II.--_Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort._

Dans cette lettre, Mazarin s'applique à établir qu'après une si grande

affaire toutes les rigueurs du gouvernement se sont bornées à

l'arrestation de Beaufort et à _commander à quelques autres de se

retirer dans leurs maisons_. Cette circulaire est si habile et si

modérée que nous la publions ici comme une solide justification de la

conduite de Mazarin, et un tableau fidèle de la situation de la France

au dedans et au dehors. ARCHIVES DU DÉPARTEMENT DE LA GUERRE, _Ministère

de M. Le Tellier, minutes_, 1er vol., fol. 89.

LETTRE DU ROY AUX GOUVERNEURS DES PROVINCES ET AUX GÉNÉRAUX D'ARMÉE SUR

LE SUJET DE L'EMPRISONNEMENT DE M. DE BEAUFORT, DU 13 SEPTEMBRE 1643, A

PARIS[453].

«Monsieur, depuis qu'il a pleu à Dieu de retirer de ce monde le

feu Roy, mon seigneur et père, sa bonté a esté si grande pour cet

Estat que bénissant les soins et les conseils de la Reyne régente

madame ma mère, cependant que mes armées d'Italie, d'Espagne et

d'Allemagne agissoient contre les ennemis de cette couronne,

non-seulement en leur faisant teste dans leur propre pays, mais en

attaquant leurs places et en éloignant de mes frontières les

périls et les incommodités de la guerre, il a augmenté mes

prospérités du côté de la Flandre par le gain signalé d'une grande

bataille et par la conqueste d'une des plus importantes places des

Pays-Bas; tout cela étant arrivé au temps qu'il y avoit plus tost

sujet de craindre que la perte que je venois de faire avec mes

sujets ne leur donnast le moyen de prendre sur moi quelque notable

advantage, m'a obligé de redoubler mes vœux et mes prières pour

obtenir la continuation de ce bonheur de la main toute-puissante

de celui qui protége les Roys dans leurs justes desseins. Car

chacun a pu voir comme par une espèce de miracle les efforts

extraordinaires que mes ennemis avoient faits pour attaquer mon

royaume n'ont produit autre chose que la perte de leurs meilleures

troupes, au lieu du ravage qu'ils s'estoient promis de faire dans

mes plus fertiles provinces, et que, par un effet visible de la

justice divine, ils ont attiré chez eux les maux qu'ils avoient

intention de faire à la France. Ils avoient estimé d'abord, après

l'accident funeste qui estoit arrivé, que la conjoncture leur

seroit favorable pour tout entreprendre, et qu'après la défaite de

mes armées qu'ils ne croyoient pas qu'au milieu des larmes et des

afflictions je pusse avoir mis en état de leur estre opposées, ils

pourroient exécuter tous leurs desseins sans aucune résistance.

Mais le ciel en ayant disposé autrement, les heureux succès qu'il

a eu agréable de me départir, leur ont fait recognoistre que

l'ancienne valeur de la nation françoise n'estoit pas morte avec

son souverain, et qu'il estoit comme impossible qu'ils pussent

jamais nous ravir par les armes les advantages que le feu Roy, mon

seigneur et père, avoit acquis sur eux depuis l'ouverture de la

guerre. Cette cognoissance leur eut sans doute déjà fait presser

davantage la négociation de la paix, que je souhaite si ardemment

pour le soulagement de mes peuples, s'il ne leur fut resté quelque

espérance de se prévaloir des désordres et des divisions qu'ils se

promettoient de voir naistre et peut-estre de répandre eux-mêmes

dans ma cour au commencement de la régence. C'est ce qui a obligé

la Reyne régente, madame ma mère, à redoubler ses soins pour

remédier à un mal si dangereux, et qui l'a fait résoudre, après

avoir mis par sa prévoyance les forces du dehors en estat de faire

plus tost du mal aux ennemis que d'en recevoir d'eux, de

travailler à la réunion de celles du dedans, remettant un chacun

dans son devoir par une douceur sans exemple, en quoy elle n'a pas

moins employé les effets de sa clémence que l'autorité souveraine

qui est entre ses mains, afin de fermer la bouche aux plus

difficiles, en leur ostant les moindres prétextes qu'ils eussent

pu prendre de mécontentement. L'on a pu remarquer avec quel excès

de bonté elle a rappelé dans la cour tous ceux qui s'en estoient

absentés, combien libéralement elle a remis les uns dans leurs

biens, les autres dans leurs charges, et comme générallement elle

a voulu attirer tous les grands du royaume autant par ses

bienfaits que par la considération de leur devoir et travailler

avec eux à la conservation de la tranquillité publique. Mais tous

ces effets d'extresme bonté n'eussent pas esté capables de les

contenter, si elle ne les eut fait ressentir à mon peuple, auquel

les dépenses excessives qu'il faut supporter pour la défense de

l'Estat n'ont pu empescher qu'elle n'aye accordé cette année un

notable soulagement ayant fait diminuer l'imposition des tailles

de dix millions de livres jusques à ce qu'elle puisse faire

davantage, comme elle espère bientôt. Encore qu'elle ait été

portée à cette résolution par l'inclination naturelle qu'elle a de

faire du bien à un chacun, elle a particulièrement esté conviée

par la cognoissance qu'elle a eue que le plus assuré moyen qu'elle

a de réduire bientôt les ennemis à la conclusion d'une paix

générale estoit de faire concourir à un mesme but toutes les

forces de mon royaume, en bannissant les divisions de la cour qui

sont presque toujours suivies du trouble qui s'élève dans les

provinces. Mais enfin ayant vu à mon grand regret que ceux qui ont

reçu plus de graces et de témoignages de confiance de ladite dame

Reyne, abusant de sa bonté, commençoient à former dans ma cour des

caballes et factions qui ne pouvoient que nous estre suspectes, et

que je ne pouvois plus différer de pourvoir à leurs secrettes

menées sans mettre en péril le gouvernement de mon Estat, ayant

particulièrement remarqué que mon cousin de Beaufort estoit celui

qui me donnoit plus de sujet de mécontentement et de juste

défiance, j'ai esté contraint, de l'advis de mon oncle le duc

d'Orléans et de mon cousin le prince de Condé, de m'assurer de la

personne dudit sieur de Beaufort, et de faire commander à quelques

autres de se retirer en leurs maisons, afin d'assurer par ce moyen

le repos de mes sujets qui ne m'est pas moins cher que ma propre

vie, et qui enfin n'eut pas pu éviter d'estre troublé, si je

n'eusse coupé le mal par la racine, en dissipant les entreprises

et factions qui se forment dans la cour, lesquelles dégénèrent

ordinairement en guerres civiles et dont les moindres causent en

fort peu de temps la désolation entière des peuples. Cependant

j'ai bien voulu vous faire part de ce qui s'est passé en ce

rencontre, afin qu'estant informé de la grande prudence avec

laquelle la Reyne régente, madame ma mère, travaille à conserver

mon autorité et garantir mes sujets de tous les maux dont ils

pourroient estre menacés, vous apportiez aussi de votre costé ce

qui dépendra de vous aux occasions où il sera nécessaire pour les

contenir dans l'obéissance qu'ils me doivent. Sur quoi, me

remettant sur votre affection accoustumée au bien de mon service,

je ne vous ferai celle-ci plus longue que pour prier Dieu, qu'il

vous ait, Monsieur, en sa sainte et digne garde. Signé: LOUIS, et

plus bas, LE TELLIER.--Escrit à Paris, le 13 septembre 1643.»

[453] La même lettre a dû être adressée à toutes les cours

souveraines.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 71 / 119 题