16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE, À PROPOS DU TRAITÉ BELGE.

(_Journal des Économistes._) Avril 1846.

Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a

free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la liberté et la

protection.--Pendant bien des années, les chefs de la Ligue ont

provoqué, au sein des Communes, de semblables discussions. Sûrs d'être

défaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et

laborieuses veilles où s'élaborait cette reine du monde,

l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce

temps-là, il ne se fût pas trouvé chez nous un député assez audacieux

pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_.

L'inattention, le dédain, la raillerie, peut-être quelque chose de

pis, eussent prouvé au téméraire qu'il est des époques où, si l'on

n'est pas sceptique, il faut du moins le paraître, et où quiconque

croit à quelque chose n'est propre à rien.

Enfin, voici venir l'ère des discussions théoriques, les seules, il

faut le reconnaître, qui grandissent les questions, éclairent l'esprit

public. La protection et la liberté se sont prises corps à corps, à

propos du _traité belge_.--Je dis _à propos_, car il était le

prétexte plutôt que le sujet du débat. Chacun savait d'avance que le

projet ministériel ne rencontrerait pas d'opposition sérieuse au

scrutin.

Nous n'avons donc pas à l'examiner, et nous nous bornerons à une

remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrès se fait

reconnaître: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de

plus rétrograde que le traité belge, car il complique d'une manière

exorbitante l'action de la douane. La voilà donc chargée,

non-seulement de constater la valeur des objets importés pour prélever

une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son

origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui

appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de

11 pour 100, ou ce dernier augmenté de la moitié de la différence, ou

bien encore des trois quarts de la différence.--Et si c'est de la

toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le

nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimètres, sur quatre

points différents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour

fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre.

Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit

inondé de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurément,

si la douane se bornait à recouvrer le revenu de l'État.

Non, la vérité ne saurait être dans ce dédale de subtilités. On a beau

dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons:

Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont

raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient à

lui-même, laissez-le se pourvoir comme il l'entend.

J'ajouterai une observation plus grave. Les _traités de commerce_ sont

toujours et nécessairement contraires aux saines doctrines, parce

qu'ils reposent tous sur cette idée que l'importation est funeste _en

soi_. Si on la croyait utile, évidemment on ouvrirait ses portes, et

tout serait dit.

Ils ont de plus l'inconvénient d'éveiller l'hostilité de tous les

peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne

soient pas français._--Voilà le traité de Méthuen.--_Je veux bien

acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas à bon marché,

c'est-à-dire anglaises._--Voilà le traité belge.--Quand notre siècle

sera vieux, je crains bien qu'il ne dise: À quarante-six ans, dans mon

âge mûr, j'étais encore bien novice.

Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses

moitiés et ses quarts de différence; et passons à la lutte des

doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance

réelle.

_M. Lestiboudois_ a ouvert la brèche avec sa théorie de l'an passé.

Vous la rappelez-vous?--«Le commerce extérieur ruine une nation qui

achète avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.»

Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dépense plus qu'on ne

gagne, ce que font les gens paresseux, désordonnés et prodigues. En

quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet été, il plaisait à

Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire,

manger et s'ébattre; si, après avoir dévoré ses provisions, il s'en

procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses

bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu'à son sol et ses palais,

il se ruinerait à coup sûr. Mais remarquez ceci: ses vices étant

donnés, loin qu'il pût imputer sa ruine à ses relations avec les

provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la

souffrance et du dénûment.--Tant que la France sera laborieuse et

prévoyante, ne craignons pas que le commerce extérieur lui enlève ses

capitaux.--Que si jamais elle devient fainéante et fastueuse, le

commerce extérieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux

acquis.

_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a déployé du talent. Mais ce n'est pas

ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprécier surtout son

courage et son désintéressement. Il faut du courage pour faire

retentir le mot _liberté_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays

presque exclusivement hostiles. Il faut du désintéressement pour

rompre en visière avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accès du

pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer.

Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a défendu le régime protecteur avec

un accent de conviction qui atteste sa sincérité. Mais plus M. Corne

est sincère, plus il est à plaindre, puisque sa logique l'a conduit à

ces affligeantes conclusions: La liberté est antipathique à l'égalité,

et la justice au bien-être.

_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, dès le début, en homme

_pratique_, c'est-à-dire dégagé de tout principe absolu, partisan tour

à tour, selon l'occurrence, de la liberté et de la protection.--Nous

avons d'abord été surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce

n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modération

qu'elle donne. Comment révoquer en doute la supériorité de l'homme qui

juge tous les partis, se préserve de toute exagération, discerne le

fort et le faible de toute théorie?--Mais ces praticiens ont beau

dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut

concéder à la _restriction modérée_, c'est d'être _modérément_

mauvaise. Aussi nous avons été heureux d'apprendre, quand M.

Wustemberg a développé sa pensée, qu'il condamne le principe de la

protection, qu'il avoue le principe de la liberté et que sa modération

doit s'entendre du passage d'un système à l'autre. (_V. ci-après le nº

49._)

Il y aurait peu d'utilité à passer en revue tous les discours qui ont

occupé trois séances. Je me hâte d'arriver à celui qui a fait, sur

l'assemblée et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera

pas cependant sans rendre hommage à une courte, mais substantielle

allocution de M. Koechlin, qui a relevé avec netteté les faits et les

calculs erronés que le monopole invoquait à son aide. On y voit

combien il faut se tenir en garde contre la statistique.

Ce n'est pas chose aisée que d'apprécier les paroles d'un premier

ministre. Faut-il les juger en elles-mêmes, en se bornant à rechercher

leur conformité avec la vérité abstraite? Faut-il les apprécier au

point de vue des opinions de l'orateur, manifestées par ses actes et

ses discours antérieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient

l'expression, du moins complète, de sa pensée intime? Est-il permis

d'espérer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un

professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des

passions de la majorité, ni du retentissement de ses paroles, ni des

craintes et des espérances qu'elles peuvent éveiller?

Si encore M. Guizot était un de ces hommes, comme on peint le duc de

Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce

qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnaît qu'il possède au plus haut

degré toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle

particulièrement dans l'art de mettre, non point les maximes en

pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue à

M. Dupin.

Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprécier

la portée et la pensée d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est

de se mettre à la place de l'orateur et de peser les circonstances

dans lesquelles il a parlé.

Quelles sont ces circonstances?

D'un côté, une grande nation qui passe pour habile en matière

commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont

très-répandues, exige l'_application_ du principe proclamé vrai

d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la

science économique l'étude de toute leur vie.

En outre, un ministre auquel l'Europe décerne le titre de grand homme

d'État, un cabinet composé d'hommes supérieurs, les chefs de toutes

les oppositions s'accordent un moment pour rendre à ce principe le

plus sincère des hommages, la réalisation.

Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste à ce grand

spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renommée, venir

élever à la tribune française le drapeau de la protection?

D'un autre côté, il s'adresse à des hommes qui, presque tous, croient,

je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, liée au

régime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de

la France est attachée au maintien de ce régime. Enfin, au dehors des

Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une

association un peu forte en France, c'est celle qui s'est vouée à le

défendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la

liberté?

Que fera-t-il donc?

Il débutera par un pompeux éloge de la réforme anglaise, mais ensuite,

en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est

pas applicable à la France.

Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne étant en

très-grande majorité composée d'ouvriers des manufactures, il y avait

intérêt à lui donner à bon marché le pain, la viande et tous les

aliments;--ce qui est sans application à notre pays agricole.

Comme si, précisément parce que notre population est, en très-grande

majorité, vouée aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas

également intérêt à lui donner la houille, le fer et le vêtement à bon

marché.

Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce

donc qui est applicable à la France? Est-ce la restriction? est-ce la

liberté?

Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, résoudre les questions

une à une, à mesure qu'elles se présentent, et sans les rattacher à

aucun système; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est

tracée dans la voie du progrès.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il

n'est pas dans le progrès?)

En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les

libéraux se disent: Il y a une pensée de liberté dans ce discours-là.

Et les monopoleurs: Si le progrès futur va du même train que le

progrès passé, nous pouvons dormir tranquilles.

Ceci n'est pas une critique.

Peut-être aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre

venant dire aux Chambres: «Voilà mon principe:--vous le repoussez, je

me retire. Ma place est à la chaire, au journal; elle ne saurait être

au banc ministériel.»

En attendant, il faut bien se résigner à ce que, sans sacrifier

explicitement ses convictions sur une question spéciale, il consulte

l'opinion publique, cherche même à la modifier, mais qu'en définitive

il préfère gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout.

M. Peel, cet homme d'État qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter

démesurément comme l'instrument, presque l'inventeur de la réforme

commerciale, n'a pas fait autre chose[22].

[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Il y a longtemps que M. Peel est économiste, malgré la comédie de sa

confession. Mais il ne s'est pas avisé de devancer l'opinion, il l'a

laissée se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postérité

vénérera la mémoire, se chargeaient de cette tâche laborieuse, lui se

contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tâter le pouls_. Il

l'a aidée même, par des expériences partielles, qu'il savait bien

devoir réussir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrière

lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui

l'avait élevé, il s'est placé du côté de la force, et il a dit aux

monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'étude et l'expérience m'ont

détrompé.--Et il a accompli la réforme.

Le discours même, par lequel il a introduit aux Communes cette grande

mesure, se ressent des ménagements que doivent s'imposer les ministres

qui redoutent plus l'éloignement des affaires que l'inconséquence

théorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libéral au fond que

sa réforme et surtout que son discours? Combien d'hérésies n'a-t-il

pas articulées, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas

trop heurter une partie de son auditoire!

Et par exemple, quand il a dit: «Qu'avons-nous à craindre? Nous avons

de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les

manufacturiers du monde.»

Vous nous battrez!--Peut-être: et en tout cas, très-honorable

baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui

recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit

d'échange, _en communauté_ de vos avantages. Vous nous battrez comme

la Beauce bat Paris en lui vendant du blé, comme Newcastle bat Londres

en lui vendant du combustible.

Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de

préjugés. De là ce mélange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il

résulté? ce qui résultera toujours de cette stratégie. L'Europe n'a

retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a citée à notre tribune.

L'influence morale de la réforme en a été neutralisée; et malgré les

précédents, malgré les faits, malgré la renonciation à toute

réciprocité, la prévention traditionnelle contre le machiavélisme de

la perfide Albion est demeurée, ou peu s'en faut, dans toute sa force.

Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il

rien à conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de

retentissement?

S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu'à travers beaucoup de

distinctions et de précautions, une pensée de liberté s'y laisse

apercevoir.

Il est vrai que M. Guizot a dit et répété: Nous sommes conservateurs,

nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est

conservateur et protecteur.

Donc, dans sa pensée, l'esprit de conservation et de protection n'est

pas incompatible avec une réforme plus ou moins radicale.

Il a été plus loin lorsqu'il a dit: «Nous avons intérêt à réformer

progressivement nos tarifs, à étendre nos relations au dehors, à nous

donner à nous-mêmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, à

améliorer ainsi la condition du _public consommateur_.»

Et encore:

«Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos

grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le

monde, avec profit pour le _public consommateur_.»

Le voilà donc prononcé le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui

résout tous les problèmes; car, enfin, la consommation est le but

définitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le

consommateur est mis en scène; il n'en sortira pas, et bientôt il

l'occupera tout entière. (V. _tome_ IV, _page_ 72.)

Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de

Smith et de Say une étude spéciale. Nul homme ne peut tout savoir.

Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil

qui le conduira sûrement à travers tous les détours de ce labyrinthe.

Qu'il attache sa pensée à ce phénomène de la consommation, et il sera

bientôt plus économiste que beaucoup d'économistes de profession. Il

arrivera à cette simple conclusion: Le tarif doit être une source de

revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap.

XI du tome_ VI.)

Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine.

«Dès aujourd'hui nous pouvons annoncer que des études poursuivies de

concert, par les départements du commerce et des finances, auront pour

résultat la présentation, à la session prochaine, d'un projet de loi

de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.»

Et, pour qu'on ne s'y méprenne pas, le ministre s'est servi, un moment

avant, du mot _adoucissements_.

Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la réparation approche.

Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y

sont pas trompés. Ils ne s'en sont point laissé imposer par les grands

mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est écrié: «On vous

fera bientôt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas

prendre. M. le ministre des affaires étrangères, il est vrai, ne vous

parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien

qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte

opposition. Mais ces idées, je le crains bien, germent dans son

esprit, et peut-être ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a

bien dit qu'il était partisan du régime protecteur. Mais en même temps

il a déclaré qu'il fallait élargir ce système, et successivement le

modifier, à l'égard surtout des industries privilégiées; ce qui veut

dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou

l'autre, à entrer en concurrence avec l'étranger.»

Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de propriété sera

reconnu en France, et que quiconque travaille, maître du fruit de ses

sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'échanger, si tel est son

intérêt, même ailleurs que chez M. Grandin.

Ainsi, je le répète, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivés sans

doute au temps de la réforme, de l'application des grands principes

d'économie politique et d'éternelle justice. Mais nous entrons dans

l'ère des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre à six ans de

distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commença en 1841, M.

Guizot les commencera en 1847, et leur succès en provoquera d'autres

jusqu'à ce que la justice règne dans le pays.

L'heure approche. Mais le temps qui nous en sépare doit être consacré

à la discussion et à la lutte.

Amis de la liberté, je vous dirai comme M. Grandin à sa phalange:

Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre!

Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui décidera la réforme. Ce

n'est pas la Chambre, ce ne sont pas même les trois pouvoirs; c'est

l'_opinion_. Et êtes-vous prêts pour le combat? avez-vous tout

préparé? avez-vous un organe avoué et dévoué? vous êtes-vous occupés

des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses

comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous

puissiez apporter à ce ministère, ou à tout autre, qui osera toucher à

l'arche du privilége?

Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses

coalitions, ses finances, sa publicité. Il a réuni en un faisceau tous

les intérêts égoïstes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les

élections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mécanisme

constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans

l'indifférence.

Vous comptez sur le pouvoir. Sa déclaration vous suffit. Ah! _ne vous

y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut

qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne

voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point

d'appui? et vous hésitez à le lui donner!

Plusieurs d'entre vous sont découragés. Ils disent: «L'intérêt

général, parce qu'il est général, touche tout le monde, mais touche

peu. Jamais il ne pourra se mesurer à l'intérêt privé.»--C'est une

erreur. La vérité, la justice ont une force irrésistible. C'est

l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons

que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs.

Unissez-vous donc: agissez. À quoi servent les garanties conquises par

tant de sacrifices? À quoi servent les droits de parler, d'écrire,

d'imprimer, de nous associer, de pétitionner, d'élire, si tous ces

droits nous les laissons dans l'inertie?

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule

dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples.

Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _débat théorique_, il a

envahi la presse quotidienne.

Quelle eût été, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et

voilà que _le Courrier français_, _le Siècle_, _la Patrie_,

_l'Époque_, _la Réforme_, _la Démocratie pacifique_ ont passé dans

notre camp[23]; et tout le monde a été frappé de l'orthodoxie et du

ton de résolution qui règne dans le manifeste du _Journal des Débats_,

habituellement si prudent et si mesuré.

[Note 23: L'auteur reconnut bientôt que quelques-unes des adhésions

qu'il enregistre ici n'étaient ni solides ni complètes.--(_Note de

l'éditeur._)]

Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_,

_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat

plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des

principes. Elle veut la liberté, la justice; seulement elle y veut

arriver avec une lenteur désespérante. Quant au _Constitutionnel_, on

ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous décourager.

Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il

semble qu'une secrète répugnance dominait la plume qui les a formulés.

Ils reposent tous sur une perpétuelle confusion entre les tarifs

protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous

laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la

réforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_.

Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de

forts droits sur le thé, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits

qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits

n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en

cela que consiste la libéralité de la mesure.--Il nous assure qu'il y

a, en Suisse, beaucoup d'obstacles à la circulation des marchandises;

mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux

marchandises indigènes et aux marchandises exotiques; que les unes et

les autres y sont traitées sur le pied de la plus parfaite égalité,

d'où il résulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospère sans

_protection_, malgré la mauvaise assiette de l'impôt.

Encore quelques efforts. Que Paris se réveille; qu'il fasse une

démonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous

soient aussi féconds que ceux qui viennent de s'écouler, et la

question de principe sera emportée.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 45 / 170 题