A MADAME, MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.

Madame, les bontés que Votre Altesse témoigna à feu mon père

pendant la vie de M. le connétable de Luynes, et la vénération que

j'ai toujours eue pour tant de merveilleuses qualités que l'Europe

admire en la grandeur de vostre âme, m'obligent de vous supplier

très-humblement d'agréer que vostre nom éclate à l'entrée de cet

ouvrage. J'espère faire connoistre combien me doit estre précieuse

la mémoire d'un connétable à qui nostre maison est si redevable.

Je veux le témoigner au digne objet de son amour, et en lui

dédiant cette histoire apprendre à toute la terre les grands

services que cet illustre favori rendit en peu de temps à la

France. Quelques louanges que l'on ait données aux ministres qui

l'ont suivi, et que le feu roi prit après lui pour la conduite des

affaires de son Estat, on peut dire sans flatterie que ce fut M.

le duc de Luynes qui aplanit et qui ouvrit la voie glorieuse par

laquelle, en marchant sur ses pas, ils trouvèrent heureusement

tant de matières de victoires et tant de sujets de conquêtes. En

effet, chacun sait que lorsque ce digne favori fut appelé dans les

affaires par son adorable maître, la France n'étoit pas en estat

de former aucune entreprise advantageuse hors de chez elle, ni

d'oser s'éloigner de ses frontières. Elle avoit dans ses

entrailles un ennemi aussi puissant et aussi redoutable qu'il

estoit artificieux et caché, et qui par conséquent obligeoit le

ministre à veiller et à demeurer incessamment sur ses gardes.

Chacun sçait en quelle assiette estoit alors cette grande et

formidable faction qui, sous couleur de réformer l'Église, avoit

divisé l'Estat, et qui, feignant dès sa naissance de ne se vouloir

établir que sur les débris des autels, fit voir au sortir du

berceau qu'elle ne fondoit son repos que sur les ruines du

thrône... Elle l'a bien fait paroistre par ces longues et funestes

guerres civiles qui ont affligé le royaume, pendant lesquelles le

parti, après avoir en tant de rencontres osé mesurer son épée avec

celle de ses souverains, les contraignit non-seulement de lui

pardonner ses révoltes et de lui accorder la paix, mais encore de

lui donner pour sa plus grande sûreté beaucoup de villes

importantes que l'on nomma place d'otage... Il y a beaucoup

d'apparence que cette turbulente faction, qui ne couvoit dans son

repos que des troubles, eust infailliblement enfanté quelque

révolte générale, si ce judicieux connétable n'eust prévenu par sa

prudence le coup dont elle menaçoit l'autorité royale et la

tranquillité publique. Bien qu'il eust beaucoup de choses à

craindre en cette hardie et glorieuse entreprise où il avoit

sujet d'appréhender non-seulement un grand parti qui eut

autrefois la témérité d'aller attaquer les monarques jusqu'aux

portes de leur ville capitale, mais encore une infinité de

malcontents qui le pouvoient favoriser ouvertement ou sous-main,

aussi bien que les estrangers qui n'estoient pas moins à craindre

par l'intérest qu'ils avoient de maintenir la division de ses

Estats, il forma néantmoins ce digne projet avec tant de sagesse

et l'exécuta avec tant de résolution et de diligence, qu'en

faisant connoistre aux esprits pacifiques qu'il n'en vouloit qu'à

la rébellion et non à la religion, il divisa prudemment ce grand

parti et détruisit la faction avant qu'elle eust eu le moyen et le

loisir de se défendre... C'est une merveille que l'on ne sçauroit

assez admirer, et qui, rétablissant nos rois dans leur première

authorité, rétablit la religion catholique en plusieurs provinces

et en plusieurs villes d'où son exercice estoit banni depuis

longtemps. C'est, madame, à ce grand connétable que la France est

redevable d'un si avantageux bienfait. Ce fut lui dont la piété,

secondant celle de son maître, vengea cette mère dont nos rois

sont les fils aisnés. Ce fut lui le premier qui, faisant marcher

son souverain par tous les lieux où sa présence estoit nécessaire,

fit voir combien le visage d'un prince est formidable aux

séditieux, et que bien souvent sa personne toute seule fait plus

d'effet qu'une grande et puissante armée. Enfin, ce fut lui qui,

ayant détruit ce redoutable corps en tranchant cette quantité de

bras qu'il avoit dans le Béarn, dans l'Anjou, dans le Poitou, dans

la Guyenne et dans tout le reste du royaume, donna le moyen à ce

grand cardinal qui vint après lui, non-seulement de prendre La

Rochelle, mais encore d'employer avantageusement toutes les forces

d'un Estat puissant, réuni et soumis aux volontés de son roi, dans

les pays estrangers, pour l'exécution de tant de glorieux desseins

qui ont fait révérer la France jusqu'au bout de l'univers. Certes

tous les bons François ont sujet de se louer de ce digne favori et

de bénir à jamais son admirable et innocente conduite. Je

l'appelle admirable, d'autant que sans beaucoup de bruit ni de

dépense elle rendit nos rois maistres de leur Estat, et innocente

parce que, n'ayant ni d'amour ni de haine que suivant les

intérests de son maistre, il ne se servit jamais de son crédit

pour satisfaire ses passions. Mais, madame, s'il est véritable

qu'il ait mérité des louanges immortelles, il est certain que

vostre Altesse en mérite autant et peut-estre encore plus, puisque

l'on peut dire que la piété, la valeur et le bonheur de son roi

contribuèrent beaucoup à sa gloire, mais que celle que vostre rare

et intrépide vertu s'est acquise en luttant sans cesse contre

l'envie et contre la fortune est toute à vous sans que personne y

puisse prétendre aucune part... Aussi, madame, cette gloire que

vostre invincible génie obtint sur ces deux ennemies de

l'innocence et du mérite est sans égale, et tous les siècles

passés ne sauroient former un exemple tel que celui que vous avez

fait voir au vostre. Je m'arresterois volontiers sur cette matière

si l'Europe n'avoit connu vos glorieuses infortunes, au sort

desquelles le ciel, après avoir fait cesser les vents impétueux

qui vous ont tant menacé du naufrage, vous fit enfin revenir au

port désiré. Daignez donc agréer, madame, cet ouvrage que je me

donne l'honneur de vous présenter. Je serois ravi de pouvoir, par

des marques plus efficaces, vous faire paroistre mon zèle, mais la

fortune qui me lie depuis tant d'années les bras ne me laisse rien

que l'usage d'un cœur dont toutes les pensées et tous les vœux

auront toujours pour but la passion de faire voir à tout le monde

que je suis et veux estre toute ma vie, madame, de Vostre Altesse

le très-humble et très-obéissant serviteur,

Le comte de MODENE.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 19 / 119 题