61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE.

(Ébauche inédite.)

..... 1847.

Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui

représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en

face de la demi-tasse et du petit verre.

Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle

des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres,

ayant trouvé ceux-là tout faits.

Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête

comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de

nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la

peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre

la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_.

On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre

des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un

sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par

les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et

par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien

vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en

sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que

j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100].

[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)]

Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui

puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il

n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une

répugnance et de pondérer un désir.

Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me

regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut

l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il

n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la

même appréciation.

* * * * *

Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à

celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la

récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense

de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la

peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre

cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui.

Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort

qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la

liberté.

Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties

contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une

récompense trop petite.

De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un

_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels

sont entièrement perdus pour l'humanité.

Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme

et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour

avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc;

l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les

tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les

lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité

de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion

de l'effort à la récompense.

* * * * *

Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que

la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un

autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux

choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce

n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou

moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et

de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes

entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt

du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.»

Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès

de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès

de ses efforts.

[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]

Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des

pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement

de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La

législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à

la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des

besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts.

* * * * *

Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre,

il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout

effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant

pas, il faut se confier à la LIBERTÉ.

Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus,

elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la

plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet

spécial, la plus grande consommation possible.

En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais

contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de

ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition.

Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le

fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à

accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour

moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par

l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je

voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il

m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de

très-légers à la place.

Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au

résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et

admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque

chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et

déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité.

En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres

profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a

compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui.

Ceci mérite d'être brièvement expliqué.

Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais

suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci:

Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients

qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter.

À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour

le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un

accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux

pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par

voie d'exemples.

Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les

paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire

une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif,

et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches

par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire

l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne

plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur

économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que

l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand

j'en ai besoin[102].

[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)]

Autre exemple, en sens inverse.

On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une

avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le

remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance

longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa

vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte;

et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses

calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux

infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément

recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la

longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que

le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout

d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera

arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les

vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103].

[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)]

Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est

l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui

a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout

leur cycle funeste.

De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la

longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les

inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si

ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les

mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi

le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et

l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui.

Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et

cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par

cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au

contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive.

L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de

l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il

recueille la récompense.

On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un.

Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que

le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir

souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre.

Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela

que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute

injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant

rançonner le consommateur, se rançonne lui-même.

Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas

compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une

part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de

l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout

lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à

déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale

sous prétexte d'accroître le travail général.

En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous

consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si

vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il

n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est

jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions...

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 136 / 170 题