A LA REYNE, MA SOUVERAINE DAME[402].

«Madame, je ne serois pas digne de pardon, si j'avois pu et manqué

de rendre conte à Vostre Majesté du voyage que mon malheur m'a

obligé d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte

d'entrer en Espagne où le respect de Vostre Majesté m'a fait

recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous

porte m'a fait taire jusques à ce que je fusse en un royaume

lequel estant en bonne intelligence avec la France ne me donne pas

sujet d'appréhender que vous ne trouviez bon de recevoir les

lettres qui en viennent. Celle-ci, Madame, parlera devant toutes

choses à Vostre Majesté de la joie particulière que j'ai ressentie

de la publique, qui est partout, de la grossesse de Vostre

Majesté. Dieu, qui connoît sa bonté si parfaitement, la sait seul

récompenser, et consoler tous ceux qui sont à elle par ce bonheur

que je lui demande de tout mon cœur d'achever par l'heureux

accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise fortune

m'empesche d'estre des premières à le voir, croyez, Madame, que

mon affection au service de Vostre Majesté ne me laissera des

dernières à m'en rejouir. Le souvenir que je ne sçaurois douter

que Vostre Majesté n'aye de ce que je lui dois, et celui que j'ai

de ce que je lui veux rendre, lui persuadera, sans que je lui die,

le déplaisir que ce m'a esté de me voir réduite à m'éloigner

d'elle pour éviter les peines où j'appréhendois que les soupçons

injustes qu'on a donnés de moi me missent. Je jure à Vostre

Majesté que dans ce dessein je ressentois tant de maux que je ne

l'exécutai pas dans l'espérance de m'en délivrer, mais seulement

de faire voir un jour que je ne les méritois pas. Je croyois

venant ici me soulager en les disant à Vostre Majesté; mais la

difficulté du passage m'obligeant d'entrer en Arragon, et depuis

celle de passer en Angleterre m'obligeant d'aller à Madrid, il m'a

fallu priver de cette consolation jusques à cette heure que je

puis me plaindre à Vostre Majesté de ma mauvaise fortune,

n'accusant qu'elle seule de mon malheur et espérant que la

protection de Vostre Majesté me garantira de celui que ce me

seroit de la colère du Roy et des mauvaises grâces de M. le

Cardinal, puisqu'en ce sujet je n'ai manqué ni au respect ni au

ressentiment à quoi j'estois obligée. Je n'ose le dire moi-même à

Sa Majesté et ne le fais pas à M. le Cardinal, m'asseurant que

vostre générosité le fera, et rendra agréable ce qui pourroit

estre importun par mes lettres, par lesquelles je ne pourrois pas

si bien témoigner mon innocence comme par la grâce que je demande

à Vostre Majesté de la représenter; et la vertu de Vostre Majesté

m'asseure qu'elle s'exercera volontiers en cette occasion, et

qu'elle emploiera sa charité pour me dire ce que je sçais qu'elle

fait, qui est d'estre toujours elle-même. Vostre Majesté sçaura

par les lettres du Roy et de la Reyne de la Grande-Bretagne

l'honneur qu'ils me font. Je ne le sçaurois mieux exprimer qu'en

disant à Vostre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Plût à

Dieu le pouvoir faire par mes services! Je crois que vous

approuverez ma demeure en leur cour, et que cela ne me rendra pas

digne d'un mauvais traitement de la vostre, ni de me refuser les

choses que l'autorité de Vostre Majesté et le soin de M. le

Cardinal m'avoit procurées, que je demande à cette heure à M. mon

mari; à quoi je supplie Vostre Majesté de me protéger, afin que

j'en aie bientôt les effets si justes que j'en attends.»

[402] Man. de Colbert, fol. 4. Manque dans le _Suppl. franç._ Une

personne qui possède l'original de cette lettre a bien voulu nous

le confier pour le collationner avec la copie. Trois pages

in-fol. Cachet intact, cire rouge et soie verte.

Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL DE RICHELIEU[403].

«Monsieur, je ne doute pas que vous ne soyez satisfait de la

raison qui m'a empeschée jusques à cette heure de vous écrire,

vous ayant esté donnée par une personne de qui j'espère autant de

grâce comme vous de justice. Maintenant ayant appris ce que je

crois aisément, pour le désir que j'en ai, que vous recevrez

agréablement cette lettre, je vous la fais avec beaucoup de

contentement, sachant bien que la vérité seroit bien reçue de

vous, sans l'assistance que votre bonté promet à la personne de

qui elle vient. J'espère que le malheur qui m'a contrainte de

sortir de France s'est lassé de me suivre si longtemps, et que les

soupçons qui m'ont donné des appréhensions auront en partie

justifié ma peur, dont je serois très-aise d'estre tout à fait

guérie par la connoissance que mes ennemis ne fussent pas plus

puissants que mon innocence. Je ne puis pas mieux décharger votre

bonté qu'en lui imputant les diverses demandes qu'on me fit; sur

quoi, j'ai cru estre obligée de m'esloigner pour gagner ce qui

m'estoit seulement besoin pour ma justification, à savoir, le

temps. Les assurances qu'on m'a données depuis mon arrivée ici de

votre bonté pour moi me font espérer le succès que je me suis

promis. Je souhaite extrêmement encore que cela n'augmente pas la

peine de mon éloignement, et comme les honneurs et grâces que j'ai

reçues par tout ne font qu'exercer non pas abattre ma gratitude,

vous devez estre assuré qu'ils contribuent à la mémoire de vos

faveurs; car cependant que j'aurai cette qualité, je ne puis

jamais perdre celle, monsieur, de votre très-humble et

très-affectionnée servante, M. DE ROHAN.--Greniche, ce 1er juin.»

[403] Manuscrits de Colbert, fol. 5 et 6. Manque au _Suppl.

franç._

«MÉMOIRE[404] DE CE QUE Mme DE CHEVREUSE A DONNÉ CHARGE AU SIEUR DE

BOISPILLE DE DIRE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL.»

«Ce qui la fit résoudre à partir, après l'avis qu'elle reçut, ce

fut qu'elle n'eut point de lettre de M. du Dorat, et qu'elle fit

réflexion sur les choses dont M. d'Auxerre l'avoit enquise, et sur

le mémoire qu'elle avoit vu[405] qui portoit vouloir sçavoir

d'elle s'il n'estoit pas vrai qu'elle avoit escrit pour empêcher

M. le duc de Lorraine de quitter le service du roy d'Espagne, et

que si elle répondoit que non, comme l'on croyoit qu'elle feroit,

qu'elle dispensast à l'avenir son Éminence de s'entremettre entre

le roy et elle, et que l'avoüant il l'avoit bien tirée de plus

grandes affaires, et que son Éminence lui demandoit cela comme son

ami, sachant la chose assurément par lettres interceptées d'un

courier en Luxembourg, avec les paroles de M. le grand

maistre[406], et ce qui se passa ensuite comme elle escrivit

n'avoir promis ce que M. le grand maistre avoit dit; la dite

légation de MM. d'Auxerre et du Dorat, et le dit avis, le tout

mit son esprit dans les troubles que l'on peut juger, ayant peur

que l'on crût qu'elle fût obligée ailleurs, ayant refusé de faire

ce que mondit seigneur de La Meilleraie désiroit. C'est donc ce

qui l'étonna, disant avoir vécu, mesme s'estre corrigée de toutes

choses, et étudiée pendant son séjour à Tours à ne rien faire

particulièrement qui pût déplaire à M. le cardinal, depuis

l'obligation qu'elle lui avoit pour l'affaire de M. de

Chasteauneuf: voulant avec le temps et sa façon de vivre et

comportement lui faire perdre entièrement le souvenir de cette

action qu'elle avoit faite. Et après cela voyant qu'on s'enqueroit

de choses à quoi elle n'avoit jamais pensé, et lui dire que l'on

en avoit en main la vérité, cela lui fit imaginer que l'on la

vouloit perdre. Voilà les points sur lesquels elle a fait toutes

ses réflexions.

[404] Manuscrit de Colbert, fol. 8. Manque au _Suppl. franç._

[405] Le mémoire ou les instructions dressées par Richelieu

lui-même pour interroger à Tours Mme de Chevreuse. Voy. chap.

III, p. 137, et l'APPENDICE p. 425.

[406] Le maréchal La Meilleraye, grand maître de l'artillerie,

qui vit à Tours Mme de Chevreuse.

«Pour son retour elle le désire si fort, pourvu qu'elle ait les

bonnes graces de son Éminence, qu'elle ne conditionne point le

lieu de sa retraite; ce sera où il lui plaira et pour faire tout

ce qu'il lui commandera.

«Elle ne s'est obligée à rien du tout en Espagne ni en Angleterre;

ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston fors les bonnes

chères et traitements; et pour le témoigner, les dernières paroles

que lui dit le roy d'Espagne furent de faire ses recommandations

en Angleterre, et que si elle alloit en France, comme il espéroit,

qu'elle assurast la reyne sa bonne sœur de ses bonnes volontés

qui ne diminueront point pour estre[407]...

[407] Une petite lacune.

«Elle supplie que son Éminence dise qu'elle a oublié cette créance

du duc de Lorraine, disant que depuis l'avis que l'on en avoit eu

il ne s'est pas trouvé tel, ou telle autre chose qu'il plaira à

son Éminence, s'offrant de sa part qu'après son retour, si on le

peut vérifier, elle se soumet à punition[408].

[408] Dans tout ce passage la copie est très-défectueuse.

«Représenter qu'elle a escrit quatre fois d'Espagne, la première

du fort de Sistam (?), première place de garnison d'Espagne; la

seconde de Saragoce; la troisième de Madrid, et la dernière fois

une lettre seule à Boispille du dit Madrid dont elle n'a reçu

aucune nouvelle, et que le courier, à qui elle avoit donné la dite

dernière lettre, a dit à son retour l'avoir donnée au dit

Boispille et lui en avoir demandé réponse, et celui-ci avoir

répondu: nous ne faisons point de réponse en Espagne.

«Elle a parlé comme elle devoit en Espagne, et croit que c'est une

des choses qui l'a le plus fait estimer du comte duc, lequel, elle

croit, n'aura pas rabattu de l'estime qu'il faisoit de son

Éminence. Qu'à son arrivée d'Espagne en Angleterre elle a tenu les

mêmes discours, et tellement exprimé les obligations qu'elle a à

la bonne volonté et bonté de son Éminence, qu'elle s'est presque

mise dans le hazard de faire condamner ses craintes(?).

«Pour ce qui est de l'ambassadeur d'Espagne, elle le voit parce

qu'il est venu avec elle, joint les ordres qu'il a de la voir et

lui faire compliment, ce qu'elle ne peut refuser, mais bien ne

passer jamais cela. Pour Bruxelles, véritablement elle s'est

acquittée d'une lettre avec un présent à l'infant cardinal,

seulement de la part de la reyne d'Espagne, et ayant reçu

compliment à son arrivée en Angleterre de Mme la princesse de

Phalsbourg, sur la nouvelle qu'elle a eue qu'elle estoit malade

d'une fièvre, elle l'a envoyée visiter par un laquais.

«Que véritablement elle est visitée par tous les ambassadeurs et

agents étrangers, ce qu'elle ne peut refuser pour le présent au

lieu où elle est.»

LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[409].

«Madame, monsieur de Chevreuse ayant désiré que le roy lui permit

de vous envoyer le sieur de Boispille, je n'ai pas voulu le

laisser aller sans vous témoigner par ce mot de response, que

prenant part à ce qui vous touche, je ne serai point content quand

je penserai que vous n'avez pas sujet de l'estre. Ce qu'il vous

plaît me mander est conçu en tels termes que ne pouvant y

consentir sans agir contre vous par une trop grande complaisance,

je ne veux pas y respondre de peur de vous déplaire en voulant

vous servir. En un mot, madame, si vous êtes innocente, votre

sûreté dépend de vous-même; et si la légèreté de l'esprit humain,

pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relascher à quelque

chose dont sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en

sa bonté ce que vous en pouvez attendre et que vous devez désirer.

Je tiendrai en cette occasion, comme en toute autre, à faveur

singulière de vous servir, pourvu que vous vouliez vous-même

embrasser vos intérêts[410], comme vous y estes obligée.

J'apprendrai votre intention par le retour de ce porteur et

demeurerai cependant, etc.»

[409] Manuscrits de Colbert, fol. 6. Manque dans le _Suppl.

franç._ Nous avons vu l'original même sur lequel nous avons

corrigé la copie.

[410] La copie et par conséquent le P. Griffet: _les intérêts du

Roy_.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 39 / 119 题