(Écrite en voyage et adressée à l'éditeur du _Journal des
Économistes_.)
Si j'ai eu quelquefois la prétention de faire de la bonne économie
politique pour les autres, je dois au moins renoncer à faire de la
bonne économie privée pour moi-même. Comment est-il arrivé que,
voulant aller de Paris à Lyon, je me trouve dans un cabaret par delà
les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi
qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me
tromper.
Enfin me voici arrêté pour quelques heures, et je vais en profiter
pour répondre au violent article que l'_Atelier_ a dirigé contre le
_Libre-Échange_ dans son dernier numéro. Si j'y réponds, ce n'est pas
parce qu'il est violent, mais parce que cette polémique peut donner
lieu à quelques remarques utiles et surtout opportunes.
Dans un précédent numéro de ce journal, nous avions remarqué cette
phrase:
«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la possession
individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de
sacrifier ces deux conditions de la liberté sans sacrifier la liberté
elle-même.»
Cette phrase étant l'expression de notre pensée, posant nettement les
principes dont nous nous bornons à réclamer les conséquences, il nous
semblait que l'_Atelier_ était infiniment plus rapproché de
l'_Économie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses:
Propriété, liberté, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut
formellement toutes trois.
C'est pourquoi nous nous étonnions de ce que l'_Atelier_ se montrât
plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'économie
politique.
Cela nous semblait une inconséquence. Car enfin, à supposer que
l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_ diffèrent d'avis sur quelques-unes
des occasions où l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi
restreigne la propriété, la liberté et la concurrence; en admettant
que nous ne posions pas exactement à la même place la limite qui
sépare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur
les principes, et que nous différons seulement sur des nuances qu'il
s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre
l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilité
qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu.
Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le
communisme, et son attitude toujours hostile à l'économie politique? À
cet égard, nous avons préféré nous abstenir que de hasarder des
conjectures.
Mais l'_Atelier_ nous donne lui-même les motifs de sa sympathie et de
son antipathie.
Ils sont au nombre de trois.
1º Notre doctrine est en cours d'expérience, tandis que celle des
communistes est inappliquée et inapplicable;
2º Les économistes appartiennent à la classe riche et lettrée, tandis
que les communistes appartiennent à la classe pauvre et illettrée;
3º L'économie politique est l'expression du côté inférieur de l'homme
et est inspirée par l'égoïsme, tandis que le communisme n'est que
l'exagération d'un bon sentiment, du sentiment de la justice.
Voilà pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se
croit obligé de tirer sur nous, comme il le dit, à boulets rouges et
aussi rouges que possible.
Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation.
Notre doctrine est en cours d'expérience! L'_Atelier_ veut-il dire
qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que
toute liberté n'est pas détruite? Mais comment en fait-il une
objection contre nous, lui qui veut et la propriété, et la liberté?
Veut-il insinuer que la propriété est trop bien garantie, la liberté
trop absolue, et qu'on a laissé prendre à ces deux principes, bons en
eux-mêmes, de trop grands développements? Au point de vue spécial des
échanges, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous
soutenons que la prohibition est une atteinte à la liberté, une
violation de la propriété, et principalement de la propriété du
travail et des bras; d'où il suit que c'est un système de spoliation
réciproque, des avantages duquel un grand nombre est néanmoins exclu.
Quiconque se déclare à cet égard notre adversaire, est tenu de
prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'échanger ne
restreint pas la propriété, aux dépens des uns et à l'avantage des
autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins
sous cette forme, est juste en principe et utile à la société.
Ainsi, quant à l'échange, notre doctrine n'est pas appliquée. Et elle
ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'économie
politique en général.
Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse
dire qu'elle a reçu la sanction de l'expérience, attendons qu'il n'y
ait ni priviléges, ni monopoles d'aucune espèce; attendons que la
propriété de l'intelligence, des facultés et des bras soit aussi
sacrée que celle du champ et des meulières. Attendons que la loi,
égale pour tous, règle le prix de toutes choses, y compris les
salaires, ou plutôt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'établir
naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et
qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la société; attendons
qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonçant à menacer
jamais l'indépendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin,
pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et
ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une énorme réduction
dans notre état militaire et naval, la liberté réelle de conscience et
d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses véritables
attributions permettent de réduire le budget d'une bonne moitié; que,
par suite, des taxes faciles à prélever et à répartir avec justice
suffisent aux dépenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les
plus onéreuses, celles qui, comme l'impôt du sel et de la poste,
retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en état de les
supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les
droits de mouvement et de circulation, gênent les relations des
hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que
notre doctrine est expérimentée.--Et pourtant, nous ne prédisons pas à
la société, comme font beaucoup d'écoles modernes, qu'elle sera
exempte de toutes souffrances; car nous croyons à une rétribution
naturelle et nécessaire, établie par Dieu même, et qui fait que, tant
qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront
avec elles les conséquences destinées précisément à châtier et
réprimer ces fautes et ces erreurs.
Il y a quelque chose de profondément triste dans le second grief
articulé contre nous, tiré de ce que nous appartenons, dit-on, à la
classe _riche et lettrée_.
Nous n'aimons pas cette nomenclature de la société en classe riche et
classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilégiée à la
classe opprimée partout où la force ou la ruse, transformées en loi,
ont fondé cette distinction. Mais sous un régime où la carrière du
travail serait loyalement ouverte à tous, où la propriété et la
liberté, ces deux principes proclamés par l'_Atelier_, seraient
respectées, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de
taille et de santé différentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche
et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un
objet de haine pour les pauvres. Si l'économie politique a rendu à la
société un service, c'est bien lorsqu'elle a démontré qu'entre la
richesse due au travail et celle due à la rapine, légale ou non, il y
a cette différence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-là
n'est _jamais_ acquise aux dépens d'autrui. Le travail est vraiment
créateur, et les avantages qu'il confère aux uns ne sont pas plus
soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du néant. Au contraire,
il me serait facile de démontrer qu'ils tendent à se répartir sur
tous. Et voyez les conséquences du sentiment exprimé par l'_Atelier_.
Il ne va à rien moins qu'à condamner la plupart des vertus humaines.
L'artisan honnête, laborieux, économe, ordonné, est sur la route de
la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualités mêmes
il court se ranger dans la classe maudite!
La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de
nos jours, à tant de déclamations que nous croyons devoir nous
expliquer à ce sujet.
Dans l'état actuel de la société, et pour nous en tenir à notre sujet,
sous l'empire du régime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe
privilégiée et une classe opprimée. La loi confère à certaines natures
de propriété des monopoles qu'elle ne confère pas au travail, qui est
aussi une propriété. On dit bien que le travail profite par ricochet
de ces monopoles, et la société qui s'est formée pour les maintenir a
été jusqu'à prendre ce titre: Association pour la défense du _travail
national_, titre dont le mensonge éclatera bientôt à tous les yeux.
Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la
propriété privilégiée par la loi est entre les mains de ceux qui font
la loi. C'est même une condition, pour être admis à faire la loi,
qu'on ait une certaine mesure de propriété de cette espèce. La
propriété opprimée au contraire, celle du travail, n'a voix ni
délibérative ni consultative. On pourrait conclure de là que le
privilége dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort.
Mais il faut être juste; ce privilége est plutôt le fruit de l'erreur
que d'un dessein prémédité. La classe qui vit de salaires ne paraît
pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous
avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, fût-elle admise
à voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux
démocratiques, ceux en qui la classe ouvrière a mis sa confiance, la
maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur
déplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien à dire;
s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le soupçonner,
puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont
certainement les plus exécrables imposteurs qui aient jamais cherché à
égarer le peuple.
Toujours est-il que la classe ouvrière ne sait pas qu'elle est
opprimée et ce qui l'opprime. Aussi, tout en défendant ses droits,
comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons à le
faire, nous ne pouvons nous associer à ses plaintes contre les riches,
puisque ces plaintes, portant à faux, ne sont que de dangereuses et
stériles déclamations.
Nous le disons hautement: ce que nous réclamons pour toutes les
classes, dans l'intérêt de toutes les classes, c'est la justice,
l'impartialité de la loi; en un mot, la propriété et la liberté. À
cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation.
Malgré la mode du jour, notre esprit se refuse à admettre que toutes
les vertus, toutes les perfections, toutes les pensées généreuses,
tous les nobles dévouements résident parmi les pauvres, et qu'il n'y
ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts
égoïstes. S'il en était ainsi, si le bien-être, le loisir, la culture
de l'esprit pervertissaient nécessairement notre nature, il en
faudrait conclure que l'éternel effort de l'humanité, pour vaincre la
misère par le travail, est la manifestation d'un mobile à la fois
dépravé et indestructible. Il faudrait condamner à jamais le dessein
de Dieu sur sa créature de prédilection[30].
[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralité de la richesse_.--(_Note
de l'éditeur._)]
Il ne me reste pas d'espace pour réfuter la troisième accusation
formulée contre l'économie politique, celle fondée sur cette
assertion, qu'elle est l'expression du _côté inférieur_ de l'homme.
C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de
revenir.
Parce que l'économie politique circonscrit le champ de ses
investigations, on suppose qu'elle dédaigne tout ce qu'elle ne fait
pas rentrer dans sa sphère. Mais, sur ce fondement, quelle science ne
devrait-on pas condamner? L'économie politique, il est vrai,
n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet
inépuisable sujet à l'anatomie, à la physiologie, à la métaphysique, à
la politique, à la morale, à la religion. Elle considère surtout
l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des
hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et
de se développer. Exister, se développer, cela peut paraître aux
rédacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et inférieure, même en y
comprenant, comme on doit le faire, le développement intellectuel et
moral aussi bien que le développement matériel. Pour nous, après ce
qui se rapporte aux intérêts d'une autre vie, nous ne savons rien de
plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout à fait
tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent guère
d'autre chose. Après tout, il ne peut jamais y avoir contradiction
entre ce que les sciences diverses renferment de vérité. Si
l'économiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que
l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut réfuter tel
économiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre
déclarée à l'économie politique me paraît aussi insensée que celle que
l'on ferait à l'anatomie ou à la morale[31].
[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternité_, p. 298.--(_Note de
l'éditeur._)]