(Ébauche inédite.)
..... 1847.
Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui
représentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en
face de la demi-tasse et du petit verre.
Mais l'économie politique est bien forcée de s'en servir. (Je parle
des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres,
ayant trouvé ceux-là tout faits.
Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tête
comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de
nos désirs. Il y a donc deux termes dans l'évolution économique: la
peine et la récompense. Celle-ci est le produit de celle-là. Prendre
la peine, c'est _produire_; jouir de la récompense, c'est _consommer_.
On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre
des bras,--un drame, un livre, une leçon, un tableau, une statue, un
sermon, comme du blé, des meubles, des vêtements;--par les yeux, par
les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et
par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien étroit, bien
vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en
sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de répéter que
j'entends par là--jouir de la récompense d'un travail[100].
[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'éditeur._)]
Il n'est aucune échelle métrique, barométrique ou dynamométrique qui
puisse donner la mesure normale de la peine et de la récompense; et il
n'y en aura jamais jusqu'à ce qu'on ait trouvé le moyen de toiser une
répugnance et de pondérer un désir.
Chacun y est pour soi. La récompense et la charge de l'effort me
regardant, c'est à moi de les comparer et de voir si l'une vaut
l'autre. À cet égard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il
n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la
même appréciation.
* * * * *
Le troc ne change pas la nature des choses. Règle générale: c'est à
celui qui veut la récompense à prendre la peine. S'il veut la
récompense de la peine d'autrui, il doit céder en retour la récompense
de sa propre peine. Alors il compare la vivacité d'un désir avec la
peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre
cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui.
Et comme chacun est seul juge du désir qu'il éprouve, de l'effort
qu'on lui demande, le caractère essentiel de ces transactions c'est la
liberté.
Quand la liberté en est bannie, soyez sûr que l'une des parties
contractantes est soumise à une peine trop grande ou reçoit une
récompense trop petite.
De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-même un
_effort_, et la résistance à cette action un autre _effort_, lesquels
sont entièrement perdus pour l'humanité.
Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme
et immuable entre un effort et sa récompense. L'effort nécessaire pour
avoir du blé est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc;
l'effort nécessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les
tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les
lieux où il est le mieux secondé par la nature, et la perfectibilité
de l'intelligence humaine, tendent à diminuer sans cesse la proportion
de l'effort à la récompense.
* * * * *
Puisque l'effort est le moyen, le côté onéreux de l'opération, et que
la récompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un
autre côté, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux
choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce
n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le résultat. Le plus ou
moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et
de désirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les économistes
entendent par ces mots, qu'on a si étrangement commentés: «L'intérêt
du consommateur ou plutôt de la consommation est l'intérêt général.»
Le progrès des satisfactions d'un peuple, c'est évidemment le progrès
de ce peuple lui-même. Il n'en est pas nécessairement ainsi du progrès
de ses efforts.
[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des
pays où l'on a pris, pour pierre de touche du progrès, l'accroissement
de l'effort en durée et en intensité. Et qu'est-il arrivé? La
législation s'est appliquée à diminuer le rapport de la récompense à
la peine, afin que, poussés par la vivacité des désirs et le cri des
besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts.
* * * * *
Si un ange, un être infaillible, était envoyé pour gouverner la terre,
il pourrait dire à chacun comment on doit s'y prendre pour que tout
effort soit suivi de la plus grande récompense possible. Cela n'étant
pas, il faut se confier à la LIBERTÉ.
Nous avons déjà dit que la liberté était de toute justice. De plus,
elle tend fortement au résultat cherché: obtenir de tout effort la
plus grande récompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet
spécial, la plus grande consommation possible.
En effet, sous un régime libre, chacun est non-seulement porté mais
contraint à tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facultés, de
ses capitaux et des avantages naturels qui sont à sa disposition.
Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le
fer du minerai qui se trouve à Montmartre, j'aurais un grand effort à
accomplir pour une bien petite récompense. Si je voulais ce fer pour
moi-même, je m'apercevrais bientôt que j'en aurais davantage par
l'échange, en donnant une autre direction à mon travail. Et si je
voulais échanger mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il
m'ait coûté de grands efforts, on ne veut m'en céder que de
très-légers à la place.
Ce qui nous pousse tous à diminuer la proportion de l'effort au
résultat, c'est notre intérêt personnel. Mais, chose étrange et
admirable! il y a, dans le libre jeu du mécanisme social, quelque
chose qui, à cet égard, nous fait marcher de déception en déception et
déjoue nos calculs, mais au profit de l'humanité.
En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres
profitent plus que nous de nos propres progrès. Heureusement il y a
compensation, et nous profitons infailliblement des progrès d'autrui.
Ceci mérite d'être brièvement expliqué.
Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais
suivez-les attentivement et vous reconnaîtrez toujours ceci:
Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvénients
qui le gênent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrêter.
À la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvénients pour
le consommateur, qui est le public. Ils se résument en un
accroissement ou une diminution des jouissances générales. Je ne veux
pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-être. Procédons par
voie d'exemples.
Je suis menuisier et fais des planches à coups de hache. On me les
paye 4 fr. la pièce, car il me faut un jour pour en faire
une.--Désirant améliorer mon sort, je cherche un moyen plus expéditif,
et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voilà faisant 20 planches
par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire
l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientôt on ne me donne
plus que 4 fr. pour la façon de 20 planches.--Le consommateur
économise les 19/20 de sa dépense, tandis qu'il ne me reste plus que
l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand
j'en ai besoin[102].
[Note 102: V. tome IV, pages 36 à 45.--(_Note de l'éditeur._)]
Autre exemple, en sens inverse.
On met sur le vin un impôt énorme, perçu à la récolte. C'est une
avance exigée du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le
remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance
longtemps partagée. Le vigneron sera réduit peut-être à arracher sa
vigne. La valeur de sa terre décroîtra. Il la vendra un jour à perte;
et alors, le nouvel acquéreur, ayant fait entrer l'impôt dans ses
calculs, n'aura pas à se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux
infligés au producteur, pas plus que les avantages momentanément
recueillis par lui dans l'exemple précédent. Mais je dis qu'à la
longue l'impôt se confond avec les frais de production; et il faut que
le consommateur les rembourse tous, celui-là comme les autres. Au bout
d'un siècle, deux siècles peut-être, l'industrie de la vigne se sera
arrangée là-dessus; on aura arraché, aliéné, souffert dans les
vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impôt[103].
[Note 103: V. tome V, pages 468 à 475.--(_Note de l'éditeur._)]
Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est
l'impôt le moins onéreux, il faut répondre: le plus ancien, celui qui
a donné le temps aux inconvénients et dérangements de parcourir tout
leur cycle funeste.
De tout ce qui précède, il résulte que le consommateur recueille à la
longue tous les avantages d'une bonne législation comme tous les
inconvénients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si
ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les
mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voilà pourquoi
le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et
l'esprit avisé; et voilà aussi pourquoi je m'adresse à lui.
Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie désespérante, et
cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu'à la longue et par
cascades, il lui faudrait beaucoup de prévoyance. Le producteur, au
contraire, reçoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive.
L'homme, en tant que _producteur_, est chargé de la partie onéreuse de
l'évolution économique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il
recueille la récompense.
On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
Si l'on considère un produit isolé, il n'est certainement pas vrai que
le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir
souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre.
Si l'on généralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela
que consiste l'immense déception qui se rencontre au bout de toute
injustice, de toute atteinte à la liberté; le producteur, en voulant
rançonner le consommateur, se rançonne lui-même.
Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas
compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire à chacun une
part égale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opération de
l'injustice il y a toujours une déperdition de jouissances, surtout
lorsque cette injustice consiste, comme dans le régime restrictif, à
déplacer le travail et les capitaux, à diminuer la récompense générale
sous prétexte d'accroître le travail général.
En résumé, avez-vous deux lois, deux systèmes à comparer, si vous
consultez l'intérêt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si
vous consultez l'intérêt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il
n'est pas toujours bon d'accroître la généralité des efforts, il n'est
jamais mauvais d'accroître la généralité des satisfactions...