21 Mars 1847.

_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des

salaires?_

C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la

restriction diffèrent complétement.

Les protectionnistes disent:

Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts

salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la

classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si

celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M.

Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde

sera heureux.

Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la

subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe

qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers

anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la

même proportion, le prix de la main-d'oeuvre.

Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe

ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en

ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux

réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra

au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la

baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression.

Les _libre-échangistes_ répondent:

Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense

pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se

vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces

choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se

peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque

la hausse des salaires.

Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est

réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes

sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les

débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont

congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double

pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les

salaires baissent.

Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient

tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative,

naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne

supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser,

par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette

classe à un niveau nécessaire et immuable!

Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des

protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les

efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les

emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État,

malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui

n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons

si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité

qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires.

Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées;

qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons,

des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à

domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le

nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des

infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on

compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent

les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se

manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas

accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de

dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il

ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et

d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire

s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous

déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons

notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.

Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté

des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe

ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot

disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste

de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien

moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous

permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre

entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays,

qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et

surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui

possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du

travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais,

qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à

cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments

est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous

croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant

moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il

reçoive une moindre rémunération.

Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur

théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser

la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement

celle qui est le fruit du _travail national_.

À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est

toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé

quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de

produits étrangers.

Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à

l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences,

mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.

Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances

entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion

qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière?

N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont

voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique

but de réduire le taux de la main-d'oeuvre?

Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte

sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes

laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider,

une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise

les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21].

[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et,

au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 44 / 170 题