Vous avez le secret de rendre accessibles à tous les esprits les plus
hautes vérités de la science. Oh! ne pourriez-vous, à grand renfort
d'_x_, trouver au théorème suivant une de ces démonstrations par _a +
b_, qui ne laissent plus de place à la controverse! Son simple énoncé
suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et à
l'humanité. Le voici:
SI UN DROIT PROTECTEUR ÉLÈVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTITÉ DONNÉE,
LA NATION GAGNE CETTE QUANTITÉ UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS.
Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations
s'infligent à elles-mêmes des pertes incalculables. Il faudrait
reconnaître qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pièces d'un
franc dans la rivière chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il
s'avise de toucher à un outil ou à un vêtement.
Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas être surpris
si, malgré le progrès des sciences et de l'industrie, une masse bien
lourde de misère et de souffrances pèse encore sur nos concitoyens.
D'un autre côté, tout le monde convient que le régime protecteur est
une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce
calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosités nationales,
retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait
inscrire dans nos codes, au rang des délits et des crimes, des actions
innocentes en elles-mêmes. Ces inconvénients accessoires du système,
il faut bien s'y soumettre quand on croit que le système repose
lui-même sur cette donnée: _que tout renchérissement, de son fait, est
un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observé et vous
aurez peut-être observé comme moi que, malgré le grand mépris que les
individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent
difficilement,--mais s'il venait à être prouvé que ce prétendu gain
est accompagné d'abord d'une _perte égale_, ce qui fait compensation,
puis d'une _seconde perte encore égale_, laquelle constitue une
duperie bien caractérisée; comme dans le coeur humain l'horreur des
pertes est aussi fortement enracinée que l'amour des profits, il faut
croire que le régime protecteur et toutes ses conséquences directes et
indirectes s'évanouiraient avec l'illusion qui les a fait naître.
Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je désire voir cette
démonstration revêtue de l'évidence invincible que communique la
langue des équations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je
m'adresse à vous; car, parmi tous les problèmes qu'offrent les
sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est
certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants,
vos puissantes facultés. J'ose dire que celui qui en donnerait une
solution irréfutable, n'eût-il fait que cela dans ce monde, aurait
assez fait pour l'humanité et pour sa propre renommée.
Permettez-moi donc d'établir en langue vulgaire ce que je voudrais
voir mettre en langue mathématique.
Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr.
Cela veut dire qu'il s'échange contre 2 fr. ou tout autre objet valant
lui-même 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix.
Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous à moins
de 3 fr.
Dans ces circonstances, un coutelier français s'adresse au
gouvernement et lui dit: Protégez-moi. Empêchez mes compatriotes
d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir à
3 fr.
Je dis que ce renchérissement d'un franc sera _gagné une fois_, mais
j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le même
phénomène se présentera dans tous les cas analogues.
D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du
renchérissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien
clair que l'industrie française n'aura rien gagné ni perdu à la
mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut
arranger l'un de ces industriels et déranger l'autre, mais cela
n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-là, il y a
changement de direction, mais non accroissement ou décroissement dans
l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr.
de moins prennent celui de la ganterie, voilà tout. Injuste faveur
ici, oppression non moins injuste là, c'est tout ce qu'il est possible
d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr.
Mais il reste un troisième franc dont il est essentiel de suivre la
trace; il constitue le surenchérissement du couteau; c'est la
_quantité donnée_ dont le prix des couteaux est élevé. C'est celle que
je dis être gagnée une fois et perdue deux par le pays.
Qu'elle soit gagnée une fois, cela est hors de doute. Évidemment
l'industrie coutelière est favorisée, par la prohibition, dans la
mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer,
de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est
découragée que de 2 fr. et celle des couteaux est encouragée de 3 fr.,
ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout
balancé jusqu'ici, un excédant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou
100 centimes, comme on voudra les appeler.
Mais il est tout aussi évident que l'acquéreur du couteau, quand il
l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne déboursait que 2
fr., tandis que maintenant il en dépense 3. Dans le premier cas, il
restait donc à sa disposition _un franc_ au delà du prix du couteau;
et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs
à quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait
été dépensé d'une manière quelconque et aurait encouragé l'industrie
nationale tout autant qu'un franc peut s'étendre.
Si, par exemple, vous étiez cet acheteur,--avant la prohibition vous
pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire
de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous
serait resté 1 fr., avec lequel vous auriez acheté, selon votre bon
plaisir, des petits pâtés ou un petit volume in-12.
Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de
suite à opposer au gain du coutelier une perte équivalente, savoir
celle du pâtissier ou du libraire.
Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre,
vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encouragé dans une mesure
exactement semblable l'industrie du pays. Sous le régime de la
liberté, ils se sont partagés entre un gantier et un libraire; sous le
régime de la protection, ils sont allés exclusivement au coutelier, et
je crois qu'on pourrait défier le génie de la prohibition lui-même
d'ébranler cette vérité.
Ainsi, voilà le franc gagné une fois par le coutelier et perdu une
fois par le libraire.
Reste à examiner votre propre situation, vous acheteur, vous
consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous
aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis
que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mêmes 3 fr. qu'un couteau et
pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume,
soit l'équivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est
compensée par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison
de dire que ce franc, gagné une fois, est perdu deux fois.
Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit à cela? car il est bon que vous
connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compensée par le
profit du coutelier, ou, en termes généraux, que la perte du
consommateur est compensée par le profit du producteur.
Votre sagacité aura bien vite découvert que la mystification ici
consiste à laisser dans l'ombre le fait déjà établi que le profit d'un
producteur, le coutelier, est balancé par la perte d'un autre
producteur, le libraire; et que votre franc, par cela même qu'il a été
encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait
fait, la librairie.
Après tout, comme il s'agit de sommes égales, qu'on établisse, si on
le préfère, la compensation entre le producteur et le consommateur,
peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse
pas reparaître deux fois le même gain pour l'opposer alternativement à
deux pertes bien distinctes.
On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut
guère la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit
couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire
observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes
algébriques, qu'ils représentent la vie, la substance des peuples; et
c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui
généralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage.
On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à
la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le
franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le
ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté,
la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un
régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour
éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à
ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3
francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et
dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut
jamais affecter notre calcul[91].
[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº
48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V,
indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes,
contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note
de l'éditeur._)]
Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir
argumenter de l'importance relative des deux industries comparées,
disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il
est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre
d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble
de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il
m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans
mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de
cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et
de dignité.
Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème
l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi
d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit:
La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure
suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être
à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra
changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain
aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que
la protection protégera.
Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger
l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La
réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux
pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges.
Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que
le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un
remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier
surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le
marché d'un franc pour le consommateur surtaxé?
Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la
démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la
peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité
scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes.
Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence
étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les
colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où
est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du
gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français
qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la
rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche
pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux
antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de
Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins
s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants
pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement
et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce
monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements
de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous?
D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette
équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre
patriotisme[92].
[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le
chap. X.--(_Note de l'éditeur._)]