45.--QUATRIÈME DISCOURS.

Prononcé à Lyon, au commencement d'août 1847, sur les

conséquences comparées du régime protecteur et du libre-échange.

Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre

de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on

appelle un «discours,» on s'engage par cela même à remplir toutes les

difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien éloigné

d'une telle prétention, et mon insuffisance me force de réclamer toute

votre indulgence. Vous serez peut-être portés à me demander pourquoi,

me sentant aussi dépourvu des qualités qu'exige la tribune, j'ai la

hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considérant

attentivement les souffrances et les misères qui affligent

l'humanité,--le travail souvent excessif, la rémunération plus souvent

insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrès et font

particulièrement obstacle à ses tendances vers l'égalité des

conditions, j'ai cru très-sincèrement qu'une bonne part de ces maux

devait être attribuée à une simple erreur d'économie politique, erreur

qui s'est emparée d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et,

par elle, la loi du pays;--et dès lors j'ai considéré comme un devoir

de combattre cette erreur avec les deux seules armes honnêtes qui

soient à ma disposition, la plume et la parole. Voilà mon excuse,

Messieurs. J'espère que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai

remarqué de tout temps que les hommes étaient disposés à beaucoup

pardonner en faveur de la sincérité des intentions.

J'ai parlé d'une erreur qui prévaut, non-seulement dans la

législation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que

j'ai en vue le système restrictif, cette barrière par laquelle les

nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet, à ce qu'elles

croient, d'assurer leur indépendance et d'augmenter leur bien-être.

Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausseté de ce système que

le langage qu'il a introduit dans l'économie politique, langage

toujours emprunté au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que

_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes égales_, _vainqueurs et

vaincus_, comme si les effets des échanges pouvaient être les mêmes

que ceux de la violence. L'impropriété du langage ne révèle pas

seulement la fausseté de l'idée, elle la propage; car, après s'être

servi de ces locutions dans le sens figuré, on les emploie dans leur

acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables

protectionnistes s'écrier: «J'aimerais mieux une invasion de Cosaques

qu'une invasion de bestiaux étrangers.» Je me propose d'exposer

aujourd'hui les conséquences comparées du régime protecteur et du

libre-échange; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des

expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_.

Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accès facile

dans l'usage, a certainement un côté vrai. Elle n'est pas fausse, elle

est incomplète. Elle se réfère à quelques effets, et non à l'ensemble

des effets. Elle induit à penser que lorsque, dans un pays, une

industrie succombe devant la rivalité de l'industrie similaire du

dehors, la nation en masse en est affectée de la même manière que

cette industrie. Et c'est là une grande erreur, car la _lutte

industrielle_ diffère de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte

armée, le vaincu est soumis à un tribut, dépouillé de sa propriété,

réduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue

entre immédiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci paraît

étrange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la

différence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme

_échanges_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_.

Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant

aux effets, entre deux ordres d'action si différents par leur nature.

Comment se fait-il que le résultat de la _lutte industrielle_ soit de

faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai

ceci par un exemple familier, trop familier peut-être pour cette

enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre

comme très-propre à faire comprendre ma pensée.

Dans une petite ville, la maîtresse de maison fait ce qu'on nomme le

pain du ménage. Mais voici qu'un boulanger s'établit aux environs.

Notre ménagère calcule qu'elle aurait plus de profit à s'adresser à

l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce

de mieux faire ses achats de blé, de ménager le combustible et le

temps. Mais, de son côté, le boulanger fait des efforts semblables.

Plus la ménagère diminue son prix de revient, plus le boulanger

diminue son prix de vente, jusqu'à ce qu'enfin l'industrie du ménage

succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle

confère au ménage plus de profit en succombant qu'elle n'eût fait en

se maintenant.

Il en est de même quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur

le terrain du _bon marché_; et si les Anglais, par exemple, placés

dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille,

ou le Brésil du sucre, à si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en

France, renoncer à en produire chez nous, c'est constater précisément

l'avantage supérieur que nous trouvons à l'acheter ailleurs.

Entre ces deux cas, il n'y a qu'une différence: dans l'un, les

qualités de producteur et de consommateur se confondent dans la même

personne, et dès lors tous les effets de la prétendue défaite se

montrent en même temps et sont faciles à comprendre; dans l'autre, le

consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le même que le

producteur, et il est alors aisé d'introduire dans le débat cette

conclusion, qui consiste à ne montrer le résultat de la lutte que par

un côté, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur.

Évidemment pour ne rien négliger dans l'appréciation du résultat

général, il faut considérer la nation comme un être collectif, qui

comprend l'intérêt producteur et l'intérêt consommateur; et alors on

s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle

affecte ce ménage que j'ai cité pour exemple. C'est, dans l'un et

l'autre cas, l'acquisition par voie d'échange, choisie de préférence à

l'acquisition par voie de production directe[62].

[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p.

265.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de

cette compensation que le consommateur recueille en cas de défaite

industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent

jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de

vue exclusif des industries qui y sont engagées, et rechercherai c'est

la restriction ou la liberté qui leur donne les meilleures chances.

C'est encore une question intéressante; car quand une grande ville,

comme Lyon, par exemple, a fondé, au moins en grande partie, son

existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille

pas la voir succomber par la considération des avantages qu'en

pourraient recueillir les consommateurs.

Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon

marché_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon marché_.

Si, d'une manière permanente, les Suisses peuvent vendre à 80 fr. la

même pièce d'étoffe que vous ne pouvez établir qu'à 100 fr., vous

serez battus.

Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but:

_la réduction des prix de revient_.

Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'économie

politique une science mystérieuse, car, s'il est une science qui se

tienne toujours près des faits et du bon sens, c'est certainement

celle-là. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos

ateliers, dans vos ménages, à la campagne, à la ville: que cherchent

tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _À

diminuer le prix de revient._

C'est pour cela qu'ils ont substitué la charrue à la houe, la

charrette à la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pavé, la broche

au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_.

N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire

de même, agir dans le même sens? Mais, au contraire, ils se sont fait

une économie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux,

ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le régime protecteur?

Il renchérit tous les éléments qui entrent dans vos prix de revient et

les constituent. Ce n'est pas seulement son résultat, c'est sa

prétention; ce n'est pas un accident, c'est un système, un but, un

parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les

tendances de l'humanité. Et on appelle cela de l'économie politique

sage et prudente!

Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pièce

d'étoffe? D'abord de toutes les matières qui entrent dans sa

confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont été consommés

par les travailleurs pendant le cours entier de l'opération. Il faut

évidemment, pour que l'industrie continue, pour que l'opération se

renouvelle, qu'à chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces

débours partiels.

Or, que fait le régime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et

il a la prétention d'ajouter à tous ces prix partiels. Il aspire

méthodiquement à les élever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la

machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui

entrent dans cette pièce d'étoffe. Vous payerez un peu plus cher le

blé, le vin, la viande, les vêtements que vous et vos ouvriers aurez

consommés et usés pendant l'opération, et de tout cela, il résultera

pour vous un prix de revient plus élevé qu'il ne devrait l'être; mais,

en compensation, je vous donnerai un privilége sur les consommateurs

du pays, et, quant à ceux du dehors, nous tâcherons de les décider à

vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand déploiement

de forces qui retomberont encore à la charge de votre _prix de

revient_.

Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanité et tout

le danger d'un pareil système? À supposer que la contrebande ne vienne

pas vous chasser du marché intérieur, ni les belles phrases, ni les

canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur

prudence et leur sagesse ne forceront l'étranger à vous donner 100 fr.

de ce qu'il trouve ailleurs à 80.

Jusqu'ici vous n'avez peut-être pas beaucoup souffert de ce système

(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi?

Parce que les autres nations, excepté la Suisse, s'étaient soumises

aux mêmes causes d'infériorité. J'ai dit excepté la Suisse; et

remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude

concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille

pas des feuilles de mûriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhône ni

la Saône; elle vous offusque néanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie

qui a commencé la réforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie?

Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un

simulacre de réforme; et, quant à moi, je ne puis assez m'étonner

qu'on puisse, en France, au dix-neuvième siècle, en imposer aussi

grossièrement au public sans se discréditer. Sans doute l'Angleterre

n'a pas complétement achevé sa réforme; mais pour qui comprend quelque

chose dans la marche des événements, il est aussi certain qu'elle

l'achèvera, qu'il est certain que l'eau du Rhône, qui passe sous les

ponts de Lyon, se rendra à la Méditerranée. Et en attendant, on peut

dire que la réforme est si avancée, en ce qui touche notre question,

qu'on peut la considérer comme complète. L'Angleterre a affranchi de

tous droits, et d'une manière absolue, la soie, la laine, le coton, le

lin, le blé, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile,

c'est-à-dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pièce

d'étoffe. Et vous n'êtes pas effrayés, voyant ce que peut la Suisse,

de ce que pourra bientôt l'Angleterre! Vous résisterez, je le sais par

la supériorité de votre goût, par les qualités artistiques qui

distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose à quoi rien ne

résiste: c'est le _bon marché_.

On vous dit: «Pourquoi vous mêler d'économie politique? Occupez-vous

de vos affaires.» Vous le voyez, Messieurs, l'économie politique

pénètre au coeur de vos affaires. Elle vous intéresse, aussi

directement que le bon état de vos machines ou de vos routes, qui ont

pour objet de diminuer vos _prix de revient_.

Hier, on me citait un fait qui doit être ici à la connaissance de tout

le monde, et qui est bien-propre à vous faire réfléchir. On

m'assurait, et je n'ai pas de peine à le croire, car c'est bien

naturel, qu'à cause de l'influence de l'octroi sur la cherté de la

vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu

d'une grande agglomération d'hommes tendaient à aller s'établir à la

campagne.

Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait

exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par

la même raison qu'on va tisser aux environs plutôt que de tisser à

Lyon, on ira tisser en Angleterre plutôt que de tisser en France.

Et remarquez que l'octroi ne renchérit que les objets de

consommation. La douane renchérit et les objets de consommation et

toutes les matières qui entrent dans la confection du produit.

N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance à laquelle je fais ici

allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la

teinture, les machines, le fer, le coton et la laine?

Le régime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement

par les droits et les entraves; il les grève encore par la masse

énorme d'impôts qu'il traîne à sa suite.

D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument

fiscal, cela est évident. Quand on prohibe textuellement ou non le

drap et le fer, on renonce à tout revenu public de ce côté. Il faut

donc tendre les autres cordes de l'impôt, le sel, la poste, etc.

Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entrée des légumes, et tire de

cet impôt un revenu de 20,000 fr., indispensable à sa bonne

administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui

jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou

l'imprévoyance des électeurs, fait que les propriétaires de ces

maisons forment la majorité du conseil municipal. Que font-ils? Pour

donner de la valeur à leurs jardins, ils prohibent les légumes de la

campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le côté

économique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est

clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr.,

quoique les habitants payent leurs légumes plus cher que jamais; et je

prévois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle,

viendra dire à son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il

faut de toute nécessité, puisque vous repoussez les légumes étrangers,

dans l'intérêt, dites-vous, des habitants frapper ces mêmes habitants

d'un impôt de quelque autre espèce.

C'est ainsi que l'exagération de la douane a conduit à des taxes de

nouvelle invention.

Ensuite, le régime prohibitif nécessite un grand développement des

forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mérite que nous nous

y arrêtions un instant.

Ce régime est né de l'idée que la richesse, c'est le numéraire.

Partant de là, voici comment on a raisonné: il y a une certaine

quantité de numéraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre

part qu'en diminuant celle des autres,--d'où, par parenthèse, cette

conclusion désespérante: la prospérité d'un peuple est incompatible

avec la prospérité d'un autre peuple.

Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations

et pour qu'elles ne nous soutirent pas le nôtre? Il y a deux moyens.

Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous

garderons notre numéraire; de là la restriction et la prohibition. Le

second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons

à nous leurs métaux précieux; de là le système colonial. Car,

Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner à meilleur

marché;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un

empêchement invincible. Il a donc fallu songer à vendre cher, plus

cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant

les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un

mot, en ayant recours à ce principe de destruction et de mort: la

violence.

Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai

pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses

contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les

acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire.

En d'autres termes, le principe de la restriction a jeté dans le monde

un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire

méthodique.

Or, quand les choses en sont là, quand la tendance de tous les

peuples à la fois est de se ruiner réciproquement et de se dominer les

uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi à

un autre effort, quelque pénible qu'il soit, celui de se donner de

fortes armées permanentes et de puissantes marines militaires.

Et cela ne se peut sans de lourds impôts, d'interminables entraves; ce

qui aboutit encore, et toujours, à _augmenter le prix de revient des

produits_.

Ainsi, entraves, gênes, impôts, priviléges, inégalités,

renchérissement des objets de consommation, renchérissement des

matières premières, infériorité industrielle, jalousies nationales,

principe d'antagonisme, armées permanentes, puissantes marines,

guerres imminentes, développement de la force brutale, voilà le

programme du régime restrictif. Je voudrais vous présenter aussi celui

du libre-échange. Mais quoi! ai-je autre chose à faire pour cela que

de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire?

Le libre-échange est non-seulement une grande réforme, mais c'est la

source obligée de toutes les réformes financières et contributives.

Quand on a demandé la réduction du port des lettres, l'abaissement de

l'impôt du sel, la simple exécution de la loi sur les surtaxes,

qu'a-t-il été répondu? «Rien de tout cela ne peut se faire sans que le

fisc perde quelques millions!» Le problème, l'éternel problème est

donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse

l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel.

Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances,

il se rencontre que la douane se présente, parmi tous nos impôts, avec

ce caractère unique, étrange, qu'en soulageant le contribuable on

élève le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manière la plus

explicite, les deux grands apôtres de la restriction! «Si la douane

n'était que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-être le

double de revenu.» «Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Saint-Cricq,

que la douane rende peu, puisque son objet est précisément d'éloigner

les occasions de perception!»

Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale,

c'est-à-dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est

qu'une machine à priviléges, vous avez de quoi faire face à la réforme

de la poste et du sel.

Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction était

un principe de guerre; par cela même le libre-échange est un principe

de paix. Qu'on dise que je suis un rêveur, un enthousiaste, peu

m'importe, je soutiens qu'avec le libre-échange et l'entrelacement des

intérêts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir

notre indépendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq

cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous, à la

Martinique et à Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux,

à la Jamaïque et dans l'Inde, quel intérêt aurions-nous à nous

arracher des colonies et des débouchés ouverts à tout le monde?

Non, je ne me laisse pas aller ici à un désir, à un sentiment, à une

vague espérance. J'obéis à une conviction entière, fondée sur ce qui

est pour moi une démonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit

du libre-échange est exclusif de l'esprit de guerre, de conquête et de

domination. Dès que l'on comprendra que la prospérité réelle, durable,

inébranlable de chaque industrie particulière est fondée, non sur les

monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prospérité

des masses qui sont sa clientèle, c'est-à-dire du monde entier; quand

les Lyonnais croiront que plus les Américains, les Anglais, les

Russes, seront riches, plus ils achèteront de soieries; quand la même

conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie;

en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-échange, je

dis que la dernière heure des agressions violentes aura sonné, et que,

dès ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos

forces de terre et de mer.

Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications,

la moins dispendieuse des armées, c'est le libre-échange, qui fait

plus que de repousser la guerre, qui la prévient; qui fait mieux que

de vaincre un ennemi, qui en fait un ami.

Et, à cet égard, ma foi dans le libre-échange est telle que je veux la

mettre ici à l'épreuve d'une prédiction, quoique je sache combien il est

dangereux de faire le prophète, même hors de son pays. Si ma prédiction

ne se vérifie pas, je consens, il le faudra bien, à ce que mes paroles

perdent le peu d'autorité qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle

s'accomplit, j'aurai peut-être droit à quelque confiance. L'Angleterre a

adopté le libre-échange. Je prédis solennellement que d'ici à sept ans,

c'est-à-dire pendant le cours de la législation actuelle, elle aura

licencié la moitié de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela

est si peu probable que, le jour même où sir Robert Peel a introduit la

réforme, et, dans le même exposé des motifs, il a demandé une allocation

pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus

grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconséquence

qu'ait faite cet homme d'État, d'ailleurs alors nouveau converti au

libre-échange.--Mais cette circonstance, en rendant ma prédiction plus

hasardée, ne fait que lui donner plus de poids si elle se réalise[63].

[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de

l'éditeur._)]

Nos forces de terre et de mer ramenées ainsi successivement à des

proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la série de

réformes financières et contributives qui deviendraient enfin

abordables. Trop de précision à cet égard me ferait sortir de mon

sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procédant du

libre-échange, ces réformes seraient faites dans son esprit et

s'attaqueraient d'abord aux impôts qui présentent un caractère évident

d'inégalité, ou gênent les mouvements du travail et la circulation des

hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la législation des

boissons.

Il me sera permis aussi de faire observer qu'une réduction des forces

de terre et de mer amènerait de toute nécessité un adoucissement de la

loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de

l'inscription maritime, plus onéreuse encore pour notre population du

littoral, en même temps qu'elle est, après le régime restrictif, le

plus grand fléau de notre marine marchande. (V. le nº 36.)

Messieurs, je livre ces remarques à vos méditations. Examinez-les en

toute sincérité: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimérique,

rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illuminé;

que ces réformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans

celle de notre législation commerciale. Que faut-il pour réaliser le

bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplète esquisse? Rien

qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-échange. Aidez-nous

dans cette entreprise; j'en appelle à vous tous, Messieurs, et

particulièrement à ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les

véhicules de l'instruction, les organes de la publicité. Ils savent

aussi quelle responsabilité morale se lie à cette puissance. Je les en

conjure, qu'aucune considération de personne ou de parti ne les

détourne de se dévouer à la cause, à la sainte cause de la libre

communication et de l'union des peuples. À Dieu ne plaise que je

demande à qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions

politiques! mais, grâce au ciel, la foi dans le libre-échange peut

s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matières.

On l'a vue soutenue par le journal des _Débats_, par le _Siècle_, par

le _Courrier_; et le _National_ a déclaré que la liberté du travail et

de l'échange était la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre

exemple? Voyez-la régner, de temps immémorial sur le pays le plus

démocratique de la terre, la Suisse, et s'établir au sein de la nation

la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les

opinions politiques, unissons-nous pour éclairer l'opinion. Ne disons

pas qu'il ne se présentera point un grand ministre pour réaliser nos

voeux. L'opinion publique est le foyer où se forment les grands

hommes. Quand nous avons eu à défendre ou notre territoire, ou le

principe de la révolution française, ce ne sont ni les généraux

habiles, ni les soldats dévoués qui nous ont manqué. De même, quand

l'opinion voudra la liberté commerciale, ce n'est pas un homme d'État

qui nous fera défaut, un homme sincère et dévoué se présentant devant

la chambre avec le plan de réforme que je viens d'esquisser, et osant

dire: Voilà un programme de justice et de paix; il triomphera avec

moi, ou je tomberai avec lui!

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 102 / 170 题