En présence d'une assemblée si imposante, qui réunit dans cette
enceinte tant de lumières, d'esprit d'entreprise, de richesses et
d'influence, vous ne serez pas surpris que j'éprouve une émotion
insurmontable, et que je commence par réclamer votre indulgence. Je
parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions
prises par notre honorable président. Eussions-nous à notre tête un
chef moins expérimenté, il faudrait encore nous soumettre à sa
direction; car mieux vaut un plan même médiocre que l'absence, ou, ce
qui revient au même, la multiplicité des plans. Mais puisque
l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses
opérations à un de ces hommes rares, à la tête froide et au coeur
chaud, qui tire plus d'autorité encore de son caractère personnel que
de sa position élevée, il ne nous reste plus qu'à marcher au pas, sous
sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire, à la conquête
du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannière: _La
Liberté des Échanges!_
Messieurs, la première épreuve par laquelle est condamnée à passer
notre grande entreprise, c'est le _dénigrement_, qui s'attache
toujours à la pensée généreuse qui cherche à se traduire en fait.
Grâce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms,
qui figureront ce soir au bas de notre acte de société, imposeront
silence à bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a déjà
dit que notre association est une copie, une pâle copie de la Ligue
anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au
même but, ne sont pas amenés à prendre des moyens analogues? Non, nous
ne copions pas la Ligue, nous obéissons aux nécessités de notre
situation. D'ailleurs, est-ce la première fois que Bordeaux élève la
voix pour la liberté des échanges? La Chambre de commerce de cette
ville ne combat-elle pas depuis longues années pour cette cause? Cette
cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est
fondée dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont échoué
jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient à la législation qui ne peut que
suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question là où
elle doit être préalablement vidée,--devant le public,--que nous nous
levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre
adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous
faisons; il y a longtemps qu'il a ses comités, ses finances, ses
moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la
loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui
emprunterons pas, c'est le mystère de son action. Il lui faut le
secret, il lui faut des journaux achetés par-dessous main. À nous, il
faut l'air, le grand jour, la sincérité.
Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous
dispensés de bon sens et de dévouement parce qu'il s'est rencontré du
bon sens en Angleterre? Oh! plaise à Dieu que nous empruntions à la
Ligue ce qui fera sa gloire éternelle! Plaise à Dieu que nous
apportions à notre oeuvre la même ardeur, la même persévérance et la
même abnégation; que nous sachions comme elle nous préserver de tout
contact avec les partis politiques; grandir, acquérir de l'influence,
sans être tentés de la détourner à d'autres desseins, sans la mettre
au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne
dans un homme, puisse-t-il, à l'heure du triomphe, finir comme finit
Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage
invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille;
M. Peel est lui-même le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait
voir, en espérance, son fils premier lord de la trésorerie. Il
répondit simplement: «Je me crois plus utile à la cause en restant son
défenseur officieux.»--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la
Ligue l'a placé sur un piédestal qui l'élève plus haut que
l'aristocratie elle-même, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des
forces populaires capables de tenir en échec les whigs et les tories;
aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner
cette immense puissance à l'achèvement de quelque autre grande
entreprise, aucune passion, aucune séduction ne peut l'émouvoir; il
s'apprête à briser de ses mains l'instrument de son élévation, et il
dit à l'aristocratie:
«Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur
un autre terrain. La Ligue s'est fondée pour l'abolition des
monopoles: abolissez-les ce matin, et, dès ce soir, la Ligue sera
dissoute.» Non, jamais, depuis dix-huit siècles, le monde n'a vu
s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicité.
Mais si la Ligue nous offre de beaux modèles, ce n'est point à dire
que nous ayons à copier servilement sa stratégie. À qui fera-t-on
croire que ces hommes graves dont je suis entouré, que des négociants
rompus aux affaires et versés dans la connaissance des moeurs et des
institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi
notre Association diffère de la Ligue anglaise?
En Angleterre, le système protecteur avait deux points d'appui:
l'erreur économique et la puissance féodale. On conçoit sans peine que
l'aristocratie, tenant en main le privilége de faire la loi, et avec
lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait établis
principalement en sa faveur.
Lors donc que des réformateurs véritables, non plus des Huskisson et
des Baring, mais des réformateurs sortis du peuple, se sont levés
contre le régime restrictif, ils se sont trouvés en face d'une
difficulté dont heureusement notre voie est débarrassée depuis un
demi-siècle.
Il s'agissait bien, comme chez nous, de réformer la loi, de détruire
le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point
seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, héréditaire,
féodal, de faire la loi, de décréter la chute ou le maintien de leur
propre monopole.
Il fallait ou arracher à l'aristocratie la puissance législative,
c'est-à-dire faire une révolution, ou la déterminer par la peur à
abandonner la part du lion qu'elle s'était faite à elle-même, par
l'exploitation légale des tarifs.
La Ligue résolut, dès le premier jour, de rejeter les moyens
révolutionnaires. Il ne lui restait donc qu'à instruire le peuple de
la vérité économique, à lui faire comprendre l'injustice dont il était
victime et à lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant
pour le porter jusqu'à l'extrême limite de la légalité, et pour ainsi
dire jusqu'à ce degré d'irritation au delà duquel il n'y a que
convulsions sociales.
Mais, si le poids que les ligueurs avaient à soulever était énorme, si
énorme qu'on comprend à peine qu'ils n'en aient pas été effrayés, il
faut dire que cette difficulté même mettait en leurs mains un puissant
levier. Les mots magiques: liberté, droits de l'homme, oppression
féodale, venaient naturellement se placer dans la question économique,
lui enlever son aridité et lui faire trouver le chemin de la fibre la
plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait même
aux estomacs, car, par une coïncidence qui s'explique naturellement,
il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection
pesait sur les aliments et principalement sur le pain.
Cette situation étant donnée, on comprend les procédés de la Ligue,
meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, éloquence
passionnée, inscription incessante des ouvriers sur les listes
électorales, enfin toute l'agitation nécessaire pour mettre aux mains
d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire
capituler la puissance des whigs et des tories. Hé bien! qu'a de
commun cette situation avec la nôtre? Si, comme les Anglais, nous
avons un préjugé économique à détruire, avons-nous comme eux une
puissance féodale à combattre? Avons-nous un 89 à montrer toujours au
bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a passé sur
la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent à l'opinion
la pensée de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir,
notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est
ceci: Le droit de propriété est-il reconnu en France? Avons-nous ou
n'avons-nous pas la propriété de nos facultés? Avons-nous ou
n'avons-nous pas la propriété de notre travail? Si nous l'avons,
comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs,
cette chose que je puis consommer directement et détruire pour mon
usage, je ne la puisse pas porter sur quelque marché que ce soit dans
le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus à ma
convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas
rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti à me donner en
échange?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais
en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter
atteinte au travail national, puisque tout travail étranger que je
fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait
sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs
directs entre le producteur immédiat et le consommateur immédiat. Mais
tout ce vaste mécanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces
banquiers, négociants, marchands, ce numéraire, peuvent-ils altérer la
nature intime de l'échange, qui est toujours troc de travail contre
travail? Qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra qu'ils n'ont
d'autre destination et d'autre résultat que de faciliter et multiplier
à l'infini les échanges.
Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a
mis en oeuvre, il ne nous est pas nécessaire. Nous n'avons point à
exalter les passions démocratiques jusqu'à les rendre menaçantes. Nous
n'attaquons pas les intérêts d'un corps de législateurs héréditaires;
la seule chose que nous ayons à combattre, c'est une erreur, une
fausse notion, un préjugé profondément enraciné dans les esprits, et
qui développe sur sa tige ce fruit empoisonné, le monopole. Nous
n'attaquons pas même spécialement telle ou telle restriction en
particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un à un tous les joncs
qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en détourne l'humidité
malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les
intelligences le principe même de la protection qui nourrit tous les
monopoles. La tâche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas
de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de
nous? Les États-Unis sont sur le point d'affranchir les importations.
Qui n'a lu le message du président Polk et l'admirable rapport du
secrétaire Walker? Le Zollverein suspend les réunions où devait se
décider l'élévation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande
mesure de sir Robert Peel, précédée d'expériences si réitérées et si
décisives? À ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond
regret qu'ont éprouvé les amis de la liberté commerciale, quand ils
ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tâches
contraires à l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme
qui a aspiré à la gloire de cette réforme n'a-t-il pas voulu que le
monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit?
Pourquoi a-t-il placé dans l'exception les vins, comme pour attester
qu'au moment même où il rejetait la déception de la réciprocité, il en
voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il enveloppé,
dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si,
au lieu de parler d'accroître l'armée et la marine, sir Robert Peel
avait dit: «Puisque nous affranchissons les échanges, puisque nous
ouvrons au monde le marché de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de
guerre à craindre. Le jour où le bill que je vous présente recevra la
sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions à
M. Packenham pour qu'il abandonne aux États-Unis l'Orégon contesté,
l'Orégon incontesté; et au consul d'Angleterre à Alger, pour qu'il
cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la
suite nécessaire de cette politique nouvelle est une diminution
considérable des forces de terre et de mer, et une réduction
correspondante de subsides.» Si M. Peel eût tenu ce langage, qui peut
calculer l'effet moral qu'il eût produit sur l'Europe? Nous n'aurions
pas besoin aujourd'hui de prouver péniblement la lumière, elle
jaillirait radieuse de la réforme anglaise.
On dira, j'en suis sûr: Mais ce sont là des chimères, des rêves
généreux peut-être, mais plus vains encore que généreux.--Non, ce ne
sont pas des chimères. Ces conséquences sont contenues dans le
principe que l'Angleterre a proclamé, et j'ose affirmer qu'il n'y a
pas un ligueur qui les désavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait
prédit la réforme commerciale, on l'aurait traité de visionnaire. Et
moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de débouchés, non
par vertu, mais par intérêt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que
son honneur soit ménagé, elle renoncera à l'Orégon, dont elle n'aura
que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_
autant et mieux que par droit de conquête. Pour moi, Messieurs, je
tiens autant qu'un autre au développement du bien-être matériel de mon
pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexité qui existe
entre ces trois choses: liberté commerciale, prospérité, paix
universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre
à ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assignée.
(_V. tome VI, page 507._)
Donc l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, l'Italie même,
s'avancent vers l'ère nouvelle qui s'ouvre à l'humanité. La France
voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intérêts égoïstes, à la
queue des nations? Après s'être laissé ravir le noble privilége de
donner l'exemple, dédaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le
moment est venu, élevons intrépidement principe contre principe. Il
faut savoir, enfin, de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,
si l'on nous démontre qu'on enrichit les peuples en les isolant,
alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforçons nos barrières
internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports
et nos rivières, et demandons à nos navires, pour dernier service,
d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi
n'élèverions-nous pas des barrières entre tous les départements?
Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se
payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la
_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin
que les hommes, forcés de se suffire à eux-mêmes, soient partout
_indépendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet
glacé des Pyrénées?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons,
réclamons, agitons, tant que nos intérêts seront sacrifiés et nos
droits méconnus.
Proclamons le principe de la liberté, et laissons au temps d'en tirer
les conséquences. Demandons la réforme, et laissons aux monopoleurs le
soin de la modérer. Il est des personnes qui reculent devant
l'Association parce qu'elles redoutent la liberté immédiate. Ah!
qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des législateurs; la
réforme ne dépend pas de nos votes; la lumière ne se fera pas
instantanément, et le privilége a tout le temps de prendre ses
mesures. Ce mouvement sera même un avertissement pour lui, et l'on
doit le considérer comme un des moyens tant cherchés de transition.
Levons-nous calmes, mais résolus. Appelons à nous Nantes, Marseille,
Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumière et
d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble
privilége de donner le signal de tous les grands progrès sociaux.
Voulez-vous que je vous dise ma pensée? Dans deux heures nous saurons
si le mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre
du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui
son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici à haute voix: Je défie
tous les prohibitionnistes et tous leurs comités, et tous leurs
journaux de faire désormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole,
c'est quelque chose.
Mais pour cela, soyons forts; et, pour être forts, soyons unis et
dévoués. Ce conseil, dit-on, est tombé d'une bouche officielle: «Soyez
forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons.» Je m'en empare et je
répète: «Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous
pas par le pouvoir, nous le serons par la vérité.» Mais ne croyons pas
que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien
que nous plaidons sa cause aussi bien que la nôtre. Vienne la liberté
du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui
pèsent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la liberté
du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces
nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le règne
de la dynastie de Juillet.
Je ne puis me défendre d'une profonde anxiété quand je pense à ce qui
va se décider bientôt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement
l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de
savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles.
Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions
acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit
de savoir si les Français, comme on les en accuse, trouvant trop
longue la route de la légalité et de la propagande, ne savent
poursuivre que par des moyens violents des réformes éphémères. Il
s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dévouement, de l'esprit
public, de la vie,--ou si nous sommes une société assoupie,
indifférente, léthargique, incapable d'une action suivie, et tout au
plus animée encore par quelques rares et vaines convulsions. La France
a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientôt notre honorable
Président proclamera votre réponse.