1er Janvier 1848.
Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait
remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire
de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal.
En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de
dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction
avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la
pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à
l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un
Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du
drap belge?
Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de
son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans
notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela,
fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous,
consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même
_à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_.
La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une
autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne
serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons
attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère
s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se
croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se
laisser traiter avec un tel mépris.
Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_:
«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous
les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour
nous, une impulsion _partie de haut lieu_.»
Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les
permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et
Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan
de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir
l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté
commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera
toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége
_directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par
ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la
prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double
les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_?
Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les
démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la
lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse
démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame
la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait
tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et
que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce
sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté
la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur
demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux
d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du
_Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_.
Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous
lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_
affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne
connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre
eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne
partent que de ses convictions et de sa conscience.