1er Mai 1847.
Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions
de le lire avec impartialité.
Les agriculteurs tiennent à l'_échelle mobile_, et il ne faut pas en
être surpris. Cette législation se présente avec toutes les apparences
de la modération et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose
est celui-ci: Assurer à l'agriculture un prix rémunérateur. Quand le
blé tend à descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au
producteur. Quand il tend à le dépasser, elle défend l'intérêt du
consommateur.
Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui
s'éloigne de toute exagération? En tous pays, le blé a certainement un
_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assuré à
l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la
subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre côté, l'estomac a
aussi ses droits, et une fois le prix rémunérateur atteint, il n'est
pas juste que le vendeur soit le maître absolu de l'acheteur. Si donc
le prix dépasse le taux normal, l'importation sera facilitée. La digue
s'élève ou s'abaisse selon que l'inondation est à craindre ou à
désirer. Tout le monde ne doit-il pas être satisfait?
On se promet aussi de ce système un autre avantage: la fixité des
prix. Ce simple mécanisme, dit-on, tend évidemment à contenir les
grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa période croissante,
prévient l'encombrement, comme dans sa période décroissante, il
prévient la disette. L'excessif bon marché est ainsi rendu aussi
impossible que l'excessive cherté, et tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes.
Nous nous proposons d'exposer les effets de cette législation en
Angleterre. On sait que _l'échelle mobile_ était la même, _quant au
principe_, des deux côtés de la Manche. Il n'y avait de différence que
_dans le degré_. La loi française ne place pas aussi haut que la loi
anglaise le _taux normal_ du blé. Toutes deux ont donc dû opérer _dans
le même sens_, quoique _avec des intensités différentes_; et, si nous
découvrons les conséquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour
assurés que les conséquences de l'autre ont été analogues, quoique
moins tranchées. C'est un pendule observé au point le plus éloigné du
pivot, parce que c'est là que les oscillations sont le plus sensibles.
Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la
tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre
motif nous détermine à étudier l'échelle mobile par les effets qu'elle
a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique
anglaise nous offre plus de matériaux que celle de notre pays.
Pendant les dernières années de la guerre, le prix du blé s'était
maintenu en Angleterre à 106 et jusqu'à 122 sh. le quarter.--En 1814,
il tomba à 72 sh., et en 1815, à 63 sh. Ces prix, si inférieurs à ceux
auxquels on était habitué, effrayèrent les agriculteurs. Le
gouvernement conçut l'idée de maintenir le blé, par l'intervention de
la loi, à un _taux normal_. Il procéda à une enquête, consulta les
propriétaires et les fermiers. Ceux-ci, alléguant la cherté des
terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre,
etc., affirmèrent que le vrai _prix de revient_ du blé en Angleterre
était de 90 à 100 sh. C'est sur cette donnée que fut basée la loi de
1815. Elle disposa que le blé étranger serait entièrement prohibé,
tant que le blé indigène n'aurait pas persévéré, pendant trois mois, à
un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.)
La promesse légale d'un prix aussi élevé eut bientôt ses effets
naturels. L'on fonda sur la culture des céréales de grandes
espérances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des
terres à exploiter. La rente s'éleva, ce qui amena le haut prix des
terres elles-mêmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au
sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital
factice dont le consommateur de blé devait payer l'intérêt.
Cependant les agriculteurs commencèrent leurs opérations. Elles ne se
réglèrent pas sur les besoins du pays, indiqués par le taux naturel du
blé, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait
la perspective d'énormes profits. Aussi on ensemença en blé les terres
des qualités les plus inférieures, on défricha des landes et des
marais, on les fertilisa avec des engrais achetés fort cher et venus
de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une
portion tout à fait inusitée du capital national déserta les autres
canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations
agricoles; et un homme d'État contemporain nous apprend qu'à cette
époque le sol de l'Angleterre fut littéralement pavé de guinées.
Nous devons faire observer ici qu'à ce grand développement de
l'agriculture répondit une crise commerciale et industrielle. Cela
s'explique aisément: d'un côté, le capital désertait le commerce et
les manufactures, et, d'un autre côté, la cherté de la subsistance
forçait le gros du public à restreindre toutes ses autres
consommations.
Mais quelle était la situation des agriculteurs? Il est facile de
comprendre qu'alors même que le haut prix du blé se serait maintenu,
tout n'aurait pas été profit pour eux.
D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des
capitaux à un taux élevé et, en outre, ils cultivaient de mauvaises
terres par des procédés fort dispendieux. Il saute aux yeux que le
_prix de revient_ était beaucoup plus élevé pour eux qu'il ne l'eût
été sous un régime libre, et qu'ils étaient loin de profiter de toute
la charge imposée au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu
le blé à 1,000 sh. au lieu de 80, il y eût eu évidemment perte sèche
pour la nation, si ce prix eût déterminé les agriculteurs à semer du
blé jusque dans les galeries houillères de la Cornouailles, et s'il
leur fût revenu à eux-mêmes à 990 sh.
Mais le prix fût-il maintenu à 80 sh.?
On prévoit d'avance qu'il ne put en être ainsi. La fiévreuse activité
imprimée à la culture du froment, par les promesses de la loi, ne
tarda pas à jeter sur les marchés anglais des approvisionnements
inconsidérés; et les prix baissèrent successivement comme suit:
1817 94 sh.
1818 83
1819 72
1820 65
1821 54
1822 45
Soit la moitié environ du prix promis par la loi. Quelle déception!
Et remarquez que ce même blé, qu'on était forcé de vendre à 45 sh.,
revenait fort cher, puisqu'il n'avait été amené à l'existence que par
des efforts dispendieux.
Aussi la fin de cette période d'avilissement dans les prix fut marquée
par une épouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruinés; les
lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres
maudirent la culture du froment, naguère l'objet de tant d'espérances.
On convertit les terres arables en pâturages, calculant qu'elles
donneraient un meilleur revenu livrées à la dépaissance des bestiaux
que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu'à cette époque fut
pratiquée, très en grand, l'opération appelée _Clearance_, qui ne
consistait en rien moins qu'à raser des villages entiers, à en chasser
les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine à la race
humaine.
Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reçut une
impulsion également désordonnée et non moins funeste. Le capital
revenait en masse de l'agriculture à l'industrie. En admettant que la
consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de blé,
la dépense du pays pour la nourriture présentait, comparativement aux
années de cherté, une économie annuelle de 32 millions de livres
sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi énorme de fonds
disponibles, à un moment donné et inattendu, occasionna comme une
pléthore dans la circulation. Il n'est pas d'opération hasardeuse qui
ne parvînt à séduire les capitalistes. C'est alors que furent
engouffrées des sommes considérables, et à jamais perdues, dans les
mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes républiques
américaines.
La réaction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture
du froment, devenue ruineuse, avait été abandonnée dans une proportion
énorme. L'encombrement des blés disparut peu à peu et fit place à une
nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension:
1822 45 sh.
1823 51
1824 62
1825 66
1826, et jusqu'en 1831 66 environ.
Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'était relevé
sans doute, mais non à leur profit, ou du moins dans une mesure
très-bornée; car cette disette provenait précisément de ce qu'ils
avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'étranger qui réalisa
les grands prix, d'autant que l'échelle mobile, décrétée pendant cette
crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antérieure
à l'importation.
Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tiré du dehors que six
hectolitres de blé, dans les deux dernières années de la période de
bon marché (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres,
au prix de 350 millions de francs, dans les années 1829, 1830 et 1831.
Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait
de grands efforts, se livre à une culture dispendieuse, en un mot,
quand le blé lui revient fort cher, il le vend à vil prix, parce que
ces efforts mêmes inondent le marché. Quand, averti par ces cruelles
déceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est
pas lui seul, c'est l'étranger aussi qui vient en profiter.
De ce que les époques de bon marché ont développé des crises dans
l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hâter de conclure que les
temps de cherté lui ont apporté une compensation suffisante.
Mais ces années de cherté eurent, sur toutes les autres branches du
travail, les effets désastreux qui suivent toujours la disette. Si
nous ne craignions de dépasser les bornes d'un article de journal,
nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses à l'appui de cette
assertion, tirées de la statistique des banques, des importations et
des exportations, de la criminalité, de la mortalité, etc.
Cependant, le prix du blé s'était soutenu, comme on vient de le voir,
pendant plusieurs années. Les fermiers crurent que l'_échelle mobile_,
inaugurée en 1828, avait résolu le problème de la fixité des prix. La
nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rémunération
avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent à étendre la culture
du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la
réalité des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre
éphémère et décevante de la législation.
Ne doutant pas que ce prix de 66 à 70 sh. était désormais invariable,
ils travaillèrent eux-mêmes à encombrer de nouveau le marché. À partir
de 1831, l'excès de production amena l'avilissement des prix:
1831 66 sh.
1832 58
1833 52
1834 46
1835 39
Voici de nouveau le cours tombé à environ la moitié de celui promis
par la loi[17].
[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les
propriétaires, dès 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement
ruineux du prix du blé. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur
influence, avait la prétention de fixer le taux de 20 à 24 francs. De
quelque façon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa
cruellement les espérances des agriculteurs. Voici le cours officiel
du blé pendant les quatre années qui ont suivi la loi:
1821 18 fr. 65 c.
1822 15 08
1823 17 20
1824 15 86
1825 14 80]
Inutile de dire que tous les effets décrits, pour la période de 1822,
se reproduisirent ici.
Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les
propriétaires sont frustrés dans leurs injustes prétentions.
L'importation du blé cesse; l'avilissement du prix retombe
exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment
est de nouveau découragée, et nous en verrons tout à l'heure les
conséquences.
D'un autre côté, dans cette même période, l'industrie reçoit une
excitation exagérée. Le capital reflue vers elle et s'accroît par
l'économie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets
manufacturés se manifeste. Des usines s'élèvent de tous côtés, plutôt
en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins
réels de l'avenir. Elles ne suffisent pas à absorber les capitaux
disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer
sur une échelle inconsidérée, etc.
Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On
ne cultive pas longtemps du blé, surtout par des moyens dispendieux,
pour le vendre à la moitié du prix attendu. Nous devons donc nous
attendre à un affaiblissement dans la production, et, par suite, à un
retour vers la hausse. En effet, le prix s'élève, de
1835 38 sh.
à 1836 48
1837 55
1838 64
1839 70
Mêmes faits, toujours suivis des mêmes résultats.
L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limitée de ces hauts
prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000
quarters, elle s'élève pour 1838 et 1839 à 4,500,000 quarters, qui
coûtent plus de 300 millions de francs.
Et, comme accompagnement obligé, crise monétaire, crise industrielle,
crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires,
famine, paupérisme, incendiarisme, rébeccaïsme, crimes, mortalité;
voilà les traits qui signalent la cherté de ces années 1838 et 1839.
À cette époque, les yeux des fermiers commencèrent à s'ouvrir sur les
illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'était pas au
pouvoir du parlement de fixer à un taux élevé le prix du blé, puisque
cette élévation même, provoquant la surproduction, amenait
l'encombrement des marchés; et les plus éclairés d'entre eux s'unirent
à la _Ligue_ pour renverser la _loi céréale_.
Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur
prévoie ce qui s'est passé depuis. Le prix de famine de 1839 marqua
l'époque d'un retour vers l'abondance.
1839 70 sh.
1840 66
1841 64
1842 57
1843 50
1844 51
1845, premiers mois 45
Et cette période n'a pas manqué d'être suivie de la réaction vers la
cherté, dont nous sommes témoins aujourd'hui.
Il est de notoriété que la fin de cette première période a été
signalée par le phénomène de la pléthore financière et industrielle,
qui a jeté l'Angleterre dans des spéculations désordonnées sur les
chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste
cortége, qui accompagne toujours les années de disette (1846), ne fait
pas non plus défaut en 1847.
En résumé, nous voyons quatre époques de disette alterner avec trois
époques d'abondance.
Il est des personnes qui seront portées à croire que c'est là un jeu
de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il
est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un
régime entièrement libre, fût plus régulier que celui du blé. Et, sans
entrer ici dans des considérations à l'appui de cette opinion, nous
nous contenterons de dire que la permanence des prix a été d'autant
plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de
liberté, ou du moins ont adopté une législation moins exagérée que
celle de la Grande-Bretagne. Les désastreuses fluctuations que nous
venons de décrire sont dues presque exclusivement à l'_échelle
mobile_.
Et qu'on n'imagine pas que les périodes de prospérité, qui ont succédé
si régulièrement à des périodes de souffrance, ont été pour
l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre
époques des grandes crises, semblables à celles dont nous sommes
témoins aujourd'hui, sont celles où le mal se manifeste; mais les
trois époques de prospérité _anormale_ sont celles où il se prépare.
Dans celles-ci, l'énorme épargne, que le pays réalise dans l'achat des
subsistances, accumule des capitaux considérables dans les banques et
aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas
immédiatement un emploi profitable. De là un agiotage effréné, un
téméraire esprit d'entreprise; opérations lointaines et hasardeuses,
chemins de fer, usines, tout se développe sur une échelle immense, et
comme si l'état de choses actuel devait toujours durer. Mais les
époques de cherté surviennent, et alors il se trouve qu'une grande
partie du capital national a été aussi certainement englouti que si on
l'eût jeté dans la mer.
Il est permis de croire que, sous un régime de liberté, ces excessives
fluctuations dans le prix du blé eussent été évitées. Alors le capital
se serait partagé, dans des proportions convenables, entre
l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospéré d'un pas égal et
par l'action réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On
n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitiés de
l'Angleterre paraissant avoir des intérêts opposés, chacune d'elles
subissant des crises terribles, précisément quand l'autre était
embarrassée de sa prospérité.
Nous regrettons de traiter si à la hâte un sujet de cette importance,
forcés que nous sommes de négliger une foule de documents et de
considérations qui auraient, nous en sommes sûrs, entraîné les
convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui
faire soupçonner que l'intervention de la loi, dans la fixation du
prix du blé, est fallacieuse, funeste à tous les intérêts, et
principalement à celui qu'elle prétend servir, nous voulons dire
l'intérêt agricole.