«Monseigneur, j'ai ci-devant donné avis à M. Cheré de l'arrivée de
M. de Ville, et à présent je lui envoie une relation plus ample
pour faire voir à Votre Éminence, avec le mémoire que Mme de
Chevreuse vous envoye écrit et signé de la main dudit sieur de
Ville. J'ai cru nécessaire et à propos, quelque temps après que
j'eus donné à ma dite dame l'écrit que Votre Éminence me fit
l'honneur de m'envoyer d'Abbeville, d'avouer à ma dite dame que
Votre Éminence savoit le sujet qui la retenoit, afin de lui faire
connoistre cette augmentation d'obligation qu'elle vous avoit; et
la voyant aussi en peine de sçavoir comment Votre Éminence avoit
pris ce soin de m'envoyer cet écrit, joint les inquiétudes où elle
estoit de la longueur du dit sieur de Ville, crainte que cela ne
vous déplût, je le fis encore pour lui faire voir par cet exemple
comme Votre Éminence continuoit à lui vouloir autant de bien comme
je l'en ai toujours assuré. Nous avons fort contesté ledit sieur
de Ville et moi en la présence de ma dite dame, jusques à me
moquer d'alléguer les morts, et que quand cela seroit l'on y avoit
remédié. J'avoue que ledit sieur de Ville m'a toujours parlé avec
tous les respects et devoirs, que je pouvois désirer de lui, de
Votre Éminence; mais il m'a dit qu'estant serviteur très humble de
ma dite dame, et croyant que partie des peines qu'elle avoit
souffertes estoient à cause de la créance que l'on avoit qu'elle
penchoit du côté de son maître, il estoit obligé de lui dire ce
qu'il sçavoit. Je lui dis que ce n'estoit pas grand'chose, et
qu'il venoit un peu tard. Après tout cela, Monseigneur, il me prit
à part, dans une chambre du logis de ma dite dame, ne l'ayant vu
ailleurs, et m'entretint des discours que Votre Éminence trouvera
dans l'écrit enfermé en cette lettre; il me le dit, comme j'ai
jugé, sur la créance qu'il avoit que je serois le porteur de cette
dépêche, et me témoigna qu'il l'eût fort désiré, ne doutant point,
puisque ma dite dame a désiré qu'il lui ait écrit et donné sous
son seing son avis, qu'elle n'envoyast vous trouver. Mais,
Monseigneur, je n'ai pas cru à propos de laisser ma dite dame,
joint aussi que, quoique très-innocent, j'ai appréhendé de me
trouver devant Votre Éminence après avoir rapporté fidellement à
ma dite dame les obligations qu'elle lui a et les peines que je
lui ai vu prendre pour elle, et néanmoins n'avoir pas effectué ce
que je vous ai promis de sa part, et la voir encore arrêtée à ce
qu'elle fait en continuant à vous donner les peines qu'elle fait,
que je n'ai pu souffrir sans m'emporter. Elle l'a souffert, et m'a
dit qu'elle est très assurée que Votre Éminence ne le trouvera
mauvais, vous l'écrivant, et n'aura désagréables les supplications
très-humbles qu'elle lui fait. Il est vrai, Monseigneur, qu'ils la
mettent quelques fois en telles allarmes, ces bons conseillers, et
son esprit en telles peurs et inquiétudes qu'elle me dit, lorsque
je lui donnai des exemples de la vérité du contraire, que je lui
fais grand plaisir, et que véritablement elle vous connoist mieux
qu'eux tous, que Votre Éminence est très-généreuse et bonne, et
qu'elle est assurée qu'elle ne lui manquera jamais. Au surplus,
Monseigneur, pour n'importuner Votre Éminence, je supplie M. Cheré
l'en entretenir, pour l'absence de M. de Chavigny, suivant les
mémoires que je lui adresse. Je suis donc resté ici, Monseigneur,
à attendre le retour de ce porteur, espérant que le proverbe sera,
Dieu aidant, véritable, que la patience amène tout à bien, et que
Votre Éminence me fera l'honneur de me croire, Monseigneur, son
très humble, etc. BOISPILLE.--A Londres, ce 9 aoust 1639.»
[423] Man. de Colbert, fol. 36. L'original au _Suppl. franç._
MÉMOIRE DE BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU, TOUCHANT LA SURETÉ QUE
DEMANDE Mme DE CHEVREUSE, AVEC LA RELATION DE L'ENTREVUE DE LADITE DAME
AVEC LE SIEUR DE VILLE[424].
«Madame la duchesse de Chevreuse a vu M. de Ville qui arriva à
Londres le troisième jour d'aoust, et en repartit le dimanche
septième dudit mois, de grand matin, allant prendre un vaisseau
anglois aux Dunes. Son dessein estoit de voir le Roy de la
Grande-Bretagne de la part de son maître, et l'aller trouver où il
estoit vers l'Ecosse, sans Mme de Chevreuse qui l'en a empêché,
n'ayant voulu absolument qu'il se soit servi de son nom pour venir
voir le Roy. Il a vu seulement une fois la Reyne, présenté par
monsieur le comte Dorcé (d'Orsay), à cause que ma dite dame estoit
malade, et la Reyne sortant de son cabinet dans sa drinchambre
pour aller en une autre où un peintre l'attendoit; il ne fut pas
longtemps avec elle, et y avoit force monde; salua et prit congé
en même temps.
[424] Man. de Colbert, fol. 38. Manque dans le _Suppl. franç._
«Son Éminence verra par le mémoire écrit et signé de la main dudit
sieur de Ville, ce qu'il a dit à ladite dame, qui supplie son
Éminence l'assurer par lettres que le contenu audit mémoire n'est
point, ou quoi que ce soit, qu'elle est contente et satisfaite
d'elle jusques à présent au moyen des protestations qu'elle lui
fait de n'avoir à l'avenir autre soin que de ses intérêts, et si
bien vivre avec elle qu'elle lui donnera tout sujet de
contentement, et qu'estant de cette façon assurée il n'y a
obstacle qu'elle ne surmonte; ou s'il ne lui veut faire cet
honneur et lui écrire de la sorte, de l'en assurer par personnes
de sa part avec lettres et créances.
«Lange, à qui je n'avois jamais parlé, m'a dit au logis de
monseigneur de Chavigny, m'y voyant pour les affaires de ma dite
dame, qu'il avoit conduit M. de Ville et qu'il lui avoit dit qu'en
partant on lui avoit dit et assuré que Mme de Chevreuse seroit
plustôt en France que lui de retour. Il me fit force autres
discours qui ne tendoient, non plus que celui-ci, à ce que dit M.
de Ville, mais au contraire.
«Enfin, ma dite dame demande à Monseigneur, que puisque l'honneur
de ses bonnes graces est le seul fondement de son retour, qu'il
plaise à son Éminence de lui vouloir écrire comme elle lui a
autres fois fait l'honneur de le faire dans les soins qu'il
prenoit de ses intérêts, se persuadant qu'elle le peut espérer, se
souvenant du temps passé et des biens et honneurs qu'elle a reçus
de Son Éminence, afin qu'elle puisse entrer en France avec repos.
«Au fond, ce qui la presse continuellement et lui revient en
l'esprit à toutes heures, c'est l'affaire de M. de Lorraine,
quoique je l'aie assurée que l'on n'en parlera plus, ainsi qu'elle
lui fut proposée à Tours par MM. d'Auxerre et Du Dorat, et dont
son Éminence a continué à l'excuser jusques à sa dernière
dénégation, la bonté de son Éminence lui accordant sa maison de
Dampierre, et que l'on ne parlerait plus de l'affaire de M. de
Lorraine. Elle craint donc qu'estant de retour l'on ne lui en
parle encore, non par accusation mais par conférence, ou que ses
malheurs ordinaires lui suggèrent qu'on lui fasse quelques autres
demandes où elle ne pourra satisfaire, et ainsi qu'elle soit
privée de l'honneur des bonnes graces de son Éminence.
«Par ainsi elle le supplie très humblement, qu'attendu la
confession qu'elle fit à messieurs d'Auxerre et Du Dorat des
autres articles dont elle fut questionnée, il plaise à son
Éminence que vu cette confession volontaire des unes et dénégation
de l'autre qu'elle en a fait, il lui mande qu'il croit que l'avis
qu'il en avoit eu n'est pas véritable, et ainsi que c'est une
affaire morte et qu'il n'y pense plus.
«Il est vrai, et ma dite dame me l'a avoué, que ledit sieur de
Ville, de la part de son maître, a fait tout son pouvoir pour lui
faire rompre son traité, et pour qu'elle ne s'en retourne,
l'assurant que M. de Lorraine la viendroit voir cet hiver en ce
pays; mais, Dieu aidant, son Éminence y remédiera. Je sçais aussi
que c'est ce qu'il n'a pu obtenir et qu'il lui en a fait reproche
par une lettre qu'il lui écrit en s'embarquant.
«Elle m'a juré et protesté encore hier au soir, lui parlant des
défiances que j'ai d'elle, qu'elle n'a autre désir que son retour,
mais toujours qu'elle le veut et désire avec une entière assurance
de l'honneur des bonnes graces de son Éminence, soit par lettre
positive, ou une de créance par un homme de sa part.
«Elle se persuade et croit si fort estre bien auprès de son
Éminence, qu'elle croit qu'elle ne lui doit rien refuser de ce qui
est dépendant de son bien, contentement et repos, puisqu'ainsi est
qu'il lui pardonne tout le passé, disant qu'il lui a souvent
promis d'effectuer tellement son bien jusqu'à en vouloir prendre
un soin particulier.
«Elle m'a encore commandé de faire entendre à son Éminence que si
elle lui parle d'une dernière abolition, ce n'est pas qu'elle
craigne le passé ni le présent, mais l'avenir; parce que son
abolition, dont j'envoie copie, porte positivement qu'elle est
quitte généralement de tout ce qu'elle a fait depuis sa sortie de
France et en conséquence d'icelle. Elle désireroit, lorsqu'il
plaira à Monseigneur, en avoir une générale aussi qui parle de
toutes fautes qu'elle auroit faites tant devant sa dite sortie que
depuis, soit en la forme et façon du mémoire que j'envoie ou autre
façon que son Éminence jugera pour son mieux, s'y rapportant
absolument. Mais si cette grande généralité de devant heurte en
quelque façon son Éminence, j'ai pensé à ajouter en ce mémoire
qu'elle eut agréable qu'elle fut au moins depuis son absence
dernière de la cour, et depuis sa sortie de Tours. Elle dit
qu'elle a un malheur qu'elle ne date jamais ses lettres, si bien
que si elle avoit fait quelque chose et que ses ennemis et
malheurs lui fussent encore contraires, ses lettres seroient
prises pour estre du temps que l'on voudroit. Ce n'est pas pour le
présent qu'elle craint cette supercherie, mais pour l'avenir. Elle
dit que son Éminence lui a dit autres fois qu'elle vouloit en lui
faisant plaisir la mettre entièrement à couvert, et qu'il n'y eut
rien à redire. Elle proteste et promet que, cet homme de retour
avec l'effet des supplications qu'elle fait à son Éminence, elle
partira aussitôt.
«Il semble qu'elle s'est portée plus facilement à ce long séjour
ici depuis la résolution qu'elle avoit prise d'en partir le 14
juin dernier, à cause de l'absence de son Éminence de Paris; mais
elle désire à présent passionnément pouvoir arriver à Dampierre
quelques jours avant l'arrivée et retour de son Éminence.--A
Londres, ce 9 aoust 1639.»