43.--SECOND DISCOURS[53].

[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en

reproduisons tout ce qu'en a conservé le _Journal des Économistes_,

dans son numéro d'octobre 1846.--(_Note de l'éditeur._)]

Prononcé à Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846.

La première partie de ce discours est à l'adresse de ceux qui

accusent les libre-échangistes de ne pas _ménager les

transitions_.

Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait

que six heures par jour. Hélas! mon village et bien d'autres ont été

ruinés par le régime protecteur; on n'y a pas toujours le nécessaire,

à plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne

travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne

manquait pas d'énergie, il parvint à expédier le même ouvrage, en y

consacrant douze heures de pénible labeur.

Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui

disait: «Vous êtes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous

n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous êtes occupé toute la

journée; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail,

c'est la richesse.» (Hilarité.)

Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait déjà millionnaire, et il

s'encroûta si bien de cette doctrine qu'il refusait opiniâtrement de

se laisser opérer.

Alors ses parents et ses amis se concertèrent pour le tirer d'erreur.

Ils cherchèrent à lui démontrer que le travail n'est de la richesse

qu'autant qu'il est suivi de quelques résultats. Je crois même que mon

ami, M. Wolowski, leur a dérobé l'argument du _tread-mill_, qu'il vous

soumettait tout à l'heure avec tant d'à-propos.--Le malade était sur

le point d'être persuadé.

Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit:

Vos parents sont de beaux _théoriciens_, et peut-être ont-ils raison _en

principe_. Mais vous ont-ils parlé du danger de la _transition_?--Ils ne

m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils

veulent exposer vos yeux subitement à la clarté du soleil et vous faire

perdre à jamais la vue. (L'hilarité redouble.)

Le malade, toujours crédule, s'en fut à ses parents et leur dit: Vous

ne m'aviez pas parlé de la _transition_. Vous voulez donc me rendre

aveugle?

--Vous ne seriez pas pis que vous n'êtes, répondirent les parents.

(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire

perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parlé de

_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de

l'oculiste. Il fallait bien vous décider à l'appeler. Nous n'étions

préoccupés que de combattre votre égarement. Une fois cela obtenu,

nous laisserons faire l'opérateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende

pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau

sur les yeux toute votre vie, sous prétexte de _ménager la

transition_. (Éclats de rires.)

L'aveugle fut convaincu, se laissa opérer, et la transition ne fit

aucune difficulté; car malgré tous les raisonnements du concurrent,

qui ne cessait de crier: «N'ôtez pas le bandeau ou tout est perdu,» le

malade était le premier à demander la lumière. (Très-bien! très-bien!)

Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidèlement le rôle

de chacun dans le grand débat qui nous occupe. Le pauvre aveugle,

c'est le peuple, qui a perdu une faculté précieuse, ce qui l'oblige à

plus de travail. Le faux ami, ce sont les théoriciens de la

protection, qui, après avoir cherché à persuader au peuple qu'il était

trop heureux d'être privé d'une faculté, et ne pouvant plus tenir ce

terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis

du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose à

faire qu'à le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera

ensuite de lui-même la _liberté des échanges_. L'opérateur, c'est le

gouvernement, et l'Association n'a rien à démêler avec lui, si ce

n'est de veiller à ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller

perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous à un autre;

il n'en manque pas. (Rires et bravos.)

L'hilarité générale interrompt un moment la séance.

La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une

démonstration économique assez difficile, l'orateur a triomphé de

son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a démontré, à

son tour, qu'il y a au fond du système protecteur une grande

déception, même pour les industries qui croient le plus en

profiter.

Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci

est très-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style

familier est bien de mise devant un auditoire si éclairé. Je

m'empresse de me placer sous l'autorité du bon La Fontaine, qui était

bien Français, et qui disait:

«Si Peau d'âne m'était conté,

J'y prendrais un plaisir extrême.»

D'ailleurs, je vous ai prévenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas

fait mon cours de rhétorique, et je ne puis pas même dire comme

Lindor:

«Je ne suis qu'un simple bachelier,»

Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale:

«Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.»

Donc un homme descendait une montagne, le baromètre à la main. Quand

il fut au fond de la vallée: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le

mercure a monté! Il faut de toute nécessité qu'il ait perdu de son

poids.

Cet homme se trompait. Ce n'était pas le mercure, c'était l'atmosphère

qui avait changé. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide

dans un tube dépend de deux circonstances: de sa pesanteur spécifique

sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse.

Voilà, Messieurs, la source de toutes les erreurs économiques. On

cherche la _valeur_ d'un objet en lui-même, dans son utilité

intrinsèque, dans le travail qu'il a occasionné; et l'on oublie que

cette valeur dépend aussi du milieu dans lequel l'objet est placé. Par

exemple, si le sol sur lequel je suis était à vendre, il trouverait

probablement des acquéreurs à des centaines, à des milliers de francs

la toise carrée. Dans mon pays des Landes, une égale superficie de

terrain se donnerait pour cinq centimes. D'où vient la différence?

Est-elle dans les qualités intrinsèques de la terre? Non, messieurs,

on peut faire des fossés aussi profonds et élever des murs aussi hauts

chez nous qu'à Paris. Mais ici le terrain à bâtir est dans un autre

_milieu_: il est environné d'une population nombreuse, riche, qui veut

être logée.

Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend

de sa montagne, où il ne gagnait peut-être pas dix sous par jour, ne

subit pas, en arrivant à Paris, une transformation instantanée. Ses

muscles ne prennent pas tout à coup de la force et son esprit du

développement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il

est dans un autre milieu[54].

[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais je crains que ces détails techniques ne vous fatiguent. (Non!

non!--Parlez! parlez!).

Le monde, au point de vue économique, peut être considéré comme un

vaste bazar où chacun de nous apporte ses services et reçoit en

retour... quoi? des écus, c'est-à-dire des _bons_ qui lui donnent

droit à retirer de la masse des services équivalents à ceux qu'il y a

versés.

Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront

d'autant plus recherchés, d'autant plus demandés, auront d'autant plus

de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_,

_toutes choses égales d'ailleurs_, c'est-à-dire le grand réservoir

commun, le _milieu_ demeurant également pourvu. Et voilà pourquoi nous

avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions opérer la

rareté du service qui fait l'objet de notre industrie, en éloignant

nos concurrents.

Mais il est bien clair que, si nous réussissions tous dans ce voeu,

la rareté se manifesterait, non-seulement dans l'objet spécial que

nous présentons au grand réservoir commun, mais encore à l'égard de

tous les produits qui le composent et qui forment, relativement à

chaque service déterminé, cette atmosphère, ce milieu dont je parlais

tout à l'heure. En sorte que, de même qu'il n'y aurait aucune

variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son

poids, s'il était promené dans une atmosphère constamment allégée en

même proportion, de même il n'y a aucune variation dans la _valeur

nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la rareté s'opère

également sur toutes à la fois.

Et c'est là ce que fait précisément le régime protecteur. Il dit au

maître de forges: «Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves

pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je

vais élever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela,

j'écarterai le fer étranger.»

S'il s'arrêtait là, il commettrait une injustice envers tous ceux qui

échangent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Après

avoir opéré la rareté du fer, poussé par le même motif, il opère la

rareté des bestiaux, du drap, du blé, des combustibles, de l'huile, en

un mot, de l'atmosphère dans laquelle le fer est plongé. Il en détruit

les ressources, les moyens d'échange, les débouchés, la force

d'absorption: en un mot, il rétablit au taux primitif toutes les

valeurs nominales.

Mais n'y a-t-il rien de changé cependant? n'y a-t-il que des

compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance changée en rareté. Les

produits ont conservé leur valeur relative, mais il y en a moins, et

par conséquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses.

De cette démonstration, on peut tirer plusieurs conséquences.

La première, c'est que le système protecteur est une déception, et

qu'il trompe même ceux qu'il prétend favoriser. Il aspire à leur

conférer le triste privilége de la _rareté_, dont le propre, il est

vrai, est d'élever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais

opérant de même sur tout, ce n'est pas la _rareté_ relative, mais bien

la _rareté absolue_ qu'il procure, manquant même son but immédiat[55].

[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de

l'éditeur._)]

Une autre conséquence plus importante encore qui vous aura frappés,

c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour

chaque nation, le moyen le plus sûr de s'enrichir, c'est d'enrichir

les autres, puisque la richesse générale est ce _milieu_ qui donne de

l'emploi, des débouchés et des rémunérations aux services de chacun;

et nous sommes ainsi conduits à reconnaître que la fraternité humaine

n'est pas un vain sujet de déclamation, mais un phénomène susceptible

de démonstration rigoureuse[56].

[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]

Enfin, il s'ensuit encore que le régime protecteur est essentiellement

_injuste_.--Il est injuste même à l'égard des industries privilégiés,

car il ne lui est pas possible d'accorder à toutes,--il n'en a pas la

prétention,--la faveur d'une _rareté_ exactement proportionnelle.

Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent

tribut au monopole et ne reçoivent, ne sont pas même susceptibles de

recevoir aucune compensation par l'action des tarifs?

Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond même de la

population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqué, et je vous

prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature.

Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanière il faut que

le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matériel

susceptible de passer la frontière; car ce n'est que sous cette forme

que le produit similaire étranger peut être repoussé ou grevé d'une

taxe.

Or, il est un produit extrêmement précieux qui n'est pas dans ce cas,

je veux parler de la _sécurité_. Ce service absorbe, ou est censé

absorber les facultés d'une multitude de personnes, depuis les

ministres du roi jusqu'aux gardes champêtres, magistrats, militaires,

marins, collecteurs de taxes, etc., etc.

Une autre classe qui ne peut pas être protégée, c'est celle qui rend

des services immatériels: avocats, avoués, médecins, notaires,

greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prêtres, etc.,

etc.

Une troisième classe est celle qui s'occupe exclusivement de

distribuer les produits: banquiers, négociants, marchands en gros et

en détail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc.,

etc.

Une quatrième se compose de tous ceux qui font un travail qui se

consomme sur place et à mesure qu'il se produit: tailleurs,

cordonniers, menuisiers, maçons, charpentiers, forgerons, jardiniers,

etc., etc.

Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de

la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne

craignent pas la concurrence étrangère: les vins, les soies, les

articles de Paris, etc.

Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en

peuvent jamais recevoir aucune compensation. À leur égard, l'injustice

de ce système est évidente.

Messieurs, j'ai insisté principalement sur la question de justice,

parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a

deux faces comme Janus. Le côté économique a des traits incertains; il

faut être du métier pour en discerner la laideur. Mais du côté moral

on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le

prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la

propagande? Parlez aux hommes de leurs intérêts, montrez-leur comment

le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de

_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon

siècle et dans mon pays.--Et voilà pourquoi, tant que ma main pourra

tenir une plume ou mes lèvres proférer un son, je ne cesserai de

crier: Justice pour tous! liberté pour tous! égalité devant la loi

pour tous![57]»

[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 99 / 170 题