«Madame, après toutes les faveurs et toutes les graces que j'ai
reçues de Votre Altesse, je devrois demeurer dans l'admiration et
dans le silence, ou, ne pouvant rien davantage, lui témoigner au
moins par la confession de mon impuissance le ressentiment que
j'ai de ses bienfaits. Mais, Madame, je suis forcé de lui faire de
nouvelles supplications et de lui demander de nouvelles preuves de
sa bonté. Ce n'est pas assez, Madame, que je lui sois obligé de
l'honneur, de la liberté et peut-estre de la vie; il faut, s'il
lui plaist, qu'elle m'accorde quelque chose de plus, et que, ne
pouvant rien se promettre de moi, elle ait la générosité de se
charger de mes dettes, et de me desgager elle-mesme de toutes
celles dont je lui suis redevable. Comme elle est toute seule le
juste prix et la véritable récompense de ses grandes actions, il
n'y a qu'elle aussi qui puisse se rendre ce qu'elle a presté, et
acquitter pleinement les obligations de ses débiteurs. Mais je
parle, Madame, comme une personne qui n'est pas bien instruite de
la noble manière que les grandes âmes agissent. Elles ne donnent
jamais pour recevoir; elles ne prestent jamais afin qu'on leur
rende ce qu'elles ont presté; elles font toujours des libéralités;
laissant aux âmes vulgaires à faire des constitutions et des
prests, elles regardent les bienfaits qui peuvent leur estre
rendus comme des bienfaits qui ne sont pas dignes d'elles. Ce fut
aussi dans cette vue, Madame, que Votre Altesse eut la bonté de me
prendre en sa protection et de me donner un asile dans son palais.
Elle ne se proposa point d'autre objet ni d'autre prix dans une
action de si extraordinaire charité, que l'excellence et la beauté
de l'action même. Elle se considéra, dans ce haut point de gloire
où Dieu l'a élevée pour estre l'étonnement de plusieurs siècles,
comme ayant une obligation toute particulière d'employer sa
puissance pour secourir les faibles et les abandonnés, et pour
tirer l'innocence persécutée d'entre les mains de ses
persécuteurs. A peine la voix publique, Madame, lui eût-elle
appris l'état déplorable où je me voyois réduit par la violence et
par la haine de personnes que je n'ai point offensées, qu'elle se
déclara pour un innocent malheureux[395]. Elle ne voulut pas
attendre que mes pleurs et mes gémissements fussent parvenus à ses
oreilles; elle ne me donna pas le temps de lui faire le récit de
mes tristes aventures; elle se contenta de sçavoir que j'estois
faible, que j'estois poursuivi, et que je n'estois point coupable;
elle crut d'abord que ma cause estoit la bonne, et comme telle,
quoique abandonnée et quoique honteuse en apparence, elle lui fut
recommandable, elle lui fut précieuse. Elle entreprit ma défense
avec cette fermeté et cette grandeur de courage qu'elle s'est
toujours portée aux choses difficiles. Elle n'eut égard ni au
temps ni à la coutume; elle ne considéra ni l'intérêt ni le crédit
des puissants; elle me vit misérable, elle me secourut. Il faut
aussi que je publie à sa gloire que, par une magnanimité inconnue
dans ces derniers siècles, elle a toute seule empêché
l'épouvantable exemple qu'on alloit faire d'une vertu humble et
pauvre. Oui, Madame, si mon innocence n'a pas esté punie comme un
crime, c'est que la constance et la protection de Votre Altesse
ont arresté la fureur de ceux qui ne connoissent point de plus
grands crimes que la bassesse de la naissance ou que celle de la
fortune. Mais, Madame, quels efforts n'ont point faits ces
redoutables ennemis? Quels prétextes spécieux et quelles belles
apparences n'ont-ils point proposés à Votre Altesse pour la rendre
favorable à leurs passions, et, par l'exemple de ces vertueux et
de ces incorruptibles qui m'avoient déclaré coupable, la réduire à
la nécessité de démentir sa propre connoissance et ne me plus
croire innocent? On lui représenta toutes ces puissantes mais
dangereuses raisons de prudence, de gloire et d'interest, qui sont
aujourd'hui les règles de la conscience des ambitieux. On essaya
de la picquer de ce faste payen et de ce faux honneur qui sont
directement opposés à la vertu chrétienne et au véritable et
solide honneur. On voulut même intéresser à ma ruine la splendeur
de votre naissance, la majesté de votre condition et les grandes
et fortes actions de toute votre vie. On passa des moyens
ordinaires aux extrordinaires, des profanes aux sacrés, et d'une
affaire d'aigreur et de vanité on en fit une affaire de
conscience. On fut dans les maisons religieuses troubler la paix
et le silence des saints. On fit prendre les armes aux forts
d'Israël; on les engagea même dans le combat, et il ne s'agissoit
que d'écraser un ver de terre. Mais Votre Altesse, Madame,
repoussa la force par la force: la vertu fut victorieuse de
l'artifice, et les forts de Juda qu'elle avoit appelés à son
secours triomphèrent des forts d'Israël. Cependant les ennemis ne
se contentèrent pas d'avoir esté battus une fois; ils retournèrent
au combat avec une obstination de vaincre si ardente qu'elle eût
ébranlé un courage moins haut et moins intrépide que celui de
Votre Altesse. Elle parut aussi en cette nouvelle attaque plus
grande et plus forte qu'en toutes les précédentes. Elle s'éleva
au-dessus d'elle-même. On vit éclater quelque chose de divin sur
son visage. Le feu de ses yeux fut comme celui des éclairs, et les
foudres qui sortirent de sa bouche avec ses paroles jetèrent de la
terreur dans l'âme des plus hardis du parti contraire. Ils vous
cédèrent enfin la victoire, Madame, mais pour cela ils ne se
réputèrent pas vaincus; ils se résolurent de tenter de nouveaux
moyens, et vous faisant une dernière déclaration de leur mauvaise
volonté à mon égard, protestèrent hautement qu'il n'y avoit rien
au monde qui les pût empêcher de me perdre. Votre Altesse, Madame,
se sentit obligée d'estre d'autant plus ferme et plus constante
dans la résolution de me protéger, que mes ennemis lui
paroissoient injustes et irréconciliables. Elle leur dit aussi
qu'elle feroit de sa part toutes les choses auxquelles son
honneur, sa conscience et sa foi l'engageoient, et les prit
eux-mêmes pour témoins du serment qu'elle en voulut faire. Que
Dieu, Madame, eût ce serment agréable, et qu'il a bien montré par
l'événement des choses que non-seulement il l'avoit formé dans le
cœur de Votre Altesse avant qu'il fût dans sa bouche, mais qu'il
en vouloit demeurer lui-même le garant et le certificateur! Il a
bientôt fait voir, Madame, qu'il est toujours véritable en ses
promesses, et qu'il est toujours le protecteur des foibles contre
toute la violence de ceux qui les oppriment. Il a répandu ses
bénédictions sur une famille fugitive et désolée, et par des
succès incroyables il a miraculeusement changé la face d'une
affaire désespérée. La sagesse humaine, je dis la plus fine et la
plus délicate, y a visiblement esté confondue. La puissance qui se
croit capable de tout y a manqué à soi-même, et la justice devant
les yeux de laquelle les harangues des beaux parleurs et les
sortiléges de la chicane élèvent tant de brouillards et tant de
nuages, a même au travers de ces corps opaques démêlé la vérité du
mensonge, et reconnu mon innocence, quoiqu'elle eût esté toute
noircie et toute défigurée. Ce grand changement, Madame, est un
coup de la droite du Tout-Puissant. Après lui, Madame, c'est
l'ouvrage de votre magnanimité toute chrétienne. Je sçais que mes
ennemis renouvellent l'orage et se vantent qu'il ne finira point
que par mon naufrage. Mais la même puissance qui m'a sauvé dans le
fort de la tempête, ne me laissera pas périr au rivage. Je le
vois, déjà, Madame, et ma petite barque estant toujours conduite
par un pilote qui a toujours triomphé des vents et des flots, doit
estre toute assurée du port. En effet, Madame, je commence à
respirer avec liberté et rentrer en possession de moi-même; je
jouis, à l'ombre du grand nom de Votre Altesse, du premier repos
et de l'ancienne paix de ma condition inconnue, mais heureuse. En
un mot, Madame, je suis encore, pour ce que vous ne m'avez point
abandonné; et je regarde tous les jours, toutes les heures et tous
les moments de ma vie comme autant de présents que je dois, après
Dieu, aux bontés et à la protection de Votre Altesse. Faudra-t-il
cependant que tant de bienfaits demeurent sans reconnoissance, et
que je devienne ingrat par la multitude des graces que j'ai
reçues? Non, Madame, cette souveraine Providence, qui est la
source de tous les biens, ne permettra pas que je tombe dans un
malheur si déplorable; elle a mis dans le cœur de l'homme un
trésor qui est comme un rayon et comme une image de sa
toute-puissance, afin qu'il n'y en eût pas un de si misérable et
de si endetté qui fût contraint de vivre et de mourir insolvable.
C'est sa bonne volonté, Madame, qui s'étend même au delà du
pouvoir des plus grands Roys de la terre. Quiconque la possède est
riche; quiconque la possède a de quoi obliger ses propres
bienfaiteurs, et de quoi changer la qualité de débiteur en celle
de créancier. Dieu, Madame, non-seulement nous la donne comme la
plus grande de ses libéralités, mais il nous la redemande en même
temps comme le plus saint et le plus agréable de tous nos
sacrifices. C'est une victime dont il n'a jamais détourné ses
yeux; c'est une odeur qui lui est plus douce que la fumée de
l'encens le plus pur; et, bien que ce soit un présent de son
amour, il la couronne néanmoins comme la plus haute de nos vertus.
Si cela est ainsi, comme il n'en faut point douter, je me trouve
bien plus puissant que je me suis cru, et je n'ai pas besoin de la
nouvelle grâce qu'au commencement de ma lettre, Madame, j'ai pris
la liberté de demander à Votre Altesse; je la supplie donc
très-humblement d'agréer que je m'acquitte envers elle, et que
recevant de mes mains une chose précieuse et rare comme est la
bonne volonté, elle se contente d'un payement dont elle est bien
persuadée que Dieu se contente lui-même. Votre Altesse la verra
peinte à l'entrée de l'ouvrage que je prends la hardiesse de lui
dédier[396]. Elle y paroît en action de sacrifiante, et bien
qu'elle n'aie dans les mains que des fleurs et des branches de
palmes et d'olivier, j'ose dire à Votre Altesse, Madame, que de
ces fleurs et de ces branches elle lui fera des couronnes plus
augustes et plus durables que celles qui sont composées de perles
et de diamants. Je ne désire point que Votre Altesse fasse
considération sur le grand monde qui assiste à la célébration de
ce sacrifice. Ce sont, à la vérité, des Roys et des Reines, des
Princes et des Princesses; ce sont des personnes de l'un et de
l'autre sexe, illustres par leur naissance, par leur vertu ou par
leur fortune. Mais quelque fameux que soient ces héros et quelque
recommandables que soient ces héroïnes, ou ils ne sont déjà plus
ou ils ne sont que pour quelques années, et par conséquent il n'y
a rien en cela de véritablement grand, puisqu'il n'y a rien
d'éternel. La bonne volonté a seule ce privilége, Madame, et c'est
elle seule aussi qui peut estre le digne prix des actions
héroïques de Votre Altesse et des grâces que j'en ai reçues. Je la
lui consacre avec toute la sincérité qui lui est inséparablement
unie, et avecque tout le zèle d'un homme qui n'a d'honneur, de
liberté, ni de vie, que ce qu'il tient de votre bonté, et qui, par
toutes sortes de loix divines et humaines, est obligé en cette
considération de vivre et mourir, Madame, de Votre Altesse, le
très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,