _Rayon_,
le _Télégramme_, le _Demain_. Voici le _Cinématographe_, le _Reporter_,
l'_Europe illustrée_.... Partout des articles en première page, des
gravures, des photographies. Et je ne vous signalerai que pour mémoire
les chroniques insérées quotidiennement depuis une semaine dans le
_Pneu_, ainsi qu'un numéro extravagant de la _Race Pure_, et cent autres
périodiques imbéciles comme l'_Athlète_, l'_Espace_, l'_Echo des
routes_....
--Assez, miséricorde!» fit M. Thierry, abasourdi et consterné. La
renommée nouvelle de son fils le plongeait dans une sorte de détresse.
«--Je vais, continua-t-il avec effort, mettre demain, ou plutôt essayer
de mettre un terme à ce triste état de choses. Soyez-en bien assuré, mon
cher Antonin. Nous nous revoyons ce soir, comme d'habitude, sans doute?
--A ce soir... oui,» répondit faiblement le subtil Antonin.
Cette défaillance de son subordonné acheva d'imprimer la plus âpre
résolution dans l'esprit du proviseur. Quoi! ce jeune homme d'un avenir
si brillant allait-il par hasard rompre le mariage projeté, et cet
Ernest accompli n'épouserait-il pas Marguerite à cause d'un polisson
comme Marc? On allait voir! M. Thierry rédigea pour son fils un
télégramme impératif, par lequel il lui enjoignait de venir le trouver
le lendemain matin pour une affaire des plus graves.
Et il n'était même plus besoin, pour confirmer le proviseur dans son
indignation, que tous les membres de sa famille se rencontrassent le
soir à sa réception hebdomadaire, où ils exprimèrent leurs condoléances
et lamentèrent ensemble comme après un affreux malheur.
«--Qui se fût douté qu'il tomberait là! faisait madame Poron, née
Thierry.
--Voilà les fruits, poursuivait Poron, le philosophe, de cette éducation
physique dont on nous rebat les oreilles.
--On y apprend du moins à parvenir,» ajoutait finement Antonin.
Il était à peine utile que mademoiselle Marguerite contât ingénument
qu'elle avait lu dans le journal l'annonce d'un nouveau match, encore
plus sensationnel que celui de Roubaix, projeté entre Marc et elle ne
savait plus quel insulaire. Un enjeu de 12000 francs devait être déposé.
La famille tout entière répéta lugubrement: «12000 francs!
--Où les prendra-t-il? murmura Poron.
--Je donnerai ma démission,» déclara le proviseur.
Ce fut même en vain qu'après ce dernier coup Oswald Thierry, le peintre,
survint à son tour, apportant un illustré sur la couverture duquel se
trouvait un Marc en train de combattre, extrêmement ressemblant. Le nom
d'ailleurs figurait dans la légende.
«--Le moment viendra, gémit le père infortuné, où le garnement paraîtra
sur des affiches.
--Si ce n'est déjà fait.
--Hélas!
--Le ridicule est plus souvent près de la honte qu'on ne croit.
--Il faudrait aviser.
--Mais comment?
--Quelle pitié!»
On a raison de prétendre que la gloire offense.