_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des
salaires?_
C'est un point sur lequel les partisans de la liberté et ceux de la
restriction diffèrent complétement.
Les protectionnistes disent:
Quand les aliments sont chers, on est bien obligé de payer de forts
salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence réduit la
classe ouvrière à se contenter des simples moyens de subsistance. Si
celle-ci renchérit, il faut bien que le salaire s'élève. Aussi M.
Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde
sera heureux.
Par la même raison, selon ces messieurs, le bon marché de la
subsistance entraîne le bon marché des salaires. C'est sur ce principe
qu'ils disent et répètent tous les jours que les manufacturiers
anglais n'ont renversé les _lois-céréales_ que pour réduire, dans la
même proportion, le prix de la main-d'oeuvre.
Remarquons en passant que, si ce raisonnement était fondé, la classe
ouvrière serait entièrement désintéressée dans tout ce qui arrive en
ce monde. Que les restrictions ou les intempéries, ou ces deux fléaux
réunis, renchérissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra
au niveau. Que la liberté ou la récolte amène l'abondance et la
baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dépression.
Les _libre-échangistes_ répondent:
Quand les objets de première nécessité sont à bas prix, chacun dépense
pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se
vêtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces
choses sont plus demandées, il en faut faire davantage; cela ne se
peut sans un surcroît de travail, et tout surcroît de travail provoque
la hausse des salaires.
Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est
réduit à se priver d'objets manufacturés, et les gens aisés eux-mêmes
sont bien forcés de réduire leurs dépenses. Il s'ensuit que les
débouchés se ferment, que les ateliers chôment, que les ouvriers sont
congédiés, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double
pression du chômage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les
salaires baissent.
Et comment pourrait-il en être autrement? Eh quoi! les choses seraient
tellement arrangées que lorsque la disette, absolue ou relative,
naturelle ou artificielle, désole le pays, la classe ouvrière seule ne
supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser,
par son élévation, la cherté des subsistances, maintiendrait cette
classe à un niveau nécessaire et immuable!
Après tout, voici une année qui décidera entre le raisonnement des
protectionnistes et le nôtre.--Nous saurons si, malgré tous les
efforts qu'on a faits pour accroître le fonds des salaires, malgré les
emprunts que se sont imposés les villes, les départements et l'État,
malgré qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui
n'existent pas encore, malgré qu'on ait engagé l'avenir, nous saurons
si le sort des ouvriers a joui de ce privilége d'immutabilité
qu'implique l'étrange doctrine de nos adversaires.
Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explorées;
qu'on consulte les livres des hôpitaux, des hospices, des prisons,
des monts-de-piété; qu'on dresse la statistique des secours donnés à
domicile; qu'on relève les registres de l'état civil; qu'on suppute le
nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des
infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on
compare ces données, pour l'année 1847, avec celles que fournissent
les années d'abondance et de bon marché. Si la détresse publique ne se
manifeste pas par tous les signes à la fois; s'il n'y a pas
accroissement de misère, de maladie, de mortalité, de crimes, de
dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas fermé plus d'ateliers, s'il
ne règne pas dans la classe ouvrière plus de souffrances et
d'appréhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire
s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous
déclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons
notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.
Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouvé que la cherté
des blés a versé sur notre pays, et spécialement sur la classe
ouvrière, des calamités sans nombre, s'il est démontré que le mot
disette a un sens, une signification, et que ce phénomène se manifeste
de quelque manière (car la théorie des protectionnistes ne va à rien
moins qu'à prétendre que la disette n'est rien), qu'ils nous
permettent de réclamer avec une énergie toujours croissante la libre
entrée des subsistances et des instruments de travail dans le pays,
qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et
surtout pour la disette légale. Elle peut convenir à ceux qui
possèdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du
travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais,
qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion à
cet égard est complète), toujours est-il que la rareté des aliments
est le plus grand des fléaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous
croyons que les produits avec lesquels se paye le travail étant
moindres, la masse du travail restant la même, il est inévitable qu'il
reçoive une moindre rémunération.
Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altérons leur
théorie; qu'ils n'ont jamais poussé l'absurdité au point de préconiser
la disette; qu'ils désirent comme nous l'abondance, mais seulement
celle qui est le fruit du _travail national_.
À quoi nous répondrons que l'abondance dont jouit un peuple est
toujours le fruit de son travail, alors même qu'il aurait cédé
quelques-uns des produits de ce travail contre une égale valeur de
produits étrangers.
Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette à
l'abondance, la cherté au bon marché, dans toutes leurs conséquences,
mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.
Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon marché des subsistances
entraîne le bon marché des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion
qu'ils s'appuient pour enrôler à leur cause la classe ouvrière?
N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont
voulu ouvrir les portes aux denrées venues du dehors, dans l'unique
but de réduire le taux de la main-d'oeuvre?
Nous désirons et nous demandons instamment qu'une enquête soit ouverte
sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes
laborieuses, dans le cours de cette année. C'est le moyen de vider,
une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise
les partisans de la restriction et ceux de la liberté[21].
[Note 21: V. ci-après, nº 46, le second discours prononcé à Lyon, et,
au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'éditeur._)]