AVIS DE CE QUI SE FESOIT ET DISOIT A ANET, ET TOUCHANT CAMPION.

«Le sieur de Campion (évidemment Alexandre de Campion) estant à

l'hostel de Chevreuse et voulant s'en retourner au Louvre, fut

conseillé par MM. de Guise et d'Espernon, qui estoient pour lors

aussi au dit hostel, de n'y point aller, et pris résolution

d'attendre le retour de Mme de Chevreuse qui estoit chez la Reyne;

au retour de laquelle il se resolut de n'y point aller, ni même

ne fut pas coucher en son logis qui estoit rue Grenelle chez des

baigneurs, et lui fut dit que le bruit couroit chez la Reyne qu'il

estoit arresté.

«Le dit Campion fut adverti qu'il eut promptement à se sauver par

M. de Beauregard qui se mit en chaise dans l'hotel de Vendosme

pour faire ses visites en assurance et advertir tous ceux qu'il

desiroit, craignant aussi qu'il ne fut arresté et recognu. Et M.

de Vendosme estoit fort en peine si Campion n'estoit pas arresté,

mais on lui dit que le dit sieur de Beauregard lui en avoit donné

avis. Le dit Campion sitost averti monta à cheval, et de Paris

s'en vint à Versailles où il fut deux jours en attendant les

ordres de M. de Vendosme, etc. M. de Vendosme est parti d'Anet à

cheval avec Beauregard et trois autres de ses gentilshommes pour

aller parler au dit Campion, et pour cet effet envoya devant le

dit Beauregard trouver le dit Campion en son logis à Vert, qui est

à quatre lieues ou trois d'Anet, à une lieue à côté de Dreux, pour

que le dit Campion eut à s'en venir au devant de M. de Vendosme

sur le chemin au rendez-vous, entre Anet et Vert; ce qui fut fait,

et là se parlèrent fort M. de Vendosme, Beauregard et Campion

seulement, les trois autres gentilshommes étant éloignés d'eux et

n'étant pas de la conférence. Le dit Campion ne va point

assurément à Anet parce que M. de Vendosme craint que cela ne soit

sçu.

«Le frère de Campion est toujours à Anet[454]. Brillet y est

aussi. Le dit Campion (Alexandre) est toujours en crainte.

Beauregard l'allant visiter ces jours passés chez lui à Vert et

courant dans son village, lui Campion et sa femme eurent

appréhension, entendant le bruit des chevaux, en se promenant

proche le logis.

[454] Voyez les _Mémoires_ d'Henri de Campion, p. 233.

«Le dit Campion a conférence par lettre avec Mme de Chevreuse.

«Le dit Campion est toujours en visite chez le voisinage, tantost

d'un costé, et tantost de l'autre.

«M. de Vendosme a force avis de Paris et a tousjours du monde à

cheval qui vont et viennent de costé et d'autre. Il a retranché

beaucoup de sa maison. De vingt-cinq officiers de cuisine, il n'en

a plus que trois. Pour ses gentilshommes, il garde tout, et on dit

qu'il vend une partie de ses coureurs, et tout ceci se fait à

dessein que la Reyne et monseigneur le Cardinal voyent qu'il n'a

aucun dessein. M. de Vendosme fait faire amas d'avoine et fait

achepter des chevaux sous main.

«M. de Vendosme envoya en grande diligence à cheval donner advis à

Campion qu'il eut à ne se tenir en sa maison à Vert et qu'il avoit

eu advis qu'il y avoit ordre à le prendre. Le courrier le trouva

dînant avec sa femme et Beauregard. Ceci par relation du courrier

mesme, qui est une chose très véritable. Ce fut jeudy vingt-trois

septembre; et aussitost il monta à cheval avec deux de ses gens,

chacun sur bons chevaux, avec pistolets et fusil. M. de Vendosme

prend très assurément grand soin de sa personne, et dit-on que si

on le prenoit il feroit tous ses efforts pour le sauver. Par

relation de ses domestiques.

«M. de Vendosme a force visites à Anet de tous les costés de toute

la noblesse d'alentour. De cognoissance il y avoit une fois un

nommé M. de Clinchan qui avoit page; M. de Cargret, maître de camp

d'un régiment d'infanterie; MM. de Crevecœur. M. Du Parc

Roncenay, oncle de Campion, y est souvent. M. de Neuilly y estoit,

et M. de Hallot, et M. de la Vilette, tous deux parens, et

officiers chez le Roy, ainsi qu'un gentilhomme servant chez le

Roy. Bref tous les jours force visites.

«Du temps du feu Roy, lorsqu'il étoit malade et que l'on attendoit

de jour en jour qu'il mourut, force noblesse venoit à Anet faire

offre de leurs services à M. de Vendosme.

«M. de Vendosme et Madame et M. de Mercœur sont toujours à Anet,

et ne sortent point. Ils n'ont esté qu'une fois à la chasse.

«M. de Vendosme fut avec M. de Beauregard au devant de Madame qui

venoit de Paris où elle avoit esté toujours en une religion au dit

Paris, et on croit que c'estoit au Calvaire; et quand M. de

Mercœur salua Madame, ils se prirent tous deux à pleurer. Mme de

Vendosme est toujours presque avec les religieuses d'Anet, et

dit-on qu'elle boit et mange fort souvent avec elles, et qu'elle

est servie dans de la fayence.

«On dit à Anet que M. et Mme de Nemours sont à Paris, à l'hostel

de Vendosme.

«Campion (Henri) et autres qui sont à Anet alloient parfois se

promener à une demie lieue du logis à pied; mais à présent ils

s'en donnent de garde sur l'advis que l'on a donné qu'il y avoit

ordre de les prendre, et ne sortent que peu si ce n'est à cheval.

Ceci par relation d'un valet de pied.

«On espère dans le logis qu'à la Toussaint prochaine M. de

Beaufort sortira, et dit-on que Monseigneur le Cardinal sera

contraint de sortir de la cour. Par relation d'un valet de pied,

il se dit qu'ils estoient plus de cinquante ou soixante qui

devoient assassiner Monseigneur le Cardinal s'il eut été à la

promenade.

«Le bruit court dans le logis, par relation du dit valet de pied,

que M. le duc d'Anguin avoit demandé à la Reyne M. de Beaufort et

qu'il sortiroit, mais que Monseigneur le Cardinal empesche le plus

qu'il peut, attendu que s'il sortoit sa personne ne seroit en

assurance; mais qu'il faudra bien que cela soit à la Toussaint.

«Par relation d'un valet il s'est rapporté que la Reyne avoit

envoyé courrier à M. de Vendosme et à M. de Mercœur pour revenir

en cour, et que M. le Cardinal voudroit n'avoir point consenti à

la prison de M. de Beaufort, mais qu'aussitost qu'il seroit sorti

il faudroit que Monseigneur le Cardinal abandonnast la cour et

qu'il ne dureroit pas longtemps en France, et que tous les princes

y avoient grand intérest. Par relation du dit valet il fut

rapporté qu'une grande partie des soldats qui escortoient M. de

Beaufort au bois de Vincennes, n'avoient leurs mousquets que

chargés de poudre, en cas que le secours fût venu pour le sauver.

Par relation d'un valet, qu'avec un gentilhomme de M. de Vendosme,

que je crois qui s'appelle Vaumorin, et encore avec un autre valet

de pied, ils furent aussitost au bois de Vincennes pour parler à

M. de Beaufort, mais que le gouverneur du lieu leur dit qu'ils ne

le pouvoient faire et qu'il y alloit de sa teste. Par relation de

domestiques du logis, il court un bruit que la Reyne et

Monseigneur le Cardinal font tirer du bled en Espagne et que le

bled rencherit fort partout, et que si tous les princes fesoient

bien ce seroit le lieu de faire la guerre. M. de Vendosme a quatre

ou six valets de pied qui sont tousjours en campagne et ne vont

qu'à pied, et sont fort mal vestus de gris. Enfin on tient que M.

de Vendosme a dessein de faire quelque chose journellement. Il y a

force gentilshommes qui arrivent à Anet; il y en avoit de Vendosme

dernièrement, et M. le Cardinal ne durera guère longtemps.»

ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 108.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 73 / 119 题