J'ai ardemment désiré me trouver au milieu de vous. Bien souvent
quand, sur des matières qui intéressent l'humanité, je sentais dans
mon esprit l'évidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion
inséparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant
la jeunesse des écoles!--car la parole est une semence qui germe et
fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les
procédés de la nature, plus on admire leur harmonieux enchaînement. Il
est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait
sentir surtout au début de la vie. Aussi, voyez avec quelle
merveilleuse industrie elle a placé, dans cette période, la faculté et
le désir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la
fraîcheur de la mémoire, la promptitude de la conception, la puissance
d'attention, et ces qualités pour ainsi dire physiologiques, qui sont
l'heureux privilége de votre âge, mais encore cette condition morale
si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le
_désintéressement_[58].
[Note 58: V. la dédicace du tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
Loin de moi la pensée de faire ici la satire de la génération dont je
suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a
moins d'aptitude à secouer le joug des erreurs dominantes. Même dans
les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions,
un progrès a bien de la peine à se faire accepter par elle. Harvey
disait n'avoir jamais rencontré un médecin au-dessus de cinquante ans
qui ait _voulu_ croire à la circulation du sang. Je dis voulu parce
que, selon Pascal, «la volonté est un des principaux organes de la
créance.» Et comme l'intérêt agit sur les dispositions de la volonté,
est-il surprenant que les hommes que leur âge met aux prises avec les
difficultés de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui
agissent en conséquence de convictions enracinées, qui se sont tracé
par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une
doctrine qui pourrait déranger leurs combinaisons, et ne croient, en
définitive, que ce qu'ils ont intérêt à croire?
Il n'en est pas ainsi de l'âge destiné à l'étude et à l'examen. La
nature eût contrarié ses propres desseins, si elle n'avait pas fait
cet âge désintéressé. Il se peut, par exemple, que la doctrine du
_Libre-Échange_ froisse les intérêts de quelques-uns d'entre vous ou
du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet
obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte.
Voilà pourquoi j'ai toujours désiré me mettre en communication avec
vous.
Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer à traiter à fond,
ni même à aborder aujourd'hui la question du libre-échange. Une
séance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son
importance et sa connexité avec d'autres questions fort graves, afin
de vous inspirer le désir de l'étudier.
Une des accusations les plus fréquentes qu'on dirige contre
l'Association du libre-échange, c'est de ne pas se borner à réclamer
quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes,
mais de proclamer le _principe_ même du libre-échange. Ce principe, on
ne le combat guère, on le respecte, on le salue quand il passe; mais
on le laisse passer. On ne veut à aucun prix ni de lui ni de ceux qui
le soutiennent. Ce qui me détermine à choisir ce sujet, ce sont les
faits qui viennent de se passer dans une élection récente, et qui
peuvent se résumer dans le dialogue suivant entre les électeurs et le
candidat:
«Vous êtes un homme honorable; vos opinions politiques sont les
nôtres; votre caractère nous inspire toute confiance; votre passé nous
garantit votre avenir; mais vous voulez la réforme des tarifs?--Oui.
--Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui.
--Nous l'entendons de même. Mais vous la rattachez à un _principe_ que
vous exprimez par le mot _libre-échange_?
--Oui.
--En ce cas, vous n'êtes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une
foule d'autres candidats qui nous promettent à la fois les avantages
de la liberté et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir
un d'entre eux.»
Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers
de notre époque, c'est cette disposition à repousser les principes,
qui ne sont après tout que la logique de l'esprit. Par là, on
décourage les hommes à conviction; on les induit à introduire dans
leur profession de foi des phrases ambiguës, destinées à satisfaire,
au moins _à demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre
pas par cette porte dans la vie publique sans que la pureté de la
conscience en soit altérée. Je sais bien comment raisonne le candidat
en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais déserter
le principe et avoir recours à l'expédient. Il s'agit de réussir. Mais
une fois nommé, je reprendrai toute la sincérité de mes convictions...
Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de
l'équivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui décide à en
faire un second, jusqu'à ce qu'enfin, alors même que les circonstances
extérieures vous rendraient toute votre liberté, le mal a pénétré dans
la conscience elle-même; et l'on se trouve descendu de ce niveau de
rectitude où l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les conséquences! De
toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de
plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait à la cause,
peut-être la trouverait-on dans l'esprit du corps électoral lui-même,
qui exige des candidats la renonciation à un principe, c'est-à-dire à
toute idée arrêtée, à toute logique, à toute foi.
Et certes, s'il est un droit qu'on puisse réclamer à titre de _droit_,
c'est-à-dire en conformité d'un principe, c'est bien la _liberté des
échanges_.
Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considérons
l'échange non-seulement comme un corollaire de la propriété, mais
comme se confondant avec la propriété elle-même, comme étant un de ses
éléments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la
propriété respective de choses que deux hommes ont créées par le
travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un
d'eux fût-il étranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on,
résulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise à son pays
en cédant à un étranger, contre un objet de valeur équivalente, la
chose même qu'on a le droit de consommer et de détruire.
Je vais plus loin. Je dis que l'échange c'est la _Société_. Ce qui
constitue la sociabilité des hommes, c'est la faculté de se partager
les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_échanger_ leurs
services. S'il était vrai que dix nations pussent augmenter leur
prospérité en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix
départements. Je défie que les protectionnistes fassent un argument en
faveur du travail national, qui ne s'applique au travail
départemental, puis au travail communal, puis à celui de la famille,
et enfin au travail individuel; d'où il suit que la restriction,
poussée à ses dernières conséquences, c'est l'isolement absolu, c'est
la destruction de la société[59].
[Note 59: V. au tome VI, le chap. _Échange_.]
Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-là;
qu'ils ne restreignent les échanges que dans certaines circonstances
et quand cela leur convient. Ce n'est pas là une justification pour
des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas à
l'occasion des échanges qu'ils laissent libres, mais à l'occasion de
ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous déclarons leur
principe faux, nuisible, attentatoire à la propriété, antagonique à la
société. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est
précisément ce qui en prouve l'absurdité qu'il ne puisse soutenir
cette épreuve.
Vous voyez bien que nous avions en présence un principe faux. Et que
pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai?
Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une idée a
envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, même
instinctif, est généralement répandu, il doit y avoir en eux quelque
chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du
libre-échange, considérée comme principe absolu, terreur qui s'est
emparée de ceux-là mêmes qui veulent la réforme commerciale, provient
d'une confusion. Permettez-moi de l'éclaircir.
On suppose que vouloir la liberté des échanges, en principe, c'est
vouloir que les échanges ne puissent subir de restrictions en aucun
cas et sous aucun prétexte.
D'abord, mettons de côté les échanges immoraux, frauduleux,
déshonnêtes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et
le devoir du Gouvernement de réprimer l'abus de toutes les facultés,
de celle d'échanger comme de toutes les autres.
Quant aux échanges qui ne blessent pas l'honnêteté, ils peuvent être
restreints, nous en convenons, dans un but spécial. Le principe n'est
engagé que lorsque la restriction est décrétée à cause de l'avantage
qu'on prétend trouver dans la restriction elle-même.
Si, par exemple, l'État a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en
procurer suffisamment, et par d'autres procédés moins onéreux, qu'en
taxant certains échanges, il est impossible de dire que la taxe blesse
le principe de la liberté, pas plus que l'impôt foncier n'infirme le
principe de la propriété. Mais alors tout le monde reconnaît que la
restriction est un inconvénient attaché à la perception de la taxe. De
là à restreindre pour restreindre, il y a l'infini.
Le port des lettres est taxé en moyenne à 45 centimes, et rend au
Trésor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des
finances n'a dit qu'il a porté la taxe à ce taux pour empêcher
d'écrire, parce que les relations épistolaires sont mauvaises en
elles-mêmes. S'il pouvait compter sur un revenu égal d'une taxe
moindre, il n'hésiterait pas à la réduire. Mais que penseriez-vous,
s'il venait dire à la tribune: «Il est funeste en principe qu'on
s'écrive, et pour l'empêcher, sacrifiant même les 20 millions que je
retire de cette taxe, je vais la porter à 10 fr., 50 fr., 100 fr.,
enfin, jusqu'à ce qu'on n'écrive plus. Et quant au revenu actuel, qui
sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres
impôts?»
Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la
taxe actuelle il y a toute l'épaisseur d'un principe, puisque, dans le
premier cas, on déplore que la taxe restreigne les relations
épistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but
systématique de détruire ces relations?
Et c'est là le caractère que nous combattons dans la douane. Elle
restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de
créer des ressources au trésor, mais, au contraire, elle sacrifie le
trésor par l'exagération des taxes, et même par la prohibition, dans
le but avoué, intentionnel, systématique, d'empêcher des échanges. En
tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc très-expressément sur le
principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction
pour la restriction même, la considérant comme bonne en soi, et même
comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est
à ce principe que nous opposons le principe de la liberté.
On cherche encore à prévenir, à épouvanter le public de ce que nous
voulons, à ce qu'on assure, passer sans transition d'un système à
l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu'à quand la France sera-t-elle dupe
de ces manoeuvres stratégiques des gens qui exploitent la restriction?
Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre à l'opinion que le
principe de la liberté est juste, vrai et avantageux,--et que celui de
la restriction est inique, faux et nuisible.
Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est
engagé dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance
qui nous sépare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face,
revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer à
marcher vers le couchant.
Et quand nous demanderions une réforme instantanée, est-ce que cela
dépend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorité?
n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intérêts en présence
pour être bien assurés que la réforme sera lente, et ne sera que trop
lente?
Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou
lentement?--Ce sont deux questions indépendantes l'une de l'autre, et
qui n'ont même aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que,
dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous
d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons différer d'avis
sur la durée convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes
unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engagée dans une
mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de
perturbation possible_. L'immense majorité de nos collègues pense que
cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera
plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre,
croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus
générale, serait en même temps la moins douloureuse; et si c'était ici
le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l'appuierais
sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce
Champenois qui disait à son chien: «Pauvre bête, il faut que je te
coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'épargner des souffrances,
je ménagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les
jours.»
Mais, je le répète, la question pour nous n'est pas de savoir combien
de kilomètres la réforme fera à l'heure; la seule chose qui nous
occupe, c'est de décider l'opinion publique à prendre la route de la
liberté au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un
équipage qui prétend aller vers les Pyrénées, et qui, selon nous, y
tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous
mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons
de géographie et de topographie; voilà tout.
Il y a cependant une différence. Quand on prouve à un cocher qu'il se
trompe, son erreur se dissipe tout à coup, et il tourne bride au plus
tôt. Il n'en est pas ainsi de la réforme commerciale. Elle ne peut que
suivre le progrès de l'opinion, et, en ces matières, ce progrès est
lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'après nous-mêmes,
l'instantanéité d'une réforme, fût-elle désirable, est une
impossibilité.
Après tout, je m'en console aisément, Messieurs, et je vous dirai
pourquoi. C'est que les lumières qu'une discussion prolongée
concentrera sur la question du libre-échange, devront nécessairement
éclairer d'autres questions économiques qui ont, avec le
libre-échange, la plus étroite affinité.
Je vous en citerai quelques-unes.
Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le
dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prospérer
qu'aux dépens des autres peuples; et la politique internationale, il
faut le dire, est fondée sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu
entrer dans les convictions publiques?
Il n'y a rien qui modifie aussi profondément l'organisation, les
institutions, les moeurs et les idées des peuples que les moyens
généraux par lesquels ils pourvoient à leur subsistance; et ces
moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans
son acception la plus étendue, et la production.--Car, Messieurs, les
ressources que la nature offre spontanément aux hommes sont si
limitées, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail
humain; et ces produits, il faut qu'ils les créent ou qu'ils les
ravissent à d'autres hommes qui les ont créés.
Les peuples de l'antiquité, et particulièrement les Romains,--dans la
société desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous
accoutume à admirer et que l'on propose sans cesse à notre imitation,
vivaient de rapine. Ils détestaient, méprisaient le travail. La
guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes
leurs consommations.
Il en était de même des peuples dont ils étaient environnés.
Il est bien évident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le
profit de l'un est le dommage de l'autre, était de la plus rigoureuse
vérité. Il en est nécessairement ainsi entre deux hommes ou deux
peuples qui cherchent réciproquement à se spolier.
Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos
premières impressions, toutes nos premières idées, nos modèles et les
sujets de notre vénération presque religieuse, il n'est pas bien
surprenant que cette maxime ait été considérée par nos sociétés
industrielles comme la loi des relations internationales[60].
[Note 60: V. au tome IV, _Baccalauréat_ et _Socialisme_, p.
442.--(_Note de l'éditeur._)]
Elle sert de base au système restrictif; et si elle était vraie, il
n'y aurait pas de remède entre l'incurable antagonisme que la
Providence se serait plu à mettre entre les nations.
Mais la doctrine du libre-échange démontre rigoureusement,
mathématiquement, la vérité de l'axiome opposé, à savoir: Que le
dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est
intéressé à la prospérité de tous.
Je n'aborderai pas ici cette démonstration qui résulte d'ailleurs du
fait seul que la nature de l'échange est opposée à celle de la
spoliation. Mais votre sagacité vous fera apercevoir d'un coup d'oeil
les grandes conséquences de cette doctrine, et le changement radical
qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait à
obtenir leur universel assentiment.
S'il était bien démontré, comme est démontré un théorème de géométrie,
que tout progrès fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il
contrarie chez les autres peuples celui qui se livre à l'industrie
similaire, n'en est pas moins favorable à l'ensemble de leurs
intérêts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la
prépondérance, ces jalousies nationales, ces guerres de débouchés,
etc., et par suite, ces armées permanentes, toutes choses qui sont
certainement un reste de barbarie?
L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravité
qu'une discussion sur le libre-échange doit éclairer d'une vive
lumière, entre autres ce problème fondamental de la science
politique: Quelles doivent être les bornes de l'action
gouvernementale?
En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problèmes que
soulève la question du libre-échange, j'ai voulu vous montrer
l'importance de cette question et l'importance de la science
économique elle-même.
Depuis quelque temps, de nombreux écrivains se sont élevés contre
l'économie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la flétrir,
d'altérer son nom. Ils l'ont appelée _l'économisme_. Messieurs, je ne
pense pas qu'on ébranlerait les vérités démontrées par la géométrie,
en l'appelant _géométrisme_.
On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi
l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens
à la laver de ce reproche, car vous êtes dans l'âge où il est de
nature à faire une vive impression.
D'abord, quand il serait vrai que l'économie politique s'occupât
exclusivement de la manière dont se forment et se distribuent les
richesses, ce serait déjà une vaste science, si l'on veut prendre ce
mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception
scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'idée
du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des
services réciproques que se rendent les hommes, et à l'aide desquels
la société existe et se développe. Le progrès de la richesse, c'est
plus de pain pour ceux qui ont faim, des vêtements qui non-seulement
mettent à l'abri des intempéries, mais encore donnent à l'homme le
sentiment de la dignité; la richesse, c'est plus de loisirs et par
conséquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens
de repousser les agressions étrangères; c'est, pour le vieillard, le
repos dans l'indépendance; pour le père, la faculté de faire élever
son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-être,
l'instruction, l'indépendance, la dignité.
Mais si l'on jugeait que même dans ce cercle étendu l'économie
politique est une science qui s'occupe trop d'intérêts matériels, il
ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit à la solution de problèmes
d'un ordre plus élevé, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand
j'ai appelé votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le
profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite
rationnelle de l'action du gouvernement?
Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui
nous reprochent de nous trop préoccuper des biens de ce monde,
manifestent eux-mêmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-échange,
le culte exclusif et exagéré de la richesse. Que disent-ils en effet?
Ils conviennent que la liberté commerciale aurait, au point de vue
politique et moral, les résultats les plus désirables. Personne ne
conteste qu'elle tend à rapprocher les peuples, à éteindre les haines
nationales, à consolider la paix, à favoriser la communication des
idées, le triomphe de la vérité et le progrès vers l'unité. Sur quoi
donc se fondent-ils pour repousser cette liberté? Uniquement sur ce
qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux
inconvénients de la concurrence étrangère, diminuerait le bien-être
des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_.
En présence de l'objection, ne sommes-nous pas forcés de traiter la
question économique, de montrer que nos adversaires ne voient la
concurrence que par un de ses côtés, et que la liberté commerciale a
autant d'avantages au point de vue matériel que sous tous les autres
rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez
que de la richesse; vous donnez trop d'importance à la richesse.
Après avoir repoussé le reproche fait à l'économie politique
d'être une science d'importation anglaise, l'orateur termine
ainsi:
Messieurs, je m'arrête, et j'ai peut-être déjà trop abusé de votre
patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces à
consacrer quelques instants pris sur vos loisirs à l'étude de
l'économie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais
vous entrez dans l'Association du libre-échange, ou toute autre qui
ait en vue un grand objet d'utilité publique, n'oubliez pas que les
débats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent être
soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expédient.
J'appelle Expédient, par opposition à Principe, cette disposition à
juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et
même, trop souvent, des intérêts de classe ou des intérêts
individuels. À une association il faut un lien, et ce ne peut être
qu'un principe. À l'intelligence il faut un guide, une lumière, et ce
ne peut être qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui
détermine l'action, le dévouement, et au besoin le sacrifice; et l'on
ne se dévoue pas à l'expédient, mais au principe. Consultez
l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers à l'humanité,
et vous reconnaîtrez qu'ils appartiennent à des hommes animés d'une
foi vive. Je gémis pour mon siècle et pour mon pays de voir
l'expédient en honneur, la dérision et le ridicule réservés au
principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le
monde que par le dévouement à un principe. Ces deux forces sont
souvent aux prises, et il n'est que trop fréquent de voir triompher
l'homme qui représente le fait actuel, et succomber le représentant de
l'idée générale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous
verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expédient ne laisser aucune
trace de son passage.
L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous
montre le principe et l'expédient en présence dans le plus mémorable
événement dont le monde ait été témoin. Qui jamais fut plus
entièrement dévoué à un principe, au principe de la fraternité, que le
fondateur du christianisme? Il fut dévoué jusqu'à souffrir pour lui la
persécution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas
se préoccuper des conséquences, il les remettait entre les mains de
son Père et disait: _Que la volonté de Dieu soit faite_.
La même histoire nous montre, à côté de ce modèle, l'homme de
l'expédient. Caïphe, redoutant la colère des Romains, transige avec le
devoir, sacrifie le juste et dit: «Il est _expédient_ (expedit) qu'un
homme périsse pour le salut de tous.» L'homme de la transaction
triomphe, l'homme du principe est crucifié. Mais qu'arrive-t-il? Un
demi-siècle après, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils,
Grecs et Romains, maîtres et esclaves, se rallient à la doctrine de
Jésus; et, si Caïphe avait vécu à cette époque, il aurait pu voir la
charrue passer sur la place où fut cette Jérusalem qu'il avait cru
sauver par une lâche et criminelle transaction[61].
[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la première série des
_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'éditeur._)]