9 AOUST 1639. BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU[423].

«Monseigneur, j'ai ci-devant donné avis à M. Cheré de l'arrivée de

M. de Ville, et à présent je lui envoie une relation plus ample

pour faire voir à Votre Éminence, avec le mémoire que Mme de

Chevreuse vous envoye écrit et signé de la main dudit sieur de

Ville. J'ai cru nécessaire et à propos, quelque temps après que

j'eus donné à ma dite dame l'écrit que Votre Éminence me fit

l'honneur de m'envoyer d'Abbeville, d'avouer à ma dite dame que

Votre Éminence savoit le sujet qui la retenoit, afin de lui faire

connoistre cette augmentation d'obligation qu'elle vous avoit; et

la voyant aussi en peine de sçavoir comment Votre Éminence avoit

pris ce soin de m'envoyer cet écrit, joint les inquiétudes où elle

estoit de la longueur du dit sieur de Ville, crainte que cela ne

vous déplût, je le fis encore pour lui faire voir par cet exemple

comme Votre Éminence continuoit à lui vouloir autant de bien comme

je l'en ai toujours assuré. Nous avons fort contesté ledit sieur

de Ville et moi en la présence de ma dite dame, jusques à me

moquer d'alléguer les morts, et que quand cela seroit l'on y avoit

remédié. J'avoue que ledit sieur de Ville m'a toujours parlé avec

tous les respects et devoirs, que je pouvois désirer de lui, de

Votre Éminence; mais il m'a dit qu'estant serviteur très humble de

ma dite dame, et croyant que partie des peines qu'elle avoit

souffertes estoient à cause de la créance que l'on avoit qu'elle

penchoit du côté de son maître, il estoit obligé de lui dire ce

qu'il sçavoit. Je lui dis que ce n'estoit pas grand'chose, et

qu'il venoit un peu tard. Après tout cela, Monseigneur, il me prit

à part, dans une chambre du logis de ma dite dame, ne l'ayant vu

ailleurs, et m'entretint des discours que Votre Éminence trouvera

dans l'écrit enfermé en cette lettre; il me le dit, comme j'ai

jugé, sur la créance qu'il avoit que je serois le porteur de cette

dépêche, et me témoigna qu'il l'eût fort désiré, ne doutant point,

puisque ma dite dame a désiré qu'il lui ait écrit et donné sous

son seing son avis, qu'elle n'envoyast vous trouver. Mais,

Monseigneur, je n'ai pas cru à propos de laisser ma dite dame,

joint aussi que, quoique très-innocent, j'ai appréhendé de me

trouver devant Votre Éminence après avoir rapporté fidellement à

ma dite dame les obligations qu'elle lui a et les peines que je

lui ai vu prendre pour elle, et néanmoins n'avoir pas effectué ce

que je vous ai promis de sa part, et la voir encore arrêtée à ce

qu'elle fait en continuant à vous donner les peines qu'elle fait,

que je n'ai pu souffrir sans m'emporter. Elle l'a souffert, et m'a

dit qu'elle est très assurée que Votre Éminence ne le trouvera

mauvais, vous l'écrivant, et n'aura désagréables les supplications

très-humbles qu'elle lui fait. Il est vrai, Monseigneur, qu'ils la

mettent quelques fois en telles allarmes, ces bons conseillers, et

son esprit en telles peurs et inquiétudes qu'elle me dit, lorsque

je lui donnai des exemples de la vérité du contraire, que je lui

fais grand plaisir, et que véritablement elle vous connoist mieux

qu'eux tous, que Votre Éminence est très-généreuse et bonne, et

qu'elle est assurée qu'elle ne lui manquera jamais. Au surplus,

Monseigneur, pour n'importuner Votre Éminence, je supplie M. Cheré

l'en entretenir, pour l'absence de M. de Chavigny, suivant les

mémoires que je lui adresse. Je suis donc resté ici, Monseigneur,

à attendre le retour de ce porteur, espérant que le proverbe sera,

Dieu aidant, véritable, que la patience amène tout à bien, et que

Votre Éminence me fera l'honneur de me croire, Monseigneur, son

très humble, etc. BOISPILLE.--A Londres, ce 9 aoust 1639.»

[423] Man. de Colbert, fol. 36. L'original au _Suppl. franç._

MÉMOIRE DE BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU, TOUCHANT LA SURETÉ QUE

DEMANDE Mme DE CHEVREUSE, AVEC LA RELATION DE L'ENTREVUE DE LADITE DAME

AVEC LE SIEUR DE VILLE[424].

«Madame la duchesse de Chevreuse a vu M. de Ville qui arriva à

Londres le troisième jour d'aoust, et en repartit le dimanche

septième dudit mois, de grand matin, allant prendre un vaisseau

anglois aux Dunes. Son dessein estoit de voir le Roy de la

Grande-Bretagne de la part de son maître, et l'aller trouver où il

estoit vers l'Ecosse, sans Mme de Chevreuse qui l'en a empêché,

n'ayant voulu absolument qu'il se soit servi de son nom pour venir

voir le Roy. Il a vu seulement une fois la Reyne, présenté par

monsieur le comte Dorcé (d'Orsay), à cause que ma dite dame estoit

malade, et la Reyne sortant de son cabinet dans sa drinchambre

pour aller en une autre où un peintre l'attendoit; il ne fut pas

longtemps avec elle, et y avoit force monde; salua et prit congé

en même temps.

[424] Man. de Colbert, fol. 38. Manque dans le _Suppl. franç._

«Son Éminence verra par le mémoire écrit et signé de la main dudit

sieur de Ville, ce qu'il a dit à ladite dame, qui supplie son

Éminence l'assurer par lettres que le contenu audit mémoire n'est

point, ou quoi que ce soit, qu'elle est contente et satisfaite

d'elle jusques à présent au moyen des protestations qu'elle lui

fait de n'avoir à l'avenir autre soin que de ses intérêts, et si

bien vivre avec elle qu'elle lui donnera tout sujet de

contentement, et qu'estant de cette façon assurée il n'y a

obstacle qu'elle ne surmonte; ou s'il ne lui veut faire cet

honneur et lui écrire de la sorte, de l'en assurer par personnes

de sa part avec lettres et créances.

«Lange, à qui je n'avois jamais parlé, m'a dit au logis de

monseigneur de Chavigny, m'y voyant pour les affaires de ma dite

dame, qu'il avoit conduit M. de Ville et qu'il lui avoit dit qu'en

partant on lui avoit dit et assuré que Mme de Chevreuse seroit

plustôt en France que lui de retour. Il me fit force autres

discours qui ne tendoient, non plus que celui-ci, à ce que dit M.

de Ville, mais au contraire.

«Enfin, ma dite dame demande à Monseigneur, que puisque l'honneur

de ses bonnes graces est le seul fondement de son retour, qu'il

plaise à son Éminence de lui vouloir écrire comme elle lui a

autres fois fait l'honneur de le faire dans les soins qu'il

prenoit de ses intérêts, se persuadant qu'elle le peut espérer, se

souvenant du temps passé et des biens et honneurs qu'elle a reçus

de Son Éminence, afin qu'elle puisse entrer en France avec repos.

«Au fond, ce qui la presse continuellement et lui revient en

l'esprit à toutes heures, c'est l'affaire de M. de Lorraine,

quoique je l'aie assurée que l'on n'en parlera plus, ainsi qu'elle

lui fut proposée à Tours par MM. d'Auxerre et Du Dorat, et dont

son Éminence a continué à l'excuser jusques à sa dernière

dénégation, la bonté de son Éminence lui accordant sa maison de

Dampierre, et que l'on ne parlerait plus de l'affaire de M. de

Lorraine. Elle craint donc qu'estant de retour l'on ne lui en

parle encore, non par accusation mais par conférence, ou que ses

malheurs ordinaires lui suggèrent qu'on lui fasse quelques autres

demandes où elle ne pourra satisfaire, et ainsi qu'elle soit

privée de l'honneur des bonnes graces de son Éminence.

«Par ainsi elle le supplie très humblement, qu'attendu la

confession qu'elle fit à messieurs d'Auxerre et Du Dorat des

autres articles dont elle fut questionnée, il plaise à son

Éminence que vu cette confession volontaire des unes et dénégation

de l'autre qu'elle en a fait, il lui mande qu'il croit que l'avis

qu'il en avoit eu n'est pas véritable, et ainsi que c'est une

affaire morte et qu'il n'y pense plus.

«Il est vrai, et ma dite dame me l'a avoué, que ledit sieur de

Ville, de la part de son maître, a fait tout son pouvoir pour lui

faire rompre son traité, et pour qu'elle ne s'en retourne,

l'assurant que M. de Lorraine la viendroit voir cet hiver en ce

pays; mais, Dieu aidant, son Éminence y remédiera. Je sçais aussi

que c'est ce qu'il n'a pu obtenir et qu'il lui en a fait reproche

par une lettre qu'il lui écrit en s'embarquant.

«Elle m'a juré et protesté encore hier au soir, lui parlant des

défiances que j'ai d'elle, qu'elle n'a autre désir que son retour,

mais toujours qu'elle le veut et désire avec une entière assurance

de l'honneur des bonnes graces de son Éminence, soit par lettre

positive, ou une de créance par un homme de sa part.

«Elle se persuade et croit si fort estre bien auprès de son

Éminence, qu'elle croit qu'elle ne lui doit rien refuser de ce qui

est dépendant de son bien, contentement et repos, puisqu'ainsi est

qu'il lui pardonne tout le passé, disant qu'il lui a souvent

promis d'effectuer tellement son bien jusqu'à en vouloir prendre

un soin particulier.

«Elle m'a encore commandé de faire entendre à son Éminence que si

elle lui parle d'une dernière abolition, ce n'est pas qu'elle

craigne le passé ni le présent, mais l'avenir; parce que son

abolition, dont j'envoie copie, porte positivement qu'elle est

quitte généralement de tout ce qu'elle a fait depuis sa sortie de

France et en conséquence d'icelle. Elle désireroit, lorsqu'il

plaira à Monseigneur, en avoir une générale aussi qui parle de

toutes fautes qu'elle auroit faites tant devant sa dite sortie que

depuis, soit en la forme et façon du mémoire que j'envoie ou autre

façon que son Éminence jugera pour son mieux, s'y rapportant

absolument. Mais si cette grande généralité de devant heurte en

quelque façon son Éminence, j'ai pensé à ajouter en ce mémoire

qu'elle eut agréable qu'elle fut au moins depuis son absence

dernière de la cour, et depuis sa sortie de Tours. Elle dit

qu'elle a un malheur qu'elle ne date jamais ses lettres, si bien

que si elle avoit fait quelque chose et que ses ennemis et

malheurs lui fussent encore contraires, ses lettres seroient

prises pour estre du temps que l'on voudroit. Ce n'est pas pour le

présent qu'elle craint cette supercherie, mais pour l'avenir. Elle

dit que son Éminence lui a dit autres fois qu'elle vouloit en lui

faisant plaisir la mettre entièrement à couvert, et qu'il n'y eut

rien à redire. Elle proteste et promet que, cet homme de retour

avec l'effet des supplications qu'elle fait à son Éminence, elle

partira aussitôt.

«Il semble qu'elle s'est portée plus facilement à ce long séjour

ici depuis la résolution qu'elle avoit prise d'en partir le 14

juin dernier, à cause de l'absence de son Éminence de Paris; mais

elle désire à présent passionnément pouvoir arriver à Dampierre

quelques jours avant l'arrivée et retour de son Éminence.--A

Londres, ce 9 aoust 1639.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 49 / 119 题