Le gouvernement a demandé que le jeu de l'échelle mobile fût suspendu
pendant les huit mois qui sont devant nous. Hélas! que n'a-t-il la
puissance de donner à cette mesure un effet rétroactif et de faire que
l'échelle mobile ait été suspendue pendant les huit mois qui viennent
de s'écouler! Nous n'en serions pas où nous en sommes; la _crise des
subsistances_ et la _crise financière_ auraient probablement passé
inaperçues.
Notre loi céréale séduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et
d'impartialité.
Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entrée se ferme
d'elle-même et l'agriculteur n'est pas ruiné.--Y a-t-il disette? La
porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affamé.
Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si
prévoyante, et personne n'a à se plaindre.
Mais, dans l'application, ce nivellement si désiré rencontre des
difficultés qu'on n'avait pas prévues et qu'on n'a pas assez étudiées.
D'abord, comment se reconnaît l'abondance ou la disette? par le prix.
Et comment signifier à la douane, _à chaque instant donné, le prix
réel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relâcher ses
exigences? Évidemment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le
prix réel qui sert de règle, mais un prix ancien, fictif, résultat de
moyennes fort difficiles à constater, en sorte que l'action de la loi
n'a de relations qu'avec un état de choses passé, que l'on suppose
fort gratuitement durer encore quand elle opère.
Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu créer, des marchés
qu'il a fallu prendre pour types, des prix régulateurs, des prix
moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres
grains, toutes choses qui ne constituent qu'une série de fictions,
modifiées par d'autres fictions, le tout érigé chaque mois en corps de
système.
Et voilà sur quelles bases on veut que le commerce établisse ses
opérations! Le commerce a bien assez des chances que lui présentent
les variations naturelles des prix, sans s'exposer à toutes celles qui
résultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du blé, on
consent à s'exposer à perdre sur la vente, mais non à ce que la vente
elle-même soit défendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'état
actuel des choses, il n'y a aucune régularité dans les opérations
commerciales relatives au blé, et, par conséquent, aucune fixité dans
le taux de la subsistance.
La question est de savoir si, avec une entière liberté d'importation
et d'exportation, on n'approcherait pas plus sûrement de ce
nivellement si recherché, de cette régularité des prix si précieuse.
Supposons que la liberté commerciale fût le droit des nations, et
cherchons à nous rendre compte de ce qui serait arrivé cette année.
Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y eût pas eu une crise des
subsistances. Sous quelque régime que ce soit, la perte d'une récolte
ne saurait être une chose indifférente. Il aurait fallu, pour vivre,
avoir recours aux blés étrangers et, par conséquent, les payer. Il y
aurait donc eu probablement un dérangement dans l'alimentation du
peuple, et un dérangement corrélatif dans la circulation monétaire.
Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas été
adoucies et affaiblies!
Dès les premiers symptômes du déficit de la récolte, la spéculation
eût commencé son oeuvre. Elle aurait préparé ses moyens dans tous nos
ports de l'Océan et de la Méditerranée. On n'aurait pas vu des grains
devant être consommés à Bayonne aller se dénationaliser à Gênes et
acquitter les droits à Cherbourg. On aurait fait des achats
considérables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux États-Unis, en
temps opportun. Ces approvisionnements se seraient présentés, par
arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du
besoin qui s'y serait manifesté. Les moyens de transport pour
l'intérieur se seraient organisés avec ensemble. On n'aurait pas vu
des masses énormes arriver le même jour, sans savoir comment se faire
interner, mais soumises à une hâte fiévreuse par la crainte de quelque
dérangement dans le jeu de notre échelle mobile. La hausse eût été
moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre à
frapper et à exalter les imaginations.
Il est permis de croire que l'ensemble des achats à l'étranger se fût
fait à des prix moins élevés. Nous ne savons pas ce qui se passe dans
les ports de la mer Noire; mais nous serions bien trompés si des
ordres considérables, plus ou moins imprévus, se manifestant
subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale
des prix. Probablement ce qui est arrivé ici, pour le transport du
point de débarquement au lieu de consommation, a dû se répéter là-bas
pour le transport du lieu de production au port d'embarquement.
Probablement les détenteurs de blés, les entrepreneurs de charrois,
les capitaines de navires ont tiré parti de l'empressement convulsif
que chacun mettait à parcourir vite, coûte que coûte, le cercle de la
spéculation. Quand on peut être accueilli en France par une loi qui
vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas à quelques frais.
Si donc le grain fût arrivé successivement, depuis l'instant où le
besoin s'est fait sentir, s'il eût coûté moins cher de prix d'achat,
s'il eût occasionné moins de frais, soit pour le transport par mer,
soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le
résultat évident est que nous aurions été mieux approvisionnés et à un
taux moins élevé.
En outre, nous aurions eu moins d'argent à payer aux étrangers, soit
pour le blé lui-même, soit pour les frais accessoires. L'exportation
du numéraire eût été moindre et répartie sur un temps plus long. En
d'autres termes, la crise monétaire eût été moins sensible.
Ce n'est pas tout encore; sous un régime de liberté commerciale établi
de longue main, les peuples qui nous envoient des céréales se seraient
accoutumés à consommer des produits de notre travail et de notre
industrie. Nous les payerions en grande partie en étoffes, en
instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de
métaux précieux aurait été neutralisée dans la même proportion.
La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du
peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation.
Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de
cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les
malheurs publics révèlent le vice, _puisqu'on la met de côté_, n'a
pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces
tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en
temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que
nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de
suspendre momentanément la loi. Comme ce malade à qui l'on dit: Ce qui
aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais régime
hygiénique.--Eh bien! répondit-il je vais le suspendre..... _tant que
je souffrirai_.