DIVERSES CHOSES QUE MONSIEUR A AVOUÉES AU ROY. JUILLET ET AOUT 1626.

«Le samedi, 11e jour de juillet 1626, le roi étant en la ville de

Nantes, Monsieur a dit à Sa Majesté les choses qui s'en suivent,

en présence de la reine sa mère, de monseigneur le cardinal de

Richelieu, et de MM. le garde des sceaux (Marillac), d'Effiat et

Beaucler, voulant reconnaître franchement la vérité sur les

occurrences présentes, dont le roi lui parloit:

«Qu'il étoit vrai que Chalais lui avoit dit dès Paris qu'on le

vouloit prendre prisonnier, qu'il avoit fait une grande faute de

souffrir qu'on mît des exempts dans le Pont-de-l'Arche et

Honfleur, parce qu'il se fût retiré dans l'une des deux places et

que le Havre se fût joint à lui;

«Qu'il devoit empêcher M. le Comte de venir à la cour, de peur

qu'on les prît tous deux ensemble;

«Qu'il l'avoit convié à demander le marquis de Cœuvres pour

premier gentilhomme de sa chambre, parce qu'il est parent de M. de

Vendôme et du grand prieur;

«Que lui, Chalais, vouloit vendre sa charge (de maître de la

garderobe) pour être plus attaché à Monsieur et plus libre de le

servir;

«Qu'étant à Nantes il lui avoit dit qu'on lui avoit mis des

compagnies de chevau-légers de tous côtés pour l'empêcher de

sortir.

«Monsieur dit aussi au roi que M. le Comte lui avoit fait dire à

Paris qu'il ne lui parloit point parce qu'il disoit toutes choses

et ne gardoit pas secret, et qu'après qu'il eut été à Limours voir

le cardinal, M. de Longueville lui dit en se moquant qu'il

voudrait bien savoir si les affaires du Colonel (Ornano, colonel

des Corses) en alloient mieux.

«LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.--de MARILLAC.»

«Le lendemain, dimanche, 12e jour dudit mois de juillet 1626,

Monsieur a reconnu les divers desseins qui s'en suivent en

présence du roi, de la reine sa mère, et de M. le cardinal de

Richelieu.

«Dessein perpétuel de s'en aller de la cour depuis Blois, qui

étoit tout connu à Chalais, Boitalmet (_sic._ Bois-d'Annemets) et

Puislaurens, et, depuis la prise de Chalais, au président Le

Coigneux; qu'en ce dessein il avait diverses fins: d'aller à Paris

pour tâcher de faire révolter le peuple, lui donnant du blé

gratuitement et publiant qu'on l'avoit voulu prendre prisonnier et

faire arrêter M. le Comte, ainsi qu'on avoit déjà arrêté des

princes et autres personnes; d'essayer de surprendre le bois de

Vincennes, et par quelque artifice faire sortir le bonhomme Hecour

(un des gardiens) pour s'en saisir et faire ouvrir par ses enfants

par crainte qu'on poignardât leur père devant eux; qu'il voyoit

bien plusieurs difficultés en ce dessein parce que Pades (?) étoit

dans la basse-cour, et qu'il falloit onze pétards pour venir

jusqu'à la chambre du Colonel, aussi qu'il y avoit quatre des

mousquetaires du roi dans le donjon, et qu'il craignoit qu'ils ne

se rendissent pas quand même les autres le voudroient; qu'il eût

bien désiré que le Colonel eût été à la Bastille où il ne falloit

que cinq pétards, mais qu'il avoit bien jugé qu'on y avoit mis

Mazargue et Ornano (frères du maréchal), parce que ceux-là

n'avoient rien fait, et qu'on avoit mis le Colonel et Chaudebonne

au bois de Vincennes;

«Que sa résolution étoit de ne point partir de Paris que quand le

roi reviendroit, auquel cas il en fût sorti pour aller à Metz, à

Dieppe ou au Havre, desquelles places on lui avoit parlé pour se

retirer dès avant que le roi partît de Paris; que pour cet effet

le roi se souviendroit qu'il lui avoit demandé cent mille écus

plusieurs fois dès Fontainebleau, et que c'étoit en intention de

gagner Mme de Villars par ce moyen, ne se souciant pas du mari,

pourvu qu'il eût gagné la femme (Villars était gouverneur du

Havre; sa femme étoit de la maison d'Estrées);

«Que le grand-prieur savoit l'affaire de Metz et du Havre, et

qu'il lui avoit donné conseil d'aller à Fleury menacer le cardinal

de Richelieu du poignard s'il ne moyennoit la liberté du Colonel,

à quoi il avoit été résolu;

«Qu'il avoit eu dessein de fortifier Quillebeuf; qu'il avoit pensé

que le duc de Chaulnes ne lui refuseroit retraite à Amiens et

qu'on lui avoit fait cette proposition, comme aussi on lui avoit

parlé de Laon, lui disant que le lieutenant lui donneroit

peut-être retraite à cause de la parenté du marquis de Cœuvres

avec M. de Vendôme et le grand-prieur; qu'il est vrai que c'est

lui-même qui a fait donner l'appréhension à MM. de Chaulnes et

Luxembourg (les deux frères du feu duc de Luynes) qu'on leur

vouloit ôter leurs places afin de les disposer à l'y recevoir;

«Qu'il avoit pratiqué toutes les provinces du royaume pour

connoître si on lui vouloit donner retraite en quelqu'une;

«Que les Rochelois et M. de Soubise lui avoient fait offrir

retraite à la Rochelle et que Boistalmet et Puislaurens lui

avoient dit qu'ils le suivroient partout excepté en ce lieu là;

«Qu'il n'avoit point encore écrit, mais qu'il avoit résolu

d'écrire partout si tôt qu'il seroit parti à trois lieues même de

Nantes;

«Qu'il avoit seulement écrit une lettre à Mme la princesse de

Piedmont à laquelle il est vrai qu'il avoit envoyé Valins devant

que le Colonel fût pris; que l'on avoit dit que, depuis que M. le

prince de Piedmont fut mécontent de la paix d'Italie, lui et M. le

Comte lui avoient parlé, ce qui n'est pas vrai, mais bien qu'il

avoit envoyé Valins en Savoye comme il a dit;

«Qu'il avoit demandé son apanage à Blois à deux fins: l'une pour

amuser, et l'autre afin qu'étant retiré de la cour on ne lui pût

refuser, comme faisant une nouvelle demande, ce qu'on lui avoit

auparavant accordé;

«Que M. le Comte et M. de Longueville étoient tout à lui, et que

maintenant qu'il étoit bien avec le roi, il répondoit d'eux à Sa

Majesté; que M. de Longueville mouroit de peur qu'on le prît à

Blois, où il n'avoit osé parler à lui, mais lui avoit laissé

Montigny (capitaine de ses gardes) pour lui parler après qu'il

seroit parti, ce qu'il avoit fait;

«A dit que Dieu avoit voulu qu'avant hier ses maîtres d'hôtel par

hazard avoient diné tard, et que sans cela il partoit pour s'en

aller à Paris; mais y ayant dix ou douze gentilshommes des siens

qui dînoient, cela le retarda, et que dans le retardement il

trouva sujet de se contenter et changer son dessein;

«Que, outre Chalais, Boistalmet et Puislaurens, qui ont toujours

su toute sa conduite, il y avoit plus de quinze personnes qui

savoient le dessein de son voyage à Paris, savoir: Lecoigneux,

Ouailli, Dusaunois qui étoit venu de Paris depuis trois jours,

Peregrin son maître d'hôtel, Rames, les deux d'Elbene, Delfin et

autres, et qu'il avoit envoyé Boistalmet et Puislaurens, tant pour

l'attendre sur le chemin que parce qu'aussi sachant ses affaires

dès le commencement, il craignoit qu'on les arrêtât;

«La reine disant à Monsieur qu'il avoit manqué à l'écrit si

solennel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût dépositaire, il a

répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne l'avoit promis de

bouche; en quoi sa mémoire l'a mal servi, vu qu'il embrassa le roi

qui lui tendit les bras après la lecture de l'écrit, jurant qu'il

le garderait inviolablement. Le roi et la reine le faisant

souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solennellement de

ne penser jamais à chose quelconque qui tendît à le séparer d'avec

le roi, il a dit qu'il avoit toujours quelque intelligence et

qu'il réservoit quelque chose en jurant; et étant pressé par

beaucoup de choses qu'il a jurées clairement, il a reconnu que dès

qu'on a fait une faute on en faisoit ensuite cinquante autres.

«Ensuite de tout cela, Monsieur a prié le roi de lui pardonner,

aussi à Boistalmet et à Puylaurens. Le roi leur a pardonné, pourvu

qu'ils reconnoissent ingénument leur faute, et qu'ils découvrent

franchement la vérité de tout ce qu'ils savent, et viennent

demander pardon au roi; ce que Monsieur promit de faire faire le

lendemain; condition à laquelle Monsieur s'étoit soumis lui-même,

ayant donné sa parole au roi de ne lui rien céler de tout ce qu'il

a dit et pensé sur ces affaires.

«LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.»

«Le vendredi 18e dudit mois de juillet 1626, Monsieur étant en

bonne humeur, après avoir fait force protestations à la reine sa

mère qui étoit en son lit, il lui avoua, le cardinal de Richelieu

présent, qu'il étoit vrai que le Colonel l'avoit porté à prendre

habitude avec le plus de grands qu'il pourroit dans le royaume, et

même avec les princes étrangers;

«Qu'après que le prince de Piedmont s'en fut allé malcontent de la

cour, ils avoient envoyé Valins, sous prétexte d'aller au

Saint-Esprit, en Savoye, pour former une étroite ligue et union

avec M. le prince de Piedmont, et que ses paquets furent portés

par un homme qui partit trois jours après, de peur qu'on ne

dévalisât Valins;

«Qu'ils avoient aussi fait la même chose avec les Anglois par le

duc de Buckingham lorsqu'il étoit en France, et que depuis qu'il

en étoit parti il se servoit de Rames, lequel il eût bientôt

renvoyé en Angleterre, et il eût suivi le dessein qu'il a déclaré

ces jours passés qu'il avoit de s'en aller;

«Que du temps du Colonel ils étoient aussi assurés de l'amitié

d'Aarsen, ambassadeur extraordinaire des États; sur quoi est à

noter que tout d'un coup Aarsen, qui étoit convenu des articles

d'un nouveau traité avec les États, se refroidit sans qu'on pût en

pénétrer la cause, qui peut-être étoit l'assurance qu'on lui avoit

donnée des brouilleries qu'on méditoit.

«Il dit aussi qu'on avoit dessein de gagner le Nonce, et

généralement de s'acquérir le plus d'amis de tous côtés qu'on

pourroit.

«Après tout cela, étant dit à Monsieur avec quelle foi il pouvoit

jurer que le Colonel étoit innocent, comme il avoit fait plusieurs

fois, il répondit qu'il entendoit, quand il juroit cela, qu'il

étoit innocent envers lui, parce qu'il le servoit, et non pas

envers le Roi.

«MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.»

«LE 23e JUILLET, Monsieur étant venu voir le cardinal de Richelieu

en la maison épiscopale de Nantes, après lui avoir fait plusieurs

protestations de vouloir obéir à la reine sa mère, lui dit que

c'étoit maintenant tout de bon, qu'il étoit vrai que celle qu'il

avoit faite par le passé n'avoit été que pour gagner temps, et que

même la dernière fois qu'il lui avoit parlé il avoit fait semblant

d'avoir du mal et lui avoit dit en grande confiance, encore qu'il

ne fût pas, parce qu'il avoit une extrême aversion du mariage, non

à cause de la personne de Mlle de Montpensier, mais en général

parce qu'il appréhendoit de se lier. Ensuite il pria le cardinal

d'assurer qu'il se marieroit quand on voudroit, pourvu qu'on lui

donne son apanage en même temps.

«Sur quoi il dit que feu M. d'Alençon avoit eu trois apanages,

savoir est le premier qui valoit cent mille livres de revenu, le

second, celui du roi de Pologne quand la couronne lui échut par la

mort du roi Charles, et le troisième, une augmentation qui lui fut

donnée pour lui faire poser les armes. Sur cela, le cardinal lui

dit qu'il ne falloit pas prendre pied sur ces apanages, et qu'il y

avoit une considération particulière en son fait qui n'empêcheroit

pas le roi de lui en donner un bon, bien qu'elle le pût porter à

ne le faire pas; et Monsieur s'enquérant soigneusement de ce que

c'étoit, le cardinal lui dit que l'intention du feu roi étoit

qu'on lui donnât de grosses pensions, mais non pas un apanage

comme on avoit donné aux autres enfants de France. Il demanda si

cette volonté du feu roi étoit signée; le cardinal lui répondit

que non, et que le roi ne s'en vouloit servir.

«Ensuite de cela il dit force belles paroles pour l'assurer de son

amitié auxquelles le cardinal répondit avec le respect qu'il

devoit. Puis, venant de discours en discours à parler du maréchal

d'Ornano, il dit que la plus grande faute qu'il eût commise étoit

de traiter avec les étrangers sans le sçu du roi, qu'il étoit vrai

qu'il avoit écrit en Piedmont plusieurs lettres, et qu'on

trouveroit à la plupart d'icelles qu'il avoit écrit une ligne ou

deux de recommandations particulières ou autres choses semblables

pour donner créance. Sur cela le cardinal lui disant que cette

faute du Colonel étoit capitale, il témoigna ingénument le savoir

bien, mais qu'il le faisoit pour lui acquérir plus d'amis et le

rendre plus considérable. Ensuite Monsieur dit encore qu'une des

plus mauvaises lettres qu'eût écrit le Colonel étoit à Mme la

Princesse, à laquelle il mandoit: assurez-vous que je vous

tiendrai ce que je vous ai promis. Mais, ajouta Monsieur, ce

n'étoit que d'amourettes qu'il vouloit parler; ce qui est du tout

sans apparence, étant certain que s'il y avoit quelque

intelligence de ce genre entre une personne de la qualité de cette

dame et un Adonis comme le Colonel, ce seroit plutôt à elle à

donner des promesses qu'à lui qui, par raison, devroit être

recherchant et non promettant. Pour conclusion, Monsieur dit au

cardinal qu'il lui enverroit le président Le Coigneux pour lui

parler de son mariage et de son apanage.

«Monsieur dit aussi le même jour au cardinal, que lorsque M. de

Vendôme et le grand prieur arrivèrent à Blois, pendant que le roi

parloit à M. de Vendôme, il disoit au grand prieur que M. de

Vendôme avoit grand tort d'être venu trouver le Roi, et que s'il

eût tenu bon en Bretagne, lui s'en fût allé à Paris, et de là

auroit tâché de se jeter en quelque place de la Picardie où il n'y

a pas de citadelle, comme Saint-Quentin ou Compiègne qu'il eût

aisément surpris, s'il en eût eu d'autres assurées, et que, par ce

moyen, le roi ne pouvant aller à tous les deux à la fois, ils se

fussent sauvés les uns et les autres. En tout cas, dit-il au

cardinal, je croyois bien que M. de Longueville ne me dénieroit

pas retraite dans Dieppe.

«ARMAND, card. de RICHELIEU.»

«LE 28 JUILLET 1626. Monsieur étant dans le cabinet de la Reine sa

mère à Nantes, dit en présence de M. le cardinal de Richelieu et

du maréchal de Schomberg que, depuis qu'il étoit à Nantes, il

s'étoit résolu diverses fois avec son petit conseil de s'en aller.

Une fois il s'en vouloit aller avec cinq ou six gentilshommes sur

des coureurs, mais il eut crainte qu'il pouvoit facilement être

arrêté. Une autre fois il s'en vouloit aller avec toute sa maison,

et étant à Ingrande dépêcher vers le roi pour lui faire savoir

que, lui ayant été dit qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui à

Nantes il s'en alloit à Blois, où il attendroit le retour de Sa

Majesté: mais que son dessein après avoir passé Angers étoit de

prendre le chemin du Perche droit à Chartres et s'en aller à

Paris en grande diligence, et qu'afin que son dessein fût plus

secret, celui qu'il envoiroit d'Ingrande vers le roi n'en devoit

rien savoir. Une fois il fut tout près de s'en aller, sans qu'on

vînt lui dire que ses maîtres d'hôtel n'avoient pas dîné. Et comme

M. le cardinal et le maréchal de Schomberg blâmoient les conseils

qu'on lui donnoit, il dit: c'étoient conseils de jeunes gens, mais

assurément, si l'on ne m'eût pas donné avis qu'il y avoit des

compagnies de chevaux légers sur tous les chemins que je pourrois

tenir en m'en allant, et si je n'eusse eu la crainte d'être arrêté

par lesdites troupes, je m'en fusse allé.

«Monsieur dit de plus: quand je fus voir M. le cardinal à La Haye,

j'étois résolu de partir l'après-dînée; mais M. le cardinal me dit

tant de choses et m'embarrassa tellement que je revins tenir mon

conseil, où Le Coigneux me dit qu'il falloit voir s'il n'y avoit

pas moyen de me contenter plutôt que de me résoudre à m'en aller;

et comme cela le dessein fut rompu. Ensuite de cela, Monsieur dit:

je fus un soir bien embarrassé à Fontainebleau. Le roi avoit donné

le bonsoir à tout le monde et étoit au lit. J'entrois dans sa

chambre avec le maréchal d'Ornano; et incontinent après je vis

venir M. du Hallier, et le roi demanda son habillement. Cela me

mit bien en cervelle, et j'eusse voulu être hors de là; car nous

savions bien que nous faisions mal, et ceux qui font mal sont

toujours en crainte et ont peur. Comme Monsieur faisoit ce conte,

le Roi entra et Monsieur lui dit: Monsieur vous souvient-il quand

vous donnâtes un soir une sérénade à la Reine? Je disois ici que

cela me mit bien en peine. Et il recommença à dire les mêmes

choses qu'il avoit dites.

«ARMAND, card. de RICHELIEU.--SCHOMBERG.»

«LE DERNIER DE JUILLET 1626. Monsieur a dit à la Reine, sa mère,

qu'à quelque prix que ce soit il falloit sauver Chalais, et qu'il

faut en parler au Roi, et que de Paris on lui avoit mandé que s'il

laissoit perdre Chalais et qu'il en fût fait justice, il ne

trouvera plus personne qui le voulût plus servir, Chalais étant

embarrassé pour son service.

«Le même jour, Monsieur demanda à la Reine si on feroit le procès

au maréchal d'Ornano, et lui dit que tout ce qu'il avoit fait

avoit été par son commandement, et que même il avoit des lettres

écrites de sa main par lesquelles il avouoit tout ce qu'il avoit

fait.

«En même temps Monsieur dit que M. le Comte lui offroit quatre

cent mille écus à prêter pour sortir de la cour si on ne le

contentoit.

«Il dit qu'on avoit cru qu'il eût traité du Havre, mais qu'on n'y

avoit jamais pensé; ce qui fait soupçonner que peut-être y a-t-il

encore quelque dessein, vu qu'il nie une chose qu'il a confessée

autrefois.

«Que M. le Comte étoit bien fâché de son mariage, mais qu'il

n'oseroit se séparer de lui, de peur qu'on crût qu'il fût mû

seulement pour épouser Mlle de Montpensier.

«Que la Reine régnante l'a prié par deux diverses fois depuis

trois jours, de ne pas achever le mariage que le maréchal ne fût

mis en liberté[370].

[370] Telle est la déposition en quelque sorte authentique de

Monsieur. Avait-il été plus loin dans des conversations

confidentielles? Nous trouvons dans les papiers de Richelieu, aux

archives des affaires étrangères, France. t. XXXIX, fol. 318, ces

lignes de la main de Cheré, un des secrétaires du cardinal:

«_Secretissime_... Hébertin (Monsieur) a dit clairement que

Chesnelle (la reine Anne) et la lapidaire (Mme de Chevreuse)

s'étoient mises à genoux devant lui pour le prier de n'épouser

pas Mlle de Montpensier, et qu'autrefois elles lui disoient,

voyant cette condition impossible, qu'au moins il ne l'épousât

point qu'il ne se fût souvenu du colonel et ne l'eût délivré».

Richelieu, dans ses Mémoires, donne ces propos, attribués à

Monsieur par sa police, comme les paroles mêmes du prince,

quoiqu'il eût sous les yeux la déclaration positive de celui-ci.

«Il dit de plus à la Reine qu'il vouloit demander abolition pour les

petits garçons Boistalmet et Puilaurens.

«LE DEUXIÈME AOUT. Le Roi ayant fait appeler Monsieur au conseil

pour lui dire la résolution qu'il avoit prise de lui donner son

apanage et approuver son mariage, nonobstant tous les divers avis

qu'on lui avoit donnés pour ne le faire pas, dont même Sa Majesté en

montra un qu'on avoit adressé au cardinal de Richelieu pour lui

faire voir, duquel Monsieur lut la plus grande part; mondit sieur

témoigna au Roi un extrême ressentiment de la bonté dont il usoit en

son endroit, protesta avoir un extrême déplaisir de toutes les

pensées qu'il avoit eues, jura qu'il ne se sépareroit jamais du

service du Roi auquel il reconnoissoit être extraordinairement

obligé. Et sur ce que Sa Majesté lui dit: parlez-vous sans les

équivoques dont vous avez plusieurs fois usé, il jura solennellement

qu'oui, qu'il donnoit sa parole nettement de tout ce qu'il disoit,

et qu'on se pouvoit fier en lui quand il déclaroit donner sa parole

sans aucune intelligence; et pour témoignage que je dis vrai, c'est

que je vous promets nettement que si M. le Comte, M. de Longueville

et autres qui sont de mes amis, me donnent jamais de mauvais

conseils je les en détournerai si je le puis, et si je ne le puis

faire je vous en avertirai. Il promit et jura le contenu ci-dessus

devant le Roi, la Reine sa mère, le garde des sceaux, le duc de

Bellegarde, le maréchal de Schomberg et le président Le Coigneux.

«Monsieur dit devant le Roi, la Reine et le cardinal de Richelieu

que l'intelligence qu'il avoit en Angleterre étoit particulièrement

avec le comte de Carlile qui étoit lié de grande affection avec lui,

et que, quand il entendoit parler des poursuites qu'on faisoit

contre Buckingham, il n'en étoit pas fâché, espérant que, s'il

venoit à être ruiné, Carlile viendroit en faveur, et qu'il pourroit

beaucoup en son endroit.

«Monsieur ayant su trois ou quatre jours avant la mort de Chalais

qu'il avoit dit que le fondement de l'opposition que les dames

faisoient au mariage étoit afin que si le Roi venoit à mourir, la

Reine pût épouser Monsieur; il dit au cardinal de Richelieu: Il est

vrai qu'il y a plus de deux ans que je sais que Mme de Chevreuse a

tenu ce langage[371].

[371] Ici encore la police de Richelieu va plus loin que cette

relation authentique. Dans le papier précité, écrit de la main de

Cheré, nous lisons: «On a vu, par voie _secretissime_, de la

bouche des Dieux accouplés, qui le peuvent savoir, qu'il étoit

vrai que Chesnelle (la Reine) croyoit épouser Hébertin

(Monsieur), et qu'il y avoit longtemps qu'elle avoit cette

espérance». Quels étaient ces Dieux accouplés si fort en état de

bien connaître la pensée de la reine Anne?

«Un jour devant la mort de Chalais, Monsieur dit à la Reine sa mère

qu'il n'y avoit que trois choses qui lui pussent faire faire une

escapade et sortir hors de la cour: l'une, si on vouloit faire

trancher la tête au Colonel; l'autre, si on vouloit faire le même

parti au grand prieur, n'y ayant rien qu'il ne fît pour sauver ces

deux personnes-là, et si on lui dénioit en effet l'apanage qu'on lui

avoit promis.

«Sept ou huit jours auparavant il dit aussi à la Reine sa mère qu'il

savoit quelque chose de trois personnes qui leur feroit trancher la

tête si on le savoit, mais que pour rien au monde il ne les

nommeroit pas.

«Monsieur confessa à La Ferté à M. de Mende, revenant d'Angleterre,

que Montagu au voyage de Nantes lui avoit dit de la part du comte de

Carlile, qui est celui avec lequel Monsieur a reconnu plusieurs fois

que le Colonel avoit formé étroite liaison, que ledit comte de

Carlile l'avoit chargé de lui témoigner le déplaisir qu'il avoit de

le voir maltraité, savoir ses sentiments sur ce sujet et l'assurer

que, pourvu qu'ils sussent ses intentions, il seroit servi du côté

de l'Angleterre comme il pourroit désirer.

«Monsieur, sur la fin du mois de septembre, étant au conseil à

Saint-Germain, un jour que la Reine avoit été saignée et étoit au

lit, avoua franchement que Beaufort, qui est dans la Bastille,

faisoit des levées, sous prétexte de l'Empereur, pour lui en

Picardie. Dit de plus que le Roi faisoit très-bien de désirer que

l'ambassadeur de Savoye s'en allât, que c'étoit un mauvais homme,

qu'il en pouvoit parler comme sçavant.»

AFFAIRE D'ORNANO.--Sous ce titre, le t. XXXVIII, FRANCE, donne une liste

de papiers relatifs au maréchal. Les charges contre Ornano sont dans les

dépositions de Chalais et dans les aveux de Monsieur, et sa mort

survenue dans les premiers jours de septembre 1626 arrêta le procès

commencé. Les papiers ici mentionnés n'ont donc pas grand intérêt: ils

ne seraient pourtant pas inutiles à qui entreprendrait une biographie

des Ornano, qui jouent un rôle si important à la fin du XVIe siècle et

dans la première partie du XVIIe. Nous nous bornons à donner la note

suivante:

«Mémoires des papiers domestiques du sieur colonel d'Ornano, par

où on voit ses charges et emplois, ses biens, sa dépense, et comme

il fut fait gouverneur du Pont-Saint-Esprit, 1598; brevet de

conseiller d'État, 1610; provision de commandant de 50 hommes

d'armes, 1613; de maréchal de camp, 1614; provision de gouverneur

de Honfleur, Pont-de-l'Arche, Château-Gaillard, et lieutenant de

Normandie, 1618; gouverneur de Monsieur, surintendant de sa

maison, premier gentilhomme de sa chambre, 1619; brevet pour être

du conseil des affaires du Roi, 2 mars 1620; colonel des gardes

corses, la date en blanc; maréchal de France, 1626. Les mémoires

de M. d'Andilly sont fort au fait sur ce qui regarde le maréchal

d'Ornano.»

Nos manuscrits nous fournissent plus de renseignements sur le grand

prieur et le duc de Vendôme, et il y a ici des extraits de beaucoup de

pièces qui établissent leur culpabilité. Bien entendu, Richelieu s'est

servi de ces extraits dans ses Mémoires; ils ont même très

vraisemblablement été faits pour lui; mais il les a fort abrégés, et

nous croyons utile d'en publier quelques-uns. _Ibid._, t. XXXVIII.

«Procès de M. de Vendôme et de M. le grand prieur.»

«Mémoire pour interroger M. le grand prieur, écrit de la main du

secrétaire de M. le cardinal. On doit le laisser entre l'espérance

et la crainte, et lui faire apercevoir qu'il doit appréhender la

rigueur de la justice, s'il n'a recours à la miséricorde par une

confession sincère. Chalais dit que le grand prieur a conseillé à

Monsieur de faire violence aux ministres, de sortir de la cour, de

se retirer à Metz. Monsieur dit la même chose. M. le garde des

sceaux doit tâcher d'en tirer encore davantage, particulièrement

sur ce que Dunault, son secrétaire, a dit des entreprises contre

la personne du Roi. Après que M. le grand prieur aura avoué qu'il

a donné à Monsieur le conseil de traiter rudement les ministres,

de sortir de la cour, de prendre les armes, il faudra savoir quand

et comment cela se devoit exécuter; et pour ce qui regarde

l'entreprise contre le Roi, il faut traiter ce point

délicatement.»

«Extrait des charges contre M. le grand prieur, réduites à quatre

points: aversion contre le Roi, avis donné à Monsieur de faire

violence aux ministres du roi et de sortir du royaume, s'être

opposé au mariage de Monsieur».

«Déposition de M. de Fossé au fait de M. le grand prieur, du 18 de

novembre 1626. Il déclare que Dunault, secrétaire de M. le grand

prieur, étant venu trouver Mme d'Elbeuf (sœur des Vendôme), afin

qu'elle sollicitât le pardon de M. le grand prieur, avoit dit

qu'il n'étoit plus temps que le grand prieur parlât d'innocence et

songeât à se sauver par là, qu'il falloit qu'il eût recours à la

miséricorde du roi et demandât pardon, reconnaissant être coupable

de certains desseins non-seulement contre l'État, mais même contre

la personne du roi; que, M. de Fossé étant allé trouver par

commandement du roi M. le grand prieur avec Dunault, celui-ci

répéta ce qu'il avoit dit à Mme d'Elbeuf devant le grand prieur,

et le pria un genouil en terre de se sauver en confessant ce qu'il

savoit. Sur quoi le grand prieur confessa ce qui s'ensuit: qu'il

s'étoit opposé au mariage de Monsieur, qu'il avoit conseillé à

Monsieur, depuis la prise du Colonel, de traiter rudement les

ministres pour le ravoir par ce moyen; que, cela ne réussissant

pas, il falloit sortir du royaume et prendre les armes; que MM. de

Nevers et de Longueville étoient du parti; qu'on proposoit de se

retirer à Sedan ou à Metz; qu'on disoit qu'il en avoit écrit à M.

de La Valette; qu'on n'avoit qu'à montrer sa lettre, qu'il la

reconnoîtroit; que Chalais étoit mort pour n'avoir point eu

d'esprit; que si on vouloit s'en servir contre lui, il falloit le

garder pour le lui confronter; qu'il avoit fait chasser Andilly et

conseillé de ne croire ni Goulas ni Marcheville. Il ne voulut pas

reconnoître ce que Dunault avoit dit d'un dessein contre la

personne du roi, et lui avoit dit: Mon ami, vous avez dit une

chose qui vous donnera de la peine et à moi; qu'ayant ensuite dit

à de Fossé qu'il ne croyoit pas qu'il voulût redire ce qu'il avoit

dit, de Fossé appela Loustenau (un des gardiens), lui répéta mot

pour mot en présence du grand prieur ce que le grand prieur lui

avoit dit, et l'avoit prié de s'en souvenir».

«Les charges contre M. de Vendôme sont autres que celles contre le

grand prieur: intelligence avec Soubise, cabale en Bretagne,

conférence avec la Trémouille près Clisson.»

«Chefs d'accusation contre M. de Vendôme. Souveraineté. Mme de

Vendôme dit que le feu roi lui avoit promis de lui faire rendre

son héritage, la Bretagne (elle était fille du duc de Mercœur et

avait apporté en dot le gouvernement de Bretagne à César de

Vendôme). M. de Vendôme a fait écrire sur les prétentions qu'il a

sur la Bretagne; M. de Lomaria a eu les papiers, etc. A Blavet,

conférence avec M. de Soubise. Vendôme fait mal placer les

batteries, défend de tirer, ne veut écouter les propositions qu'on

lui fait pour empêcher M. de Soubise de se retirer, maltraite ceux

qui veulent sortir sur M. de Soubise, le fait avertir de s'en

aller, favorise les prisonniers, en fait évader quelques-uns, en

prend quelques autres à son service. Intelligence et union avec

plusieurs grands mal contents, comme Retz, M. le Comte, M. le

Prince à Chenonceaux. Intelligence en Espagne; avec les Rochelois.

Lettre de M. de Vendôme, du 9 mai, au capitaine des vaisseaux de

Saint-Malo qui étoient pour le service du roi devant La Rochelle,

parce qu'il veut leur faire savoir à la hauteur de Bellisle les

ordres du roi, et il n'avoit point d'ordre du roi à donner. M. de

Vendôme a beaucoup de pensionnaires en Bretagne.

«Délibération des États de Bretagne du 18 juillet, pour raser les

places de M. de Vendôme. A quoi le sieur Aubry, commissaire, a

consenti de la part du roi à Nantes.

«Mémoire pour interroger du Rochet, qui couroit les provinces pour

gagner des hommes et faire des levées.

«Lettre de M. de Vendôme à M. le Prince. Il se plaint que l'État

n'est gouverné que par des gens qui ne devroient se mêler que de

leur bréviaire; qu'il n'y a plus de sûreté pour les gouverneurs

que dans leurs gouvernements; que M. de Montbazon l'accuse d'avoir

voulu surprendre Nantes, qu'on sait le droit qu'il y a, que

Monsieur veut se retirer à Bordeaux.

«M. Brissac à M. le cardinal. Il écrit que M. de Vendôme, après

deux ans d'inquiétudes pour assurer les Huguenots de son service,

veut jeter la province dans l'oppression, qu'il a fait mille

folies dans Rennes, qu'il reçoit toujours des lettres du roi

d'Angleterre, de M. de Rohan, etc.

«M. (l'évêque) de Montauban à M. de Schomberg sur le même sujet.

Il mande que les seigneurs de la province ne peuvent plus

supporter les insolences de M. de Vendôme, que la Bretagne

deviendra toute huguenote si on n'y prend garde. M. de Vendôme

écrit très-souvent à M. le Prince et à M. de Soubise.

«M. de Vendôme à M. d'Ornano. Il se plaint que le roi ait ajouté

foi à la reine mère. Il dit qu'elle lui fait toutes sortes

d'injustices depuis la mort d'Henri IV, quoiqu'il lui ait rendu

service lorsqu'elle a eu besoin de lui; qu'elle élève des gens

pour s'autoriser davantage; qu'elle ne le dépouillera pas

néanmoins comme elle a fait le grand prieur son frère; que la

couronne siéroit bien sur la tête de Monsieur s'il vouloit entrer

dans leurs desseins; qu'il n'a ni Brest ni Nantes; que s'il peut

avoir Blavet, ce sera une bonne place; pour lui il fait travailler

à force à Saint-Malo pour être fort par mer et assure Ornano de

ses services.

Le même à M. de Soubise. Il a écrit au maréchal d'Ornano. Il

voudroit que Monsieur se retirât à La Rochelle. Brissac, quoique

éloigné, a toujours les yeux sur lui; et si le roi d'Angleterre,

qui lui a écrit et à qui il a fait réponse, n'exécute ce qu'il a

promis, ils ne pourront faire réussir leurs desseins. Il a ordonné

à l'Anglais, canonnier de Saint-Malo, de ne point pointer ses

canons sur les vaisseaux.

_Ibid._, t. XLII, fol. 6, verso.

«Extrait succinct de l'information contre M. de Vendôme écrit de

la main d'un secrétaire de M. le cardinal. M. de Vendôme pensoit à

se faire souverain en Bretagne. Il y a conjecture qu'on songeoit à

dépouiller le roi.

«Discours libres ou plutôt insensés des gens de M. de Vendôme

contre la personne du roi; ce qui paroît de plus clair, c'est

qu'il n'a pas fait ce qu'il devoit pour défendre Blavet lorsque M.

de Soubise l'a attaqué.

«Noms et qualités des témoins ouïs et informations contre M. de

Vendôme, pour servir de lumière à M. le rapporteur sans qu'il soit

besoin qu'il déclare les noms desdits témoins en faisant son

rapport à la Cour, vu que par ce moyen ils pourroient être connus

avant que d'être confrontés, ce qui pourroit donner lieu à des

reproches. Les informations ont été faites dès le 8 juillet par M.

de Roissy, par MM. Peschart et Hue le 24 septembre, par MM.

Machault et Peschart le 30 novembre 1626.

«Minute de deux lettres du roi à M. de Vendôme, du 28 novembre

1626. Il dit qu'ayant appris avec quelle franchise il déclaroit

ses entreprises sur Nantes, Blavet et Brest, il lui pardonneroit

s'il vouloit ne rien cacher de toutes les menées qu'il savoit

qu'on avoit faites contre sa personne et contre son État.

«Instruction pour Mme d'Elbeuf allant trouver M. de Vendôme au

bois de Vincennes, accompagnée de M. le duc de Bellegarde. M. de

Vendôme ne trouvant pas de sûreté en ce que le pardon que le roi

lui promettoit étoit à cette condition qu'il ne cachât rien, le

roi ou plutôt le ministre jugea de là qu'il veut cacher quelque

chose d'important, et envoya Mme d'Elbeuf le trouver. On lui

propose l'exemple du maréchal de Biron, et on lui déclare qu'il

n'est point en état qu'on capitule avec lui, qu'on lui accorde la

vie et les biens sans parler de la liberté; et s'il demande sa

femme et ses enfants on lui répondra qu'il faut finir le principal

avant que de venir à l'accessoire.

«Lettre écrite par le roi au père Eustache Asseline, avec

certificat qu'il l'a fait voir à M. de Vendôme. M. de Vendôme a

prié Sa Majesté qu'il pût voir ce Père, afin de consulter avec lui

la déclaration qu'il veut faire. Le roi permet à ce religieux de

voir M. de Vendôme.

«Déclaration de M. de Vendôme du 16 de janvier. M. de Vendôme

proteste n'avoir eu aucune intelligence avec Soubise. Il avoue

que, voyant Blavet en très mauvais état, il croyoit qu'il auroit

été mieux entre ses mains qu'en celles du duc de Brissac, et qu'il

ne songea à s'en assurer que depuis l'arrivée de Soubise; que pour

Nantes, comme il étoit ami de M. de Montbazon, il ne songeoit pas

à le lui ôter, mais que, voyant qu'il pouvoit le donner au prince

de Guémenée, son fils, il avoit pratiqué des amis pour s'en

rendre le maître quand l'occasion s'en présenteroit. Que quant à

Brest, voyant la division qui étoit entre le marquis de Sourdeac

et son fils, il avoit été avec l'évêque de Léon à Brest, qu'alors

il avoit pressé Sourdeac à venir demander justice au roi contre

son fils, et à laisser le marquis de T... dans la place, au lieu

de Dumas, qui ne pouvoit pas en faire la charge à cause de son

grand âge. Il parle du projet de marier son fils avec la fille de

M. de Retz. Il dit qu'il n'a eu aucune part aux brouilleries de la

cour, qu'il avoit même écrit à son frère de ne se point mettre

dans la cabale de ceux qui s'opposoient au mariage de Monsieur;

qu'il ne vouloit pas venir à Blois; qu'il s'étoit laissé aller aux

persuasions de son frère qui l'avoit amené; qu'il trouvoit

l'esprit de M. le Prince incompatible s'il étoit venu faute du roi

et de Monsieur.

«Lettre du roi à M. de Vendôme, du 17 de janvier. Il lui pardonne

tout ce qu'il a déclaré à Mme d'Elbeuf, et lui en fera expédier

grâce, l'assurant que, pourvu qu'il n'ait point de dissimulation,

il lui pardonnera tout ce qu'il pourra avoir fait.

«Déposition du gentilhomme capitaine de marine. C'est lui qui

charge le plus M. de Vendôme sur l'affaire de Blavet. Il dit qu'il

avoit proposé d'enfermer les vaisseaux du duc de Soubise en

tendant des chaînes, et que le sieur de Vendôme lui ayant parlé

pour le débaucher et lui déposant ne l'ayant point voulu écouter,

M. de Vendôme lui avoit donné un coup de pied dans les bourses,

lui avoit fait donner jusqu'à huit paires d'escarpins et brûlé

toutes les jambes; que plusieurs qui déposoient contre M. de

Vendôme étoient morts assez subitement en prison, qu'on avoit fait

échapper plusieurs personnes, etc.»

_Ibid._, t. XLIV, fol. 9, se trouve un autre extrait plus succinct

encore de toute l'information contre M. de Vendôme, avec le mot

ordinaire _employé_.

«Le dessein de M. de Vendôme de se rendre souverain de la Bretagne

paroît par diverses conjectures et par diverses actions, pour

lesquelles il mérite d'être qualifié fol. Il y a preuve de deux

témoins conformes par lesquels il paroît qu'on pensoit à

dépouiller le roi, vu qu'étant en colère et disant force choses

contre l'État, les deux témoins lui représentèrent qu'il falloit

qu'il demeurât toujours dans le service du roi, et il s'échappa à

dire: Je le servirai tant qu'il sera reconnu pour roi. Il faut

joindre à cela que toute sa famille a été fort libre à parler

criminellement contre la personne du roi, l'un disant qu'on avoit

autrefois déposé un Louis, l'autre que les bâtards avoient régné

aussi heureusement que les légitimes, un autre qu'il aimeroit

mieux pendre le roi que le roi ne le fît pendre, etc.

«Toute la Bretagne accuse M. de Vendôme d'avoir conspiré avec M.

de Soubise l'entreprise de Blavet. Plusieurs témoins déposent

l'avoir ouï dire à des gens du parti de M. de Soubise. Il est

vérifié qu'ayant été pris des soldats de M. de Soubise prisonniers

qui déposèrent que M. de Vendôme étoit de l'entreprise, ledit

sieur de Vendôme fit ôter de l'information le feuillet où il étoit

nommé et y en fit mettre un autre. Il est clair de plus qu'il

voulut corrompre Gentillet (vraisemblablement le capitaine dont il

est question plus haut), pour se faire justifier par sa déposition

de cette accusation. Il est constant encore que, Gentillet ne

l'ayant voulu faire, il le fit traiter très cruellement.

Auparavant quoi, il a tâché à le porter à ne faire pas contre

ledit sieur de Soubise, lui disant en termes exprès qu'il étoit

bien misérable de vouloir agir contre son parti.

«Il est vérifié encore que ledit sieur de Vendôme a refusé divers

avis qu'on lui proposoit pour perdre ledit sieur de Soubise dans

le port de Blavet.

«Il est clair qu'il a défendu de tirer sur les gens dudit sieur de

Soubise et sur ses vaisseaux. Et il y a des conjectures fort

pressantes qu'il l'a averti, quand il a été temps de le faire

sortir du port de Blavet, et qu'il a favorisé sa sortie.

«Qu'il y a un nouveau témoin, qui est Furlatan, qui parle _de

auditu et visu_ sur le fait de Blavet.»

Voici maintenant la déposition de Lamont, exempt de la garde écossaise,

qu'on avait déjà donné pour gardien à Chalais, auquel astucieusement il

avait eu l'art d'arracher tous ses secrets, comme on le voit dans le

recueil de La Borde. Mis auprès de MM. de Vendôme dans le même dessein,

il avait également réussi, et il avait amené le duc à des aveux fort

étendus, que celui-ci l'avait chargé de porter à la connaissance du roi.

_Ibid._, t. XLIV, fol. 13.

«M. le duc de Vendôme a commandé à Lamont de dire au roi, pour

témoigner à S. M. sa repentance de ses fautes, ce qui est ici

contenu:

«A dit que par le conseil de Mme de Mercœur (sa belle-mère), il

avoit depuis quelques années entretenu amitié avec M. de Retz afin

de faire le mariage de son fils avec la fille dudit duc de Retz,

qui lui cédoit Belle-Ile en faveur de ce mariage; mais que le duc

de Retz, ayant eu défense de passer outre au traité du mariage,

lui n'avoit pas laissé d'en parler, disant qu'il n'en avoit point

de défense pour son particulier; en quoi il reconnoît avoir

failli; comme aussi d'avoir recommandé ses enfants audit duc de

Retz comme il se résolvoit de venir en cour, le priant de les

garder à Belle-Ile pour s'assurer de leurs personnes.

«A dit qu'il a cabalé dans le parlement pour y acquérir des gens

qui fussent tout à lui, qu'il tâchoit à gagner la noblesse autant

qu'il lui a été possible, les uns par pensions qu'il leur donnoit

de son argent, les autres par quelques fonds qu'il leur faisoit

distribuer par les États, recherchoit aussi la faveur du peuple

par tous les moyens qu'il jugeoit être propres à se rendre

populaire.

«A dit qu'ayant dessein de recouvrer le droit que le défunt roi

lui avoit donné de capitaine du château de Nantes, il auroit

projeté de se saisir de cette place lorsque M. de Montbazon la

remettroit entre les mains de son fils, ce qu'il estimoit devoir

être fait environ ce temps, et espéroit d'exécuter facilement son

dessein sous J... qui n'est qu'un sot, lequel le prince de Guymené

devoit mettre pour son lieutenant dans ledit château; et à cet

effet il gagnoit dans la ville le plus de gens qu'il pouvoit, et y

avoit beaucoup acquis d'amis; qu'il n'avoit pas exécuté son

dessein parce que Baillon et son frère faisoient si bonne garde

que cela eût été difficile, et qu'il n'y avoit point de

communication du château à la ville, et qu'il attendoit quelque

événement public favorable à telle entreprise.

«A dit que pour Brest, voyant la division qui étoit entre le père

et le fils, il avoit dessein de prendre cette occasion de faire

mettre le marquis de Timeur (?) qui est tout à lui, et pour cet

effet auroit employé l'évêque de Léon, afin d'obtenir du père que

ledit marquis fût mis comme son lieutenant, ce qui étant exécuté

il estimoit la place à lui.

«A dit qu'il a eu quelque dessein de se rendre maître du fort de

Blavet lors de l'entreprise que fit M. de Soubise, non que son

dessein fût que ledit sieur de Soubise prît cette place, mais

qu'il pensoit bien sous cette ombre s'en rendre maître, vu le

mauvais ordre qui étoit à la garde de ladite place; vu aussi

l'insuffisance du duc de Brissac, il pensoit la prendre et puis

mander au roi que la place étoit plus sûrement et mieux gardée

entre ses mains qu'entre les mains dudit duc de Brissac.

«A dit qu'il a visité les costes de Brest avec trop de soin et

trop de curiosité.

«A dit, sur ce que l'on lui demandoit s'il n'avoit pas de dessein

sur la souveraineté de la duché de Bretagne, que si Dieu

affligeoit tant la France qu'il y advînt faute du roi et de

Monsieur, qu'il étoit résolu de ne s'accommoder jamais avec M. le

Prince.

«A dit, sur ce que l'on lui a demandé s'il ne savoit rien

particulièrement des derniers partis qui se sont formés à la cour,

qu'il n'en savoit rien que par ouï-dire; qu'il est vrai que M. le

grand prieur lui avoit écrit une lettre il y a environ un an, qui

portoit que lui et quelques autres étoient résolus d'empêcher le

mariage de Monsieur avec Mlle de Montpensier, ce qu'il falloit

faire par tous moyens.

«A dit qu'il lut cette lettre en présence du sieur de La Roche, de

son frère le président de Bretigny, qui la virent; qu'il

communiqua le contenu à M. de Retz, qui étoit du sentiment de son

frère. Qu'il n'étoit pas de cet avis, et qu'il se falloit garder

de ces brouilleries, qu'il s'estimoit heureux d'en être éloigné,

qu'il n'en a rien su de plus, et que si son frère lui eût

communiqué quelque chose, il se fût bien gardé de venir en cour;

il eut beaucoup de peine à s'y résoudre, vu divers avis qui lui

venoient de toutes parts, que l'on l'y arrêteroit; mais que sondit

frère lui dit, pour le résoudre, qu'il savoit bien que M. le Comte

n'y viendroit pas, bien feroit-il semblant d'y venir et enverroit

son train jusqu'à Orléans, mais qu'il feroit semblant d'être

malade et renvoyeroit quérir son train; or, que l'on ne prendroit

les uns sans les prendre tous à la fois.

«A dit que le jour qu'ils furent séparés dans le château

d'Amboise, ayant dit à son frère qu'il étoit temps qu'ils

donnassent ordre à leurs affaires et qu'il prévoyoit qu'on

pousseroit cette affaire jusqu'au bout, son frère lui fit réponse

qu'il espéroit que M. le Comte étant en liberté il feroit pour

eux, et que c'étoit son attente que ledit sieur Comte feroit

quelque effort.

«A dit qu'il reconnoît et avoue que le Roi a pris un juste et

nécessaire conseil pour l'État quand il le fit arrêter, et que si

les ministres de Sa Majesté ne l'eussent conseillé, ils eussent

fait une grande faute en raison d'État.

«A dit que Mme de Chevreuse leur avoit envoyé un laquais de M. le

grand prieur jusqu'à Escures (?), pour leur donner avis qu'ils ne

vinssent pas en cour et que s'ils y venoient ils seroient pris

prisonniers.

«A dit que le propre jour qu'ils furent arrêtés ils envoyèrent un

gentilhomme du grand prieur à M. de Retz, pour par ce moyen savoir

ce qui se passeroit et faire tout ce que M. de Retz jugeroit être

utile à leur service; que mondit sieur de Retz étoit parti de

Nantes, leur avoit envoyé de Vendôme ledit gentilhomme leur dire

que l'on avoit résolu au conseil d'envoyer quérir M. le grand

prieur, afin de le confronter à Chalais.

«A déclaré qu'il avoit su force nouvelles à Amboise par la femme

de Bernière et la fille qui venoient dans le jardin qui

correspondoit à sa chambre, par où elles lui donnoient des

billets, par lesquels il avoit appris ce qui étoit porté par les

informations que M. de Roissy faisoit contre lui.»

Ces aveux étaient bien considérables. Le duc de Vendôme y livrait, comme

on le voit, son propre frère le grand prieur, son ami le duc de Retz, le

comte de Soissons, et cette fidèle Mme de Chevreuse qui avait tâché de

les sauver autant qu'il était en elle en envoyant les avertir du danger

qui les menaçait. Dans ce même vol. XLIV, nous rencontrons un extrait de

la déclaration de Vendôme de la propre main de Richelieu, avec des

remarques du cardinal et la qualification des faits avoués. Cette pièce

nous a paru mériter de voir le jour.--_Ibid._, fol. 17.

«Cabalé les parlements, la noblesse, les communautés, pour se

mettre en considération et augmenter sa fortune.--Ce qui a dû

donner de légitimes sujets de méfiance à S. M.

«Pensée et dessein de s'assurer de Blavet depuis l'arrivée de M.

de Soubise et non auparavant. Pensée qu'il dit n'avoir communiquée

à personne.--Projet du tout criminel.

«Dessein perpétuel sur Nantes depuis en avoir été dépouillé.

Préparatifs pour s'en rendre maître lorsque M. de Guémenée le

posséderoit et que l'état des affaires générales du royaume lui en

donneroit lieu. Acquisition d'armes dans la ville à cet

effet.--Crime ouvert.

«Dessein sur Brest pour le marquis de Timur, entre les mains

duquel il tient la place comme entre les siennes. Ce dessein

projeté avec ledit marquis de Timur en visitant la côte.--Crime

déguisé.

«Pensions du sieur d'Aradon, Dupan, Vaudurand, de L'Espine,

Boulanger, tous gens dont il s'est servi dans les factions.--Suspicion

grande de crime.

«Autres pensionnaires du fonds qu'il ménageoit sur les fermes du

Roi.

«Conseil de M. de Retz et instante demande à M. de Vendôme de lui

confier ses enfants au cas qu'il lui arrive d'être retenu à

Blois.--Par où il paroît que M. de Retz s'offroit à les protéger

contre le Roi.

«Offre que M. de Retz fait à M. de Vendôme de parachever le

mariage projeté entre leurs enfants moyennant qu'il prît

Belle-Ile. Sur quoi est noté que M. de Retz avoit reçu défense et

du mariage et de donner Belle-Ile.--Charge contre M. de Retz.

«Dessein contre le mariage de Monsieur écrit à M. de Vendôme par

le grand prieur, qui le convie à s'y joindre.

«Assurance donnée par M. le grand prieur que M. le Comte feroit

semblant de venir au voyage, faisant partir son train, mais ne

viendroit pas. Ce qui faisoit que M. de Vendôme ne devoit rien

craindre en son voyage, vu qu'on ne prendroit personne qu'on ne

les prît tous ensemble.--Ce qui montre qu'ils se sentoient tous

coupables et avoient union et intelligence pour éviter la preuve

de leur crime.

«Pensée de demeurer souverain en Bretagne en cas que le malheur

voulût que la France fût privée du roi et de Monsieur, ne pouvant

compâtir à l'humeur et à l'esprit de M. le Prince.--Crime

manifeste.»

A ces aveux si fortement caractérisés joignez deux lettres du duc de

Vendôme plus accablantes encore, et que nous avons données plus haut, du

moins en extrait, l'une à Ornano, l'autre à Soubise, p. 375, et vous

aurez une juste idée de cette vaste et redoutable conspiration de 1626,

la première où Mme de Chevreuse ait mis la main, et que Richelieu

déclare, comme un homme qui semble frémir encore du péril qu'il a couru,

«la plus effroyable dont les histoires fassent mention.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 25 / 119 题