59.--LA PEUR D'UN MOT.

I

UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de

courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon,

ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier

par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche

d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!)

L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment

pouvez-vous prononcer ce gros mot?

--Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous?

--Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un

gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui

peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix

sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule.

--Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit?

--Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que

la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve

récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et

le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra

asiatique.

--À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont

on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.

--Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le

_libre-échange_.

--Mon ami, c'est l'_échange libre_.

--Ah! bah! rien que cela?

--Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre

nous.

--Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et

bonnet blanc?

--Exactement.

--Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si

c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore

peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que

vous me dites?

--C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière

entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres

qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques.

Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.

--En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je

vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père.

--Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_

pour un dragon à trois têtes?

--Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à

l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que

c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse.

--Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et

qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme

votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93].

[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)]

--En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de

faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du

gros monsieur?

--Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans

vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.

--Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose?

--Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but?

--De gagner quelques écus.

--Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous?

--Je cesserais de faire des souliers.

--Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus?

--Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je

puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un

paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de

belles robes pour ma femme[94].

[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.]

--Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour

abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du

pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce

pain, ce vin, ce paroissien, ces robes?

--Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie

entière ne suffirait pas.

--Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir

mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95].

--C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de

tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des

meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par

exemple.

--Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des

souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire

toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le

meilleur parti possible.

--J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui

me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris

seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je

ferais joliment la loi à la pratique.

--Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un

laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient

joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est

votre intérêt?

--Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la

subissent comme moi.

--Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant...

--Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin.

--Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât

d'aller à lui?

--Je le traiterais de...

--Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien?

--Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la

concurrence, puisque je la subis.

--Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut

toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs.

--Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire

plus malhonnête homme qu'un fripon.

--Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la

concurrence doit être la loi de tous ou de personne?

--Justement.

--Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le

monde?

--Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque

métier.

--Donc, il faut n'y soustraire personne.

--Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander,

troquer, échanger,--honnêtement néanmoins.

--Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_.

--Pas plus malin que cela?

--Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.)

--En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre

libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique

qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît.

--C'est ce qu'il nous reste à voir.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 133 / 170 题