12 Septembre 1847.

(Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des

Économistes_.)

Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie

politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la

bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que,

voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà

les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi

qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me

tromper.

Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter

pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le

_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas

parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner

lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes.

Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette

phrase:

«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession

individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de

sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté

elle-même.»

Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les

principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous

semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de

l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses:

Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut

formellement toutes trois.

C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât

plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie

politique.

Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que

l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes

des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi

restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant

que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui

sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur

les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il

s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre

l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité

qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu.

Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le

communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À

cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des

conjectures.

Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de

son antipathie.

Ils sont au nombre de trois.

1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des

communistes est inappliquée et inapplicable;

2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis

que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée;

3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme

et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que

l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice.

Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se

croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et

aussi rouges que possible.

Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation.

Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire

qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que

toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une

objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté?

Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté

trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en

eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des

échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous

soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une

violation de la propriété, et principalement de la propriété du

travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation

réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu.

Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de

prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne

restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des

autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins

sous cette forme, est juste en principe et utile à la société.

Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle

ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie

politique en général.

Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse

dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y

ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la

propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi

sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi,

égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les

salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir

naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et

qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons

qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer

jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin,

pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et

ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction

dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et

d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables

attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que,

par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice

suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les

plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste,

retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les

supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les

droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des

hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que

notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à

la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera

exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution

naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant

qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront

avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et

réprimer ces fautes et ces erreurs.

Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief

articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la

classe _riche et lettrée_.

Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et

classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la

classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi,

ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du

travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la

liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient

respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de

taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche

et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un

objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la

société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la

richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y

a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là

n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment

créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus

soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire,

il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur

tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_.

Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines.

L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de

la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes

il court se ranger dans la classe maudite!

La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de

nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous

expliquer à ce sujet.

Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet,

sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe

privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures

de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est

aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet

de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a

été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail

national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux.

Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la

propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font

la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi,

qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La

propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni

délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le

privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort.

Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur

que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît

pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous

avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise

à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux

démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la

maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur

déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire;

s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner,

puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont

certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à

égarer le peuple.

Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est

opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits,

comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le

faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches,

puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et

stériles déclamations.

Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les

classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice,

l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À

cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation.

Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes

les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses,

tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y

ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts

égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture

de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en

faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la

misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois

dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein

de Dieu sur sa créature de prédilection[30].

[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note

de l'éditeur._)]

Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation

formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette

assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme.

C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de

revenir.

Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses

investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait

pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne

devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai,

n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet

inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à

la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout

l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des

hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et

de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux

rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y

comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et

moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce

qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de

plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait

tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère

d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction

entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si

l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que

l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel

économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre

déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que

l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31].

[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de

l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 59 / 170 题