60.--MIDI À QUATORZE HEURES.

(Ébauche inédite.)

..... 1847.

On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et

de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la

persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une

explication simple.

--Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il?

--De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal

administrés, répond-elle.

--Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le

traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché,

l'épuisement du numéraire, etc.

Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a

beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il?

--Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail

on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des

commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin

des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus

à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux;

et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut

consacrer à satisfaire ses besoins réels.

--Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont

les colonies qui enrichissent l'Angleterre.

--Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle

travaillât beaucoup.

--Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche.

--C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà

pourquoi le travail n'a pas sa récompense.

--Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les

colonies pour tributaires.

--C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et

c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir,

instruire et moraliser le travailleur.

--Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon

vous, il doit s'enrichir.

--C'est probable.

--Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là.

--Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et

prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en

fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe,

fortifications, parades militaires?

--Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations...

Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à

discrétion?...

--Sans doute que la récolte a manqué.

--C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre?

D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors?

--Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent.

--C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la

production des aliments au dedans?

--Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien

choisir entre s'en passer ou en faire venir.

--Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous

suggérer à l'État une meilleure solution du problème?...

Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits

les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller

chercher _midi à quatorze heures_.

Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres,

effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une

complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui

gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une

simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de

les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce

qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui

montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la

sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la

dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la

propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce

n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble

des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible

que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la

chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier.

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé;

mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en

ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et

transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil

scientifique.»

Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance

collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance

individuels.

Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer

Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution.

S'agit-il de comparer la liberté à la restriction?

De savoir ce que c'est que travail et capital?

De rechercher si l'un opprime l'autre?

D'apprécier les effets des machines?

De décider entre le luxe et l'épargne?

De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer?

Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut?

Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le

mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y

apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition

de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons

poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales

dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en

germe.

Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode.

--Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles

se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde

et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce

qu'elle produit.

--Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île

du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer

de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un

moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une

cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de

ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large

ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à

donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments.

Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger.

--Que concluez-vous de là?

--Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_,

ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on

coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu

disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un

profit.

--En est-il de même dans la société?

--Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme

ceux d'un homme, sont indéfinis.

--Et s'ils n'étaient pas indéfinis?

--En ce cas, le profit se traduirait en loisirs.

--Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'état social, une

nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage.

--Momentanément certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du

travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de

voir que la machine ne peut mettre une certaine quantité de travail

_en disponibilité_, sans mettre aussi _en disponibilité_ une quantité

correspondante de rémunération.

--Comment cela?

--Supposez que Robinson, au lieu d'être seul, vive au sein d'une

société et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant inventé

le filet, il continue à vendre le poisson au même prix, chacun,

excepté lui, aura pour s'en procurer à faire le même travail

qu'auparavant. S'il le vend à meilleur marché, tous les acheteurs

réaliseront une épargne qui ira provoquer et rémunérer du travail[98].

[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et

ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]

* * * * *

--Vous venez de parler d'épargne. Oseriez-vous dire que le luxe des

riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers?

--Retournons à l'île de Robinson, pour nous faire une idée juste du

luxe. Nous y voici; que voyez-vous?

--Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour

satisfaire sa faim; il tient à la variété des mets, donne à son

appétit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe à changer

tous les jours la forme et la couleur de ses vêtements.

--Par là il se crée du travail. En est-il réellement plus riche?

--Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se

rouillent et sa case se délabre..

--Règle générale bien simple et bien méconnue: chaque travail donne un

résultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe à contenter des

fantaisies puériles ne peut satisfaire des besoins plus réels et d'un

ordre plus élevé.

--Est-ce qu'il en est de même dans la société?

--Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le goût des modes et

des spectacles ne peut être consacré à ses chemins de fer ou à son

instruction.

--Si les goûts de ce peuple se tournaient vers l'étude et les voyages,

que deviendraient les tailleurs et les comédiens?

--Professeurs et ingénieurs.

--Avec quoi la société payerait-elle plus de professeurs et

d'ingénieurs?

--Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comédiens et aux modistes.

--Voulez-vous insinuer par là que, dans l'état social, les hommes

doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir

simplement au lieu de se décorer?

--Ce n'est pas ma pensée. Je dis que le travail qui est employé à une

chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme

à celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien

que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le déplace.

* * * * *

--Est-ce que nous pourrions étudier aussi le traité de Méthuen dans

l'île du Désespoir?

--Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est

occupé à se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie.

Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger

aussi, et son jardin réclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue

aborde l'île. L'étranger qui en descend montre à Robinson des habits

bien chauds et propose de les céder contre quelques légumes, en

offrant de continuer à l'avenir ce marché. Robinson regarde d'abord si

l'étranger est armé. Le voyant sans flèches ni tomahawk, il se dit:

Après tout, il ne peut prétendre à rien que je n'y consente;

examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il

mettrait à les faire lui-même, et le compare au nombre d'heures qu'il

devrait ajouter à son travail horticole pour satisfaire

l'étranger.--S'il trouve que l'échange, en le laissant tout aussi bien

nourri et vêtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilité_, il

accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net,

soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il

croit le marché désavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce

cas, qu'une force extérieure le lui interdise? Il sait se l'interdire

lui-même.

Revenant au traité de Méthuen, je dis: La nation portugaise ne prend

aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantité donnée de

travail lui donne en définitive, par ce procédé, plus de vin à la fois

et plus de drap. Après tout, elle échange parce qu'elle _veut_

échanger. Il n'était pas besoin d'un traité pour l'y décider.

Remarquez même qu'un traité, dans le sens de l'échange, ne peut être

que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il

arrive à stipuler le libre-échange, il ne stipule plus rien du tout.

Il se borne à laisser les parties stipuler pour elles-mêmes.--Le

traité de Méthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcés de donner du

vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du

vin, _s'ils veulent_.

* * * * *

--..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas?

--Pas encore.

--Je suis allé tout seul à l'île du Désespoir. Robinson est ruiné.

--En êtes-vous bien sûr?

--Il est ruiné, vous dis-je.

--Et depuis quand?

--Depuis qu'il donne des légumes contre des vêtements.

--Et pourquoi continue-t-il?

--Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire

du voisinage?

--Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des légumes,

mais ne l'y force pas.

--Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux à sa

disposition, il est si habile à les préparer et à les coudre, en un

mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de légumes, que Robinson

ne résiste pas à la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas

au-dessus de lui un _état_ qui dirigerait sa conduite.

--Que pourrait faire l'État en cette occurrence?

--Prohiber l'échange.

--En ce cas, Robinson ferait ses vêtements comme autrefois. Qui l'en

empêche, si c'est son avantage?

--Il a essayé; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les

légumes qu'on lui demande en retour. Et voilà pourquoi il persiste à

échanger. Vraiment, à défaut d'un _État_, qui n'a pas besoin de

raisonner lui, et procède par voie d'injonctions, ne pourrions-nous

pas envoyer au pauvre Robinson un numéro du _Moniteur industriel_ pour

lui ouvrir les yeux?

--Mais d'après ce que vous me dites, il doit être plus riche qu'avant.

--Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantité

toujours plus grande de vêtements contre une quantité de légumes qui

reste la même?

--C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour

Robinson.

--Il est ruiné, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prétendez pas

raisonner contre un fait.

--Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc

ensemble un voyage dans l'île..... Mais que vois-je! Pourquoi me

cachiez-vous cette circonstance?

--Laquelle?

--Voyez donc comme Robinson est changé! Il est devenu paresseux,

indolent, désordonné. Au lieu de bien employer les heures que son

marché mettait à sa disposition, il dissipe ces heures-là et les

autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vêtements ni

légumes; il gaspille ou détruit ses anciens ouvrages. S'il est ruiné,

qu'allez-vous chercher une autre explication?

--Oui; mais le Portugal?

--Le Portugal est-il paresseux?

--Il l'est, je n'en saurais disconvenir.

--Est-il désordonné?

--À un degré incontestable.

--Se fait-il la guerre à lui-même? Nourrit-il des factions, des

sinécures, des abus?

--Les factions le déchirent, les sinécures y pullulent, et c'est la

terre des abus.

--Alors sa misère s'explique comme celle de Robinson.

--C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur

industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui

qui expliquerait la misère par le désordre et la paresse. Prenez donc

la peine d'étudier la science économique pour en venir là[99]!...

[Note 99: V. ci-dessus, le nº 39, page 219.]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 135 / 170 题