«Depuis nos dernières relations par nos lettres des 9 et 14
octobre, nous fumes à Anet où nous avons resté le long du jour et
couché. Là nous avons sçu très assurément comme les nommés
Beauregard, Brillet, Fouqueret[455] et Ganseville y estoient, et
vu Brillet avec le baron Desessart monter à cheval avec pistolets
et fusils, estant à la chasse au chien couchant, d'où ils
retournèrent à deux heures de là et n'allèrent qu'à un quart de
lieue d'Anet. Nous avons appris en ce même lieu de personnes
dignes de foi que de deux jours en deux jours il arrive deux
espions de Paris qui ne tardent que six heures à faire leur course
et sont vestus de gris.
[455] Mazarin, dans ses lettres, l'appelle aussi Fouqueret, et
dans les Carnets Foucré, Fouqueré, etc. Le vrai nom est
Feuguerel. Henri de Campion était seigneur de Feuguerel, et
porta, quitta et reprit ce nom, comme il dit en ses Mémoires,
_Avertissement_, p. 5.
«Monsieur, Madame et monsieur de Mercœur sont tousjours dans leur
chasteau avec petit train, ce qui se fait par maxime.
«Le baron Desessart l'a quitté six jours par mescontentement de
l'avoir refusé d'un cheval de M. de Beaufort. Il ne reste plus de
l'escurie de M. de Beaufort que ses deux courteaux anglois et son
cheval de bataille.
«Ganseville a dit qu'il voudroit bien se dégager du service, mais
qu'il ne le peut. Le principal point, c'est qu'il a crainte d'être
pris. Sçavoir si ce n'est point par feinte, car il en parle trop
publiquement.
«Campion (Alexandre) a esté à Anet et y a couché. Il y arriva fort
tard et monta à cheval de grand matin pour s'en aller. Il est
toujours accompagné de deux de ses gens bien montés à l'advantage
avec pistolets et un fusil, et il ne couche point deux nuits en un
lieu, estant grandement dans l'appréhension.
«...Nous avons appris que les gentilhommes que l'on congédioit
n'alloient pas plus loin que Vendosme, Montoire et autres lieux
appartenant à mon dit sieur le duc de Vendosme, auxquels on avoit
baillé la plus grande partie des chevaux que l'on feint avoir
vendus. Nous avons aussi appris que La Lande disoit que l'heure
n'estoit pas venue qu'il devoit faire un coup, et qu'après cela
c'estoit le moyen de sortir de toutes affaires et d'avoir par
force la femme qu'il n'a peu avoir de bon gré.
«Nous avons esté à Vert, demeure de Campion (Alexandre) où nous
avons sçu que lui Campion avoit couché la nuit dernière chez le
sieur Du Parc, son oncle. ... Nous avons esté chez M. Frasel,
garde de la manche, où nous n'avons rien appris, sinon qu'il y
avoit deux jours que Campion estoit venu prendre possession d'une
petite terre proche de lui, attenant Nonancourt, dont il est à
présent seigneur, et qu'il y tarda fort peu. Nous avons esté à
Bernay où nous avons appris du sieur Du Buisson les demeures des
sus-nommés Ganseville et Lalande, et que Lalande avoit esté depuis
douze jours deux jours dans ledit lieu de Bernay. Et comme nous
parlions de l'affaire, il nous dit qu'il sçavoit de bonne part que
la supposition de l'entreprise estoit que Ganseville avec un autre
que je crois se nommer Giguet, tous deux appartenant à M. de
Beaufort, avoient exprès feint une querelle, pourquoi ils
montèrent à cheval de grand matin, et en même temps tous ceux de
la maison en firent de mesme, feignant de les chercher, pour
trouver l'occasion de rencontrer son Éminence, et pour ce subjet
passèrent plus de dix fois dans la rue où demeuroit mon dit
seigneur.
«Nous avons esté à Orbec et nous avons sçu comme Lalande y tient
d'ordinaire sa demeure. C'est à un village qui se nomme
Saint-Jean, à une lieue de Lisieux. Il a deux frères et force
alliés dans le pays. Il est monté avec avantage, et est en ce pays
là attendant les ordres de M. de Vendosme.
«Dès le lendemain que M. de Beaufort fut arresté, Ganseville est
venu chez lui où il fut quelques jours, et depuis est retourné à
Anet où il est à présent bien assurément. Ce que dessus par
relation d'un de ses domestiques. Sa demeure est un petit village
qui s'appelle Tané, voisin d'un de ses beaux frères qui se nomme
Bois Duval demeurant tous près ledit Tané, proche de Capelle et à
une lieue d'Orbec. La demeure dudit Ganseville est une simple
maison. Nous avons aussi appris à Orbec le tout par la relation du
sr Du Buisson, commissaire de l'artillerie, qu'un gentilhomme
nommé Francheville, qui est de Gassé, avoit escrit à un
gentilhomme proche d'Orbec, et nous croyons que c'est à Lalande,
que M. de Beaufort seroit hors dans quinze jours, au moins que
l'on l'espéroit. Il n'y a que trois jours que la lettre a esté
vue, et on croit que c'est Ganseville qui a escrit la dite lettre.
«En m'en venant j'ai sçu que dimanche dernier il y avoit un relai
à Saint-Germain de la Granche, et l'autre à Villepreu, qui est le
chemin d'Anet à Paris,... lesdits relais y ont esté jusqu'à mardi
dernier.
«L'homme de chambre de Campion est passé samedi dernier à
Villepreu pour aller à Paris, et dit qu'il devoit repasser le
lundi en suivant, mais il ne passa que le mardi et dit que son
maistre seroit bien en peine, attendu qu'il avoit tant tardé. Il
est vrai que ledit Campion se sauva sur un des courreurs de M. de
Vendosme. Par relation d'un des palfreniers, celui là mesme qui
donna son coureur. Il est très vrai que M. de Vendosme a donné
parole à des principaux gentilshommes de la province qu'ils
eussent à estre prets lorsqu'ils en seroient advertis. Il est très
véritable que les nommés Vaumorin et le père Boullé ou Boullay,
comme on l'appelle dans le logis de M. de Vendosme, sont
perpétuellement à Paris pour faire le récit de ce qui se passe aux
courreurs.»
Mazarin, comme Richelieu, avait des agents dans tous les rangs de la
société, et les ecclésiastiques n'étaient pas les moins utiles. Parmi
eux, le père Carré de l'ordre de Saint-Dominique, qui avait si bien
servi le premier cardinal[456], ne servit pas moins bien le second. Il
lui faisait de fréquents rapports sur ce qu'il entendait. Il était aussi
auprès de lui l'interprète de diverses personnes de la plus haute
condition. Ainsi la comtesse de La Roche-Guyon, fille de M. de Matignon,
très-souvent nommée dans les Carnets, faisait passer à Mazarin des
renseignements précieux par le père Carré qui lui était une sorte de
directeur. Il y a un bon nombre de lettres de ce père aux Archives des
affaires étrangères. En voici une qui doit être de la fin de l'année
1643, t. CVI, f. 169.
[456] Voyez Mme DE HAUTEFORT.
«Monseigneur, depuis ce matin que j'ai eu l'honneur de parler à
votre Éminence, j'ai eu nouveau sujet de l'avertir et d'exécuter
la qu'elle m'a fait l'honneur ce matin de me recommander. J'ai vu
ce personne[457] qui m'a averti que celle qui se scandalisoit[458]
que vostre Éminence parlât si souvent et si à seul à Sa Majesté
avoit parlé à la Reyne, et qu'en suite Sa Majesté ne parlera plus
à vostre Éminence qu'en un lieu où grande quantité de monde sera,
et vous verra tous deux Sa Majesté et vostre Éminence parler
ensemble un peu à l'écart dans la même chambre, et point du tout
dans le petit cabinet; qu'elle parlera encore à Sa Majesté
fortement, car elle est résolue et hardie. Ce sont les propres
mots qui ont esté dits à la personne qui affectionne Sa Majesté et
votre Éminence.
[457] La comtesse de La Roche-Guyon.
[458] L'évêque de Lisieux avec lequel Mme La Roche-Guyon était
très liée; ou peut-être Mme de Hautefort à laquelle conviennent
très bien les qualifications de _résolue et hardie_.
«Campion (Alexandre) estoit de la maison de Vendosme dont il a
tousjours tiré mille écus de pension. On a feint qu'il en fut
disgracié, et Mme de Chevreuse l'a donné à la Reyne pour servir à
elle et à la maison de Vendosme.
«Les nuits MM. les princes de Guise et de Beaufort et Campion
alloient chez Mme de Chevreuse. Elle souvent quittoit ces deux
princes et s'entretenoit avec Campion en particulier dans sa
chambre. Souvent elle sortoit la nuit à onze heures en carosse et
alloit par la ville accompagnée de ces deux princes et de Campion.
Souvent ces deux princes venoient trouver Campion en son logis, et
la nuit le fesoient lever de son lit et le prenoient en leur
carosse et rodoient ensemble par la ville. Quand il s'enfuit, il
prit un cheval en l'hostel de Vendosme. Son cousin a dit à la
personne qui aime Sa Majesté et vostre Éminence qu'il rode icy à
l'entour, tantost à Saint-Denis, tantost à Argenteuil, et qu'il
vient les nuits à Paris.
«La jeune comtesse du Lude servira grandement à Mme de Chevreuse.
Durant la vie de feu M. le Cardinal, elle recevoit ses lettres et
lui renvoyoit.
«Avant hier une dame fut à minuit chez une demoiselle, grandissime
confidente de Mme de Chevreuse.
«Mme de Chevreuse a dit que la Reyne l'avoit assurée de sa demeure
icy à la cour, et qu'elle feroit en sorte que Campion seroit
rappelé et rétabli à la cour.
«Celle qui a donné ces advis a esté visitée ce matin par une
personne de grande condition qui estoit faschée de ce qu'elle
avoit visité vostre Éminence[459]. Elle a fait semblant de n'estre
contente de vostre Éminence, et ainsi elle l'a trompé et tiré tous
ses secrets.»
[459] Voyez plus haut, IIIe carnet, p. 89.
ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 71.
LETTRE AUTOGRAPHE DE BRASSY AU CARDIAL MAZARIN, DE LA BASTILLE, 4 MARS
1644.
«Monseigneur, depuis cinq mois que je suis à la Bastille, j'ai
fait tout ce que j'ai pu pour vostre service, et me suis mis en
estat que l'on me peut trancher la teste, pour vous tesmoigner que
je n'ai point dessein d'épargner ma vie aux choses où il ira de
vostre service. Présentement on me veut faire enteriner une
abolition au Parlement comme si j'estois coupable, où il faut que
je dise que je vous ai voulu assassiner, ce qui sera enregistré et
que l'on verra tant que le monde durera, et qui m'attirera la
haine de tous mes parens, estant d'une maison sans reproche,
laquelle est de plus de mille ans; je serois le premier qui la
tacheroit d'infamie. De plus, Monseigneur, vous sçavez que ceux
qui attentent sur les personnes de vostre dignité sont inscrits à
Rome sur le livre rouge et ne peuvent jamais eux ni les leurs
espérer aucune grace du saint-siége; ce qui me fait supplier
vostre Éminence de commander que l'on me sorte d'ici sous caution,
aimant mieux la mort que de perdre ce que je me suis conservé en
vous sauvant la vie[460]. Je prendrai la liberté de vous faire
ressouvenir que vous m'avez promis que l'on ne me feroit point de
violence, et que je sortirois d'ici quand je voudrois. C'est
pourquoi estant assuré que je suis inutile, je supplie vostre
Éminence de me donner la liberté, laquelle me conservera une vie
que j'emploierai à vous servir en toutes les occasions que je
pourrai rencontrer de vous donner des preuves que je ne suis en ce
monde que pour estre, Monseigneur, vostre, etc. BRASSY.--De la
Bastille, ce 4 mars.»
[460] Cela est bien un aveu du projet d'assassinat.